Toutes les quatre se remirent en marchecomme auparavant et Marianne rompit enfin lesilence en disant :– Non, vrai, nous n’avons pas un brin dechance contre elle !Elle regardait Tess d’un air morne.– Que veux-tu dire ? demanda Tess.– C’est toi qu’il aime le mieux, tout ce qu’il ya de mieux ! Nous avons pu le voir quand il t’aportée. Il t’aurait bien embrassée, si tu l’avaisencouragé un tant soit peu.– Mais non, mais non, dit-elle.La gaieté avec laquelle elles s’étaientembarquées avait disparu ; cependant ellesn’avaient pas d’inimitié ni de rancune. C’étaientde jeunes âmes généreuses, élevées dans cescoins perdus des campagnes où le sentimentfataliste est très fort ; elles n’en voulaient pas àTess. Si elle les supplantait, c’est que cela devaitêtre.Tess souffrait jusqu’au fond de l’âme. Elle nepouvait dissimuler qu’elle aimait Clare, peut-êtreavec d’autant plus de passion que les autres, ellele savait, se mouraient d’amour pour lui. Lesentiment est contagieux, surtout parmi lesfemmes. Et pourtant ce coeur affamé prenaitcompassion de ses amies. L’honnête nature deTess avait lutté, mais trop faiblement ; et tel étaitle résultat fatal.– Jamais je ne me mettrai entre lui et aucunede vous ! déclara-t-elle à Retty, cette nuit-là, dansla chambre à coucher, et ses larmes coulaient...Chérie, je ne puis empêcher ce qui arrive. Je necrois pas qu’il pense le moins du monde à semarier mais, même s’il me demandait, je lerefuserais, comme je refuserais tout homme.– Oh ! pourquoi ? fit Retty, étonnée.– C’est impossible. Mais je vais être franche ;même en me mettant de côté, je ne pense pasqu’il choisisse aucune de vous.– Je ne m’y suis jamais attendu, je n’y aijamais pensé, gémit Retty. Mais, oh ! je voudraisêtre morte !La pauvre enfant, déchirée par un sentimentqu’elle comprenait à peine, se tourna vers lesdeux autres filles qui venaient de monter.– Faut redevenir amies avec elle, leur dit-elle.Elle ne croit pas qu’il la choisisse plus que nous.Alors leur réserve se dissipa et elles furentpleines de chaleur et de confiance.– Il me semble maintenant que tout m’est égal,dit Marianne, qui était au dernier degré del’abattement... J’allais épouser un laitier deStickleford qui m’a demandée à deux reprises ;mais, ma foi, j’aimerais mieux me faire périr qued’être sa femme maintenant ! Pourquoi que tu nedis rien, Izz ?– Ce sera pour me confesser alors, murmuraIzz. Aujourd’hui, j’étais sûre qu’il allaitm’embrasser pendant qu’il me tenait, je suisrestée sans bouger contre sa poitrine, espéranttoujours et toujours, et je ne faisais pas unmouvement. Mais, il ne m’a pas embrassée. J’aipas envie de rester plus longtemps ici. Je vaisretourner à la maison.La passion sans espoir des jeunes fillessemblait faire palpiter l’atmosphère de la pièce.Elles se tordaient fiévreusement sous le poidsaccablant d’une émotion qui leur était imposéepar la loi de la cruelle nature, d’une émotionqu’elles n’avaient ni attendue ni désirée.L’incident de ce jour avait avivé la flamme quileur consumait le coeur et la t*****e était presqueau-dessus de leurs forces. La passion effaçaitleurs différences individuelles et chacune n’étaitplus qu’une partie du même organisme féminin.S’il y avait tant de franchise entre elles et si peude jalousie, c’est qu’elles n’avaient pas d’espoir.Chacune avait trop de bon sens pour s’abuser devaines imaginations, ou pour nier son amour, oupour se donner de grands airs afin d’éclipser lesautres. La conscience absolue qu’elles avaient dela futilité de leur rêve, au point de vue social,l’absence de causes précises à cet amour etl’absence d’avenir, le manque de tout ce quiaurait pu justifier son existence aux yeux dumonde (bien qu’il ne lui manquât rien aux yeuxde la nature), le seul fait qu’elles aimaient, lesravissant dans une extase de joie à en mourir, detout cela elles recevaient une résignation, unedignité que l’espérance positive et vulgaire de sefaire épouser par Clare aurait détruite.Elles s’agitaient et se retournaient dans leurspetits lits, écoutant les gouttes monotones quitombaient en bas des pressoirs à fromages.