I - La mère et l’enfant-3

1684 Mots
– Où sommes-nous donc ? dit-elle tout à coup en abaissant la glace pleine de buée… Déjà la Madeleine… Comme nous sommes venus vite… Tiens ! si nous nous arrêtions chez chose… tu sais, le fameux pâtissier… Allons, essuie tes yeux, petit Bêta… Je vais te payer des meringues. Ils descendirent à la pâtisserie espagnole, très à la mode à ce moment-là. Il y avait foule. Les étoffes, les fourrures se frôlaient, se pressaient avec une hâte d’appétit, et les figures de femmes, le voile relevé à la hauteur des yeux, se reflétaient aux miroirs de la boutique entourés d’or et de moulures couleur de crème, parmi toutes sortes de reflets joyeux, le blanc laiteux des soucoupes, le cristal des verres, la variété des confiseries. Madame de Barancy et son enfant furent très regardés. Cela la charma. Ce petit succès, joint à la crise de tout à l’heure, lui fit dévorer une quantité de meringues, de nougats, le tout arrosé d’un doigt de vin d’Espagne. Jack l’imitait, mais avec plus de modération, son gros chagrin de tantôt ayant empli son petit cœur de soupirs comprimés et de larmes non répandues. Quand ils sortirent de là, le temps était si beau, quoique froid, le marché de la Madeleine mettait dans l’air un si doux parfum de violettes, qu’Ida voulut revenir à pied et renvoya la voiture. Alertement, mais de ce pas un peu lent des femmes habituées à se laisser admirer, elle se mit en route, tenant Jack par la main. La marche à l’air vif, la vue des magasins qu’on commençait à éclairer achevèrent de lui rendre sa belle humeur. Puis, subitement, devant je ne sais quel étalage plus scintillant que les autres, l’idée d’un bal masqué où elle devait aller le soir, bal précédé d’un dîner au cabaret, lui revint à l’esprit. – Miséricorde !… Et moi qui n’y pensais plus… Vois, mon petit Jack, comme je suis étourdie… vite, vite. Il lui fallait des fleurs, un bouquet, quelques menus objets oubliés. Et l’enfant, dont cette futilité avait toujours été la vie, qui ressentait presque autant qu’elle-même le charme subtil de ces élégances, la suivait en sautillant, animé par l’idée de cette fête qu’il ne devait pas voir. C’était une de ses joies, la toilette de sa mère, la beauté de sa mère, cette attention admirative qu’elle soulevait sur son passage. – Ravissant… ravissant… vous m’enverrez cela chez moi, boulevard Haussmann. Madame de Barancy jetait sa carte, sortait, parlait à Jack avec exubérance de ces achats. Puis elle prenait un air grave : – Surtout rappelle-toi ce que je t’ai recommandé. Il ne faudra pas dire à bon ami que je suis allée à ce bal… C’est un secret… Sapristi ! Déjà cinq heures… C’est Constant qui va me gronder… Elle ne se trompait pas. Sa camériste-factotum, une grande et forte personne d’une quarantaine d’années, hommasse et laide, se précipita à sa rencontre, dès qu’elle l’entendit rentrer. « Le costume était là… Il n’y avait pas de bon sens de revenir si tard… Madame ne serait pas prête… On ne pourrait jamais l’habiller en si peu de temps. » – Ne me gronde pas, ma bonne Constant… Si tu savais ce qui m’arrive… tiens ! regarde. Et elle lui montra l’enfant. Le factotum parut indigné : – Comment ! monsieur Jack… vous êtes revenu ?… C’est très mal, monsieur, après ce que vous aviez promis. Il faudra donc vous y faire conduire par les gendarmes, à cette école… Aussi voilà ! votre maman est trop bonne. – Mais non, ce n’est pas lui. Ce sont ces prêtres de là-bas qui n’ont pas voulu… Comprends-tu ça ? me faire cet affront, à moi… à moi !