— J’essaie juste de t’aider, d’accord ? Cette fête est pour toi, tu sais.
Il montre un autre endroit sur la fenêtre du deuxième étage que je nettoie depuis une demi-heure, parce qu’il est impossible de satisfaire ce monstre ennuyeux.
— Pour moi ? Qu’est-ce que tu veux dire, pour moi ? C’est pour Nathan, comme tout le reste.
Je frotte la vitre comme si j’avais une vengeance à régler avec elle.
Nathan est le fils de l’Alpha. Avec son prochain dix-huitième anniversaire, le titre lui sera également attribué. Et comme tous les enfants d’Alpha, Nathan est un enfant gâté. Tout ce que nous faisons en meute est toujours pour lui.
Une fois, son père nous a même fait organiser une fête pour ses premiers poils sur la poitrine. Le pire, c’est que c’était un dîner. Bien sûr, je n’ai rien pu manger sans le rejeter immédiatement, parce qu’une pensée m’obsédait : nous étions en train de célébrer un poil de poitrine.
— Tu n’as pas entendu ? Nathan t’a choisie comme Luna.
À cet instant, mon pied glisse de l’échelle, me faisant chuter. Mon estomac s’écorche sur les marches avant que mes mains ne prennent la place de mes pieds.
— QUOI ?!
Je m’étouffe avec ma propre salive en essayant désespérément de retrouver mon équilibre.
— Je pensais que tu le saurais déjà.
Il hausse simplement les épaules.
— Non. Il n’y a rien à savoir, parce que ça n’arrivera pas.
J’affirme fermement et commence à descendre l’échelle.
— Attends, qu’est-ce que tu fais ? Adrienne, on n’a pas fini ! Adrienne !
Ses cris tombent dans l’oreille d’une sourde, parce qu’il n’y a aucun moyen que je retourne là-bas ou que je laisse cela m’arriver.
Une boule se coince dans ma gorge, et je suis tellement en colère que ma mâchoire tremble. Mon estomac se noue, mais pas de la bonne manière. Ce ne sont pas des nœuds d’excitation, mais ceux qui poussent le petit-déjeuner à réapparaître.
Je me dirige d’un pas furieux vers la maison de l’Alpha, à la recherche d’un certain ego gonflé, futur Alpha. Mon rythme rapide et colérique attire quelques regards inquiets des membres de la meute alors que je traverse notre petit village.
J’essaie de les ignorer et me dirige droit vers la maison. Maintenant que j’y pense, tout le monde me traite différemment. Toute la semaine, j’ai reçu des regards méprisants et d’autres fuyants, et je viens juste de le remarquer.
Ils ne peuvent penser qu’à l’une des deux choses suivantes : *Pourquoi elle ?* ou *Merci les dieux, ce n’est pas moi.*
Mon visage brûle d’embarras et d’ignorance. Apparemment, tout le monde est au courant de mon sort sauf moi. Mais ça s’arrête maintenant.
Après avoir franchi la porte de la maison de l’Alpha sans la moindre hésitation, je me dirige vers les escaliers où se trouve son bureau. Alors que je marche dans le couloir, des voix en colère m’arrêtent net.
— Ce maniaque est en liberté ! Comment suis-je censé prendre le contrôle quand il est là-bas, prêt à sauter sur quelqu’un ?
Je reconnais la voix plaintive mais toujours suffisante du célèbre c*****d, Nathan Swelter.
Puisque j’ai besoin de lui parler de toute façon, rester près de la porte partiellement ouverte ne serait pas si mal, n’est-ce pas ? Je n’ai jamais été contre l’écoute clandestine auparavant, alors pourquoi maintenant ?
C’est ce que je me dis en me rapprochant de la porte et en collant mon oreille au mur, laissant mon ouïe accrue faire le reste.
— Il sera moins enclin à nous déranger s’il y a deux leaders. Tu as choisi une Luna, n’est-ce pas ?
Je reconnais la voix posée d’Alpha André.
— Je veux Adrienne.
Il répond presque immédiatement, et je dois me retenir physiquement de vomir. À la mention de mon nom, je sens la couleur s’échapper de mon visage.
— C’est elle, et je suis fatigué d’attendre, que ce soit elle ou mon titre.
Un bourdonnement grave atteint mes oreilles. L’Alpha fait toujours ce son quand il réfléchit.