– Es-tu éveillée, Tess ? murmura l’une d’elles,une heure plus tard.C’était la voix d’Izz Huett.Tess répondit affirmativement ; alors Retty etMarianne rejetèrent leurs couvertures etsoupirèrent :– Nous aussi.– Je me demande comment elle est... la damequ’on dit que sa famille a en vue pour lui.– Je me le demande, dit Izz.– Une dame qu’on a en vue pour lui ?murmura Tess qui sursauta, haletante. Je n’en aijamais entendu parler !– Oh ! oui. On raconte ça tout bas : une jeunedemoiselle de son rang, choisie par sa famille, lafille d’un docteur en théologie qui habite prèsd’Emminster, la paroisse du père Clare. On ditqu’il se soucie pas beaucoup d’elle ; mais poursûr qu’il l’épousera.Ce qu’elles en savaient était bien peu dechose, pourtant ce fut suffisant pour bâtir desrêves misérables et douloureux dans l’ombre dela nuit. Elles se représentèrent dans tous lesdétails comment on amènerait Angel à consentir,les préparatifs de la noce, le bonheur de lamariée, sa robe et son voile, son heureux foyer,quand l’oubli les aurait enveloppées, pour lui dumoins. Elles parlèrent ainsi, souffrirent etpleurèrent jusqu’à ce que le sommeil eût apaiséleur chagrin.Après cette révélation, Tess n’eut plus la folied’imaginer que les attentions de Clare avaientune signification sérieuse. C’était un capricefugitif d’été pour son visage, pour l’amourpassager de l’amour, rien de plus. Et le piredéchirement était de réfléchir qu’elle, la préféréedu moment, elle qui se savait plus passionnée denature, plus intelligente, plus belle que les autres,était, du point de vue des convenances, bienmoins digne de lui que ces filles ordinaires qu’ildédaignait.Dans cette grasse vallée du Var aux chaudsferments, où suintait la fertilité, en cette saison oùl’on croyait entendre, sous le bruissement de lafécondation, le flot impétueux de la sève, il étaitimpossible que le plus simple caprice d’amour nedevînt passion. Les coeurs étaient tout prêts à lerecevoir, imprégnés par ce qui les entourait.Juillet avait passé, et la chaleur de thermidor quivint à sa suite semblait un effort de la nature pourrivaliser avec le feu qui dévorait les âmes à lalaiterie de Talbothays. L’air, si frais au printempset aux premiers jours de l’été, devenait stagnant,amollissant. Les lourdes senteurs accablaient et, àmidi, le paysage semblait en pâmoison. Cesardeurs éthiopiennes grillaient le haut despâturages en pente, mais l’herbage restait d’unvert éclatant là où gazouillaient les cours d’eau.Clare n’était pas moins oppressé par le poids del’été que par la ferveur croissante de sa passionpour Tess, la douce et silencieuse.Sur le plateau, la terre était desséchée. Quandle laitier revenait du marché, les roues de sacarriole, léchant la poussière de la grand-route,laissaient derrière elles de blancs rubanssemblables à une mince traînée de poudrequ’elles auraient enflammée. Les vaches, renduesfurieuses par les taons, sautaient par-dessus lahaute barrière à cinq planches de l’enclos. Lefermier Crick restait en manches de chemiseretroussées du lundi au samedi. Les fenêtresouvertes ne servaient à la ventilation que si lesportes l’étaient aussi. Dans le jardin de la ferme,les merles et les grives rampaient sous lesgroseilliers, plutôt comme des quadrupèdes quecomme des créatures ailées. Dans la cuisine, lesmouches indolentes, importunes et familières, setraînaient sur le parquet, dans les tiroirs et sur lesmains des servantes. On ne parlait que de coupsde soleil, et, quant à faire le beurre et surtout à leconserver, on en désespérait. Il fallait traire lesvaches dans les champs pour plus de fraîcheur etde commodité. Toute la journée, elles