… Là-dessus les larmes lui revinrent, et elle recommença à demander à Dieu ce qu’elle avait fait pour être si malheureuse. Joignez à cela les meringues, le vin d’Espagne, la chaleur de l’appartement. Elle se trouva mal. Il fallut la porter sur son lit, déboucher des flacons de sels, d’éther, pour la ranimer. Mademoiselle Constant s’acquittait de tous ces soins en femme qui connaît ces sortes de crises, allait et venait dans la chambre, ouvrait, fermait les armoires, avec ce beau sang-froid que donne l’expérience, et de l’air de dire : « ça passera. » Tout en fonctionnant, elle parlait seule : – Quelle idée aussi de mener cet enfant chez les Pères… Comme si c’était un pensionnat pour lui, dans sa position… ça ne serait pas arrivé, bien sûr, si on m’avait un peu plus consultée… C’est moi qui ne serais pas embarrassée pour lui en trouver une pension, et une bonne !… Jack, tout effaré de voir sa mère dans cet état, s’était rapproché du lit, et la regardait anxieusement, lui demandant pardon du fond du cœur de ce chagrin dont il était la cause. – Allons, ôtez-vous de là, monsieur Jack… Votre maman est guérie… Il faut que je l’habille. – Comment ! Constant, tu veux que j’aille à ce bal… j’ai si peu de cœur à m’amuser… – Bah ! laissez-donc, je vous connais… Il n’y paraîtra plus dans cinq minutes… Regardez-moi ce joli costume de folie, et ces bas de soie rose, et votre petit bonnet à grelots… Elle avait pris le costume, l’étalait, faisait sonner et reluire tout ce clinquant auquel Ida ne résista pas. Pendant qu’on habillait sa mère, Jack s’en alla dans le boudoir, tout seul, sans lumière. L’ombre emplissait la pièce coquette, ouatée, encombrée, où le prochain réverbère du boulevard jetait une lueur vague. Tristement, le front appuyé à la vitre, il se mit à penser à cette journée d’émotions ; et peu à peu, sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, il se sentit devenir « le pauvre enfant » dont ce prêtre parlait avec tant de commisération. C’est si singulier de s’entendre plaindre alors qu’on se croit heureux. Il y a donc des malheurs tellement bien cachés que ceux qui en sont la cause ou la victime ne les devinent même pas ! La porte s’ouvrit. Sa mère était prête : – Entrez, monsieur Jack… et venez voir si c’est beau… Oh ! qu’elle charmante folie, rose et argent, toute en satin. Quel joli bruissement de paillons elle agitait au moindre mouvement. L’enfant regardait, admirait, et la mère toute poudrée légère, vaporeuse, sa marotte à la main, riait à Jack, se riait à elle-même dans sa psyché, sans s’inquiéter autrement de ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour être si malheureuse. Puis Constant lui jeta sur les épaules une chaude sortie de bal et l’accompagna jusqu’à la voiture, pendant que Jack, appuyé à la rampe, regardait descendre sur le tapis de l’escalier, vifs et remuants comme si la danse les agitait déjà, ces deux petits souliers roses brodés d’argent qui entraînaient sa mère loin, bien loin de lui, à des bals où on n’emmène pas les enfants. Au dernier tintement des grelots, il rentra, tout désœuvré, et pour la première fois de sa vie inquiet de cet abandon où il se trouvait presque tous les soirs. Quand madame de Barancy dînait dehors, Jack restait confié à mademoiselle Constant. – Elle dînera avec toi, disait la mère. On mettait deux couverts dans la salle à manger, que l’enfant trouvait bien grande ces jours-là ; mais, le plus souvent, Constant, qui se divertissait fort peu de ce tête-à-tête avec le gamin, descendait leurs deux couverts à la cuisine, et l’on dînait dans le sous-sol en compagnie des autres domestiques. Une vraie bombance. Le gâchis se montrait là dans toute l’abondance de la table tachée de graisse et la gaieté désordonnée des convives. Naturellement, le factotum présidait et ne se gênait pas pour égayer l’assistance des aventures de sa maîtresse, à mots couverts pourtant, et de façon à ne pas effaroucher le petit. Ce soir-là il y eut dans le sous-sol une grande discussion à propos du refus éprouvé à Vaugirard. Augustin, le cocher, déclara que c’était tant mieux, que ces gens-là auraient fait de