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(LE POINT DE VUE : SAMUELS)
Je mijote tranquillement là où je me suis assise, en regardant Brandon et en espérant que, si je le fixe assez fort, il finira par prendre feu et exploser.
— Je ne savais pas que tu avais daigné faire des recherches sur une serveuse de restaurant grossière et bagarreuse, une adolescente chercheuse d’or, comme moi, dis-je lentement en serrant les dents. Je pourrais dire que je suis honorée, mais en ce moment, je suis juste dégoûtée de voir jusqu’où tu peux t’abaisser pour obtenir ce que tu veux, en jetant les malheurs de quelqu’un au visage pour faire avancer ta cause.
Quelque chose vacille dans ses beaux yeux pendant un instant avant qu’il ne me fixe avec un air renfrogné.
— Je n’aurais pas à le faire si tu ne bourrais pas le crâne de mon père avec cette idée. Je montre simplement comment ça pourrait t’être bénéfique, Mlle Samuels, et satisfaire les demandes de mon père tout en atteignant mes propres objectifs. On gagne tous.
— Non, seulement toi tu gagnes, grogné-je. Ne te fais pas d’illusions sur le fait que tu rends service à tout le monde. D’abord, tu trompes ton père, qui doit bien avoir une raison pour faire cette demande, aussi absurde soit-elle, et tu vas à l’encontre même de son objectif. Ensuite, tu m’insultes avec cette offre d’un million de dollars alors que, oui, j’en ai besoin, mais pas au prix de mon intégrité, de mon respect pour moi-même — ni même de ma santé mentale, parce que rester mariée avec toi pendant un an me rendrait complètement folle. Et pour finir, tu te dégrades toi-même et ton honneur en faisant tout ce que tu fais en ce moment — en contournant ton père, en sacrifiant ta conscience et ta liberté pour obtenir quelque chose d’aussi superficiel qu’un titre de PDG accolé à ton nom, alors que tu as déjà plus que ce dont tu pourrais jamais avoir besoin, et en embarquant quelqu’un dans ce pétrin avec toi, alors qu’elle pourrait faire bien mieux pour s’en sortir que de rester à comploter avec toi contre ton père — un homme qu’elle respecte profondément.
Je prends une profonde inspiration après cette tirade, me sentant incroyablement mieux mais aussi idiote d’avoir ouvert une fenêtre sur mon âme à quelqu’un d’aussi indigne que Brandon Maxfield, certain qu’il ne la regardera que pour y trouver un levier à utiliser contre moi.
Même si son expression s’éteint pendant que je m’éloigne de lui, ses yeux gardent une lueur de surprise.
— Je ne m’inquiéterais pas pour ma conscience, Mlle Samuels, étant donné que mon père n’est pas très préoccupé par la sienne quand il a conçu ce plan, sûrement avec ton inspiration, réplique-t-il, aussi intense qu’il l’était il y a quelques instants. Il semble même plus énervé, mais j’imagine qu’il n’en faut pas beaucoup pour pousser Brandon Maxfield à bout. Il n’a rien du calme confiant que les médias lui attribuent toujours.
— Quant à ton sentiment d’être insultée, c’est ton choix, mais tu devrais prendre en compte mon évaluation de ton caractère, et je pense qu’un million de dollars, c’est quelque chose que tu ne peux pas refuser, peu importe ton intégrité, parce que l’intégrité ne te nourrit pas et ne te met pas un toit au-dessus de la tête quand tu es mise à la rue, ajoute-t-il. Je pourrais simplement te sortir de cet accord et trouver un autre moyen de contourner les demandes de mon père, mais je pensais que ce serait plus simple et mieux pour tout le monde. Ça n’a pas besoin de devenir moche, tu sais ? Réfléchis comme une femme d’affaires et pas comme une adolescente romantique. Tu feras des choix plus pratiques.
— Comme toi, évidemment, rétorqué-je en levant les yeux au ciel. Je parie qu’il n’y a pas un seul os romantique dans ton corps, M. Maxfield — juste un désir froid et mercenaire d’amasser plus d’argent que tu ne pourras jamais en dépenser.
Il rit, mais même si sa voix est profonde et riche, elle sonne dure et ironique.
— Même si je ne nie pas que j’aime gagner de l’argent, Mlle Samuels, la plupart de tout ça, c’est simplement pour éviter plus de conflits avec mon père dont la santé se détériore. Si tu connais mon père aussi bien que tu le sous-entends, tu devrais savoir qu’il est loin d’être en forme.
Ma réponse toute prête me reste en travers de la gorge et j’avale avec difficulté.
Il a raison. Martin a l’air plus vieux et plus fragile depuis que je l’ai revu après mon retour en ville. C’est toujours un vieux bonhomme bruyant et rusé avec un sourire plein de soleil, mais il est plus mince, plus fatigué que dans mes souvenirs. Le temps l’a vite rattrapé depuis qu’il a perdu sa femme.
— Ce serait pas encore pire, alors, de le tromper comme ça ? demandé-je doucement. Martin serait tellement déçu de moi s’il découvrait que je lui ai fait un truc aussi méprisable. Il me le pardonnerait jamais.
— La déception de mon père pèse plus lourd pour toi qu’un million de dollars ? demande Brandon avec confusion. Je ne suis plus étonné que tu sois si pauvre, Mlle Samuels. Tu as laissé ton père s’endetter encore plus parce que tu ne supportais pas de le priver de ce qui le rendait heureux, même si c’était mauvais pour lui ?
— N’ose pas parler de mon père, le préviens-je d’une voix basse et furieuse.
Il ricane.
— Il a ruiné sa vie en buvant jusqu’à en mourir, et pourtant tu restes aussi loyale ? Tu n’es pas endettée jusqu’au cou à cause de lui ?
— Peu importe la vie que mon père a menée, elle n’a rien à voir avec toi, alors tu peux garder ton jugement pour toi parce que personne n’en a besoin, répliqué-je sèchement. Quant à ton père, c’est un homme bien et il ne mérite rien de tout ça.