suivaientassidûment l’ombre du plus petit arbre, sedéplaçant autour du tronc, et, quand arrivaient lesgens de la ferme, elles pouvaient à peine se tenirtranquilles, à cause des mouches.Par un de ces après-midi, quatre ou cinqvaches encore à traire se trouvaient, par hasard,isolées du troupeau derrière le coin d’une haie, etparmi elles, Pouding et Vieille Mignonne quipréféraient les mains de Tess à celles de toutautre. Quand elle se leva de son escabeau aprèsavoir fini une vache, Angel Clare, qui l’observaitdepuis quelque temps, lui demanda si elle nevoulait pas s’occuper de ses favorites. Elle fit unsigne d’assentiment et, tenant l’escabeau à boutde bras et le seau contre son genou, elle se dirigeavers l’endroit indiqué. Bientôt le crépitement dulait tombant dans la seille se fit entendre derrièrela haie ; alors Angel fut pris du désir de s’en allerpar là traire une vache fort difficile qui s’étaitécartée, car il était à présent aussi habile à cetexercice que le maître laitier lui-même. Engénéral, les hommes et la plupart des femmes,pour traire, enfonçaient le front dans le flanc de labête et contemplaient le seau. Mais quelquesunes,surtout les jeunes, posaient la tête de côté.C’était aussi l’habitude de Tess ; en ce moment,la tempe appuyée sur le flanc de VieilleMignonne, elle fixait le bout du pré, le regardperdu dans le vague ; le soleil, tombant à plat sursa silhouette vêtue de rose, sur sa capelineblanche et sur son profil, le rendait d’une nettetééblouissante, comme un camée découpé sur lefond brun de la vache.Elle ne savait pas que Clare l’avait suivie etqu’il l’observait, assis à quelques pas sous uneautre vache. L’immobilité absolue de sa tête et deses traits était remarquable ; elle semblait enléthargie, les yeux ouverts et ne voyant point.Rien ne bougeait dans le tableau que la queue deVieille Mignonne et les mains roses de Tess, etcelles-ci, doucement, comme une pulsationrythmique, obéissant à un mouvement réflexe,pareille à un coeur palpitant.Que ce visage paraissait adorable au regardd’Angel ! Pourtant il n’avait rien d’éthéré, il étaitde chair vivante et chaude. Et la bouche enrésumait toute la séduction. Clare avait déjà vudes yeux presque aussi parlants et aussi profonds,des joues peut-être aussi fraîches, des sourcilsaussi bien arqués, un menton et une gorge d’unmodelé aussi délicat ; mais il n’avait rien vu surtoute la surface de la terre qui pût égaler cettebouche. Pour un jeune homme un tant soit peuardent, ce petit retroussis au milieu de la rougelèvre supérieure était troublant, affolant,irrésistible ! Jamais il n’avait vu des lèvres et desdents de femme lui rappeler avec cettepersistance l’ancienne comparaison du tempsd’Élisabeth, de roses et de neige mêlées. Unamant aurait pu les déclarer parfaites. Mais non,elles n’étaient point parfaites, et le soupçond’imperfection dans ce qui aurait pu être parfaiten faisait le charme parce qu’il en faisaitl’humanité. Clare avait tant de fois étudié lacourbe de ces lèvres que, loin d’elles, il pouvaitse les représenter facilement, et maintenantqu’elles se trouvaient en face de lui, revêtues decouleur et de vie, il sentit passer un frisson sur sachair, et, dans ses nerfs, une froide brise qui luicausèrent presque un malaise, et puis, parquelque mystérieux phénomène physiologique,un prosaïque éternuement.Elle eut alors conscience qu’il la regardaitmais elle ne voulut le montrer par aucunchangement de position. Seulement la curieusefixité de rêve disparut, et un observateur attentifeût pu voir le rose de son visage se foncerlentement puis s’affaiblir et ne laisser qu’uneteinte légère.La surexcitation qui avait saisi Clare commeune annonce céleste ne se calmait point.Résolutions, réticences, craintes, prudence sedispersaient comme un bataillon vaincu. Il bonditde son siège, laissa la vache renverser le seau sibon lui semblait