l’enfant « un jésuite, un tartuffe. » Mademoiselle Constant protesta contre le mot. Elle ne « faisait pas sa religion », c’est vrai, mais elle ne voulait pas qu’on en dît du mal. Alors la discussion tourna, au grand désappointement de Jack, qui écoutait de toutes ses petites oreilles, espérant toujours apprendre pourquoi ce prêtre, qui paraissait si bon, n’avait pas voulu de lui. Pour le moment, il n’était plus question de Jack ni de sa mère, mais des convictions religieuses de chacun. Le cocher Augustin, après boire, en avait d’assez singulières… Son bon Dieu, à lui, c’était le soleil… Il n’en connaissait pas d’autre… – J’suis comme les éléphants, j’adore le soleil !… répétait-il sans cesse avec une obstination d’ivrogne. À la fin on lui demanda où il avait vu ça que les éléphants adoraient le soleil. – J’ai vu ça, une fois, sur une photographie ! dit-il d’un air majestueusement abruti. Sur quoi mademoiselle Constant le traita d’impie et d’athée, pendant que la cuisinière, une grosse Picarde, pleine d’astuce paysanne, leur répétait à tous les deux : – Ecoutaî, vous avaî tort… Faut pas discutai la craîance… Et Jack ?… Que faisait-il pendant ce temps-là ? Tout au bout de la table, alourdi par l’atmosphère des fourneaux et l’interminable discussion de ces brutes, il s’endormait le visage appuyé sur son bras, et ses boucles blondes répandues sur sa manche de velours. Dans ce trouble qui précède le sommeil assis, fatigant et désagréable, il entendait chuchoter les trois voix des domestiques… Maintenant il lui semblait qu’on parlait de lui ; mais c’était loin, bien loin, dans le brouillard. – À qui qu’il est donc, ce chéri ? demandait la voix de la cuisinière. – Je n’en sais rien, répondait Constant, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il ne peut pas rester ici et qu’elle m’a chargée de lui trouver un pensionnat. Entre deux hoquets, le cocher bégaya : – Attendez donc, attendez donc. J’en connais un fameux, moi, de pensionnat, et qui ferait joliment votre af… votre affaire. Ça s’appelle le collège… non, pas le collège… le gy… le gymnase Moronval. Mais, quoique ça, c’est tout de même un collège. Quand j’étais chez les Saïd, chez mes Égyptiens, c’est là que je conduisais le petit ; même que le marchand de soupe, une espèce de malblanchi, me donnait toujours des prospectus. Je dois en avoir encore un… Il chercha dans son portefeuille, et parmi les paperasses fanées qu’il étala sur la table, il en saisit une, plus crasseuse encore que les autres. – Voilà ! dit-il d’un air de triomphe. Il déplia le prospectus, et commença à lire, ou plutôt à épeler péniblement : « Gy… Gymnase… Moronval… dans le… le… – Donnez-moi ça, dit mademoiselle Constant, et, lui prenant le papier des mains, elle lut tout d’une traite : Gymnase Moronval, 25, avenue Montaigne. – Dans le plus beau quartier de Paris. – Institution de famille. – Grand jardin. – Nombre d’élèves limité. – Cours de prononciation française par la méthode Moronval-Decostère. – Rectification d’accents étrangers ou de province. – Correction des vices de prononciation de tout genre par la position des organes phonétiques… Mademoiselle Constant s’interrompit pour respirer, et dit aux autres : – Mais cela me paraît très convenable. – Je craî ben !…, fit la Picarde, qui ouvrait des yeux tout ronds. –… Des organes phonétiques… Lecture expressive à haute voix, principes d’articulation et de respiration. La lecture du prospectus continua ; mais Jack s’était endormi et n’entendait plus rien. Il rêvait. Oui, pendant que son avenir s’agitait autour de cette immonde table de cuisine ; pendant que sa mère en folie rose s’amusait comme une folle on ne sait où, lui rêvait de ce prêtre de là-bas et de cette voix pénétrante et douce qui avait dit : « Pauvre enfant !… »
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