— Alors n’attends plus. Je vais avancer le mariage à jeudi. Puisqu’il n’y a pas de lien matrimonial pour vous unir, les vœux suffiront. De plus, tu auras plus de temps pour apprendre à la connaître. Peut-être même…
— Il n’y aura pas de mariage.
Je déborde de colère et franchis la porte par impulsion. Il est hors de question que je reste là sans rien dire pendant qu’ils décident de mon avenir à ma place. Plus maintenant. J’en ai marre d’être un fantôme dans ma propre vie.
Deux paires d’yeux se tournent vers moi. L’une appartient à Nathan, dont le bleu clair contraste avec ses cheveux noirs soigneusement peignés. L’autre, plus sombre, est celle de son père, dont la chevelure autrefois d’encre est maintenant parsemée de gris, signe du poids du titre.
— Excuse-moi ?
Alpha André se lève de son fauteuil en cuir. Il a des épaules carrées et une stature imposante. Une chose est sûre : il a l’habitude de mépriser les gens, pas l’inverse. Il me lance ce regard déçu qu’il maîtrise à la perfection, rendant honteux même les loups les plus arrogants.
J’avale ma salive, luttant pour garder mon calme. Trop de fois, je lui ai tenu tête et en ai payé le prix. Mais cette nouvelle attitude que j’adopte s’avère difficile à contrôler.
— Je ne vais pas l’épouser. Ni lui, ni personne d’autre.
Je bouillonne, plantant fermement mes pieds sur le sol. Il ne peut pas croire qu’il va me forcer à ça. Si ? Il a contrôlé ma vie entière, mais il doit bien y avoir une limite. Il doit y en avoir une.
À ma droite, Nathan laisse échapper un gémissement frustré.
— Pourquoi tu ne peux pas juste coopérer, pour une fois ?
Il se plaint comme un enfant.
— Je pensais qu’on avait dépassé ça. Je peux t’offrir tout ce que tu veux ! Qui refuserait le titre de Luna ?
Il se tourne vers son père, cherchant son soutien avec des yeux à la fois implorants et exigeants.
Il n’a jamais changé. Il me rappelle encore ce gamin qui menaçait de faire une crise de colère s’il n’obtenait pas son dessert. Ou celui qui jurait de me couper les doigts si j’osais toucher un jouet dont il avait même oublié l’existence.
— Tu ne peux pas m’en foutre, sinon tu ne m’aurais pas traité comme ça toute ma vie, je riposte, sentant un grognement gronder profondément dans ma poitrine.
Il s’est toujours considéré comme un roi et tous les autres comme des paysans. Mais à mes yeux, un roi sans couronne n’est pas du tout un roi.
Alpha André me gronde pour mon audace :
— Attention à ta p****n de langue.
Il se tourne ensuite vers son fils, une confiance inébranlable dans l’air autour de lui.
— Elle fera tout ce que je dis.
Il s’assoit sur sa chaise, se penche en arrière et me regarde d’un air calculateur. Un regard qui me rappelle un serpent tapi dans l’herbe, prêt à attaquer.
— N’es-tu pas Adrienne ? demande-t-il d’une voix maladivement douce et menaçante.
Je déteste cette voix, ce ton. Je l’ai toujours détesté. Ça me rend malade. Plus malade encore que d’imaginer un avenir avec Nathan.
Je serre fermement la mâchoire, mes mains s’enroulant en poings.
— Et si je ne le fais pas ?
Il incline légèrement la tête, un sourire sombre étirant ses lèvres. Il joint ses mains en un geste décontracté, presque paresseux.
— Alors, tu seras à nouveau enfermée. Tu ne voudrais pas ça, n’est-ce pas ? Je pense que ça devient terriblement solitaire, là-bas.
Mon sang se transforme en glace. Soudain, j’ai froid. Un froid glacial qui s’infiltre jusqu’à mes os. C’est comme si je pouvais déjà sentir la pierre glaciale contre ma peau, entendre le silence résonner dans mes oreilles.
Je masque ma peur et laisse échapper un rire moqueur, sceptique et surpris.
Il n’y a aucun moyen que je puisse y retourner. Pas dans ce trou de l’enfer.
Mais s’il est sérieux… alors je suis plus f****e que tous les disparus dans sa tête. Bien que ce soit un exploit facile.
— Tu ne le ferais pas.
Je force ma voix à sonner comme un défi, mais à l’intérieur, j’ai envie de m’effondrer, de tomber à genoux et de supplier qu’on me laisse ma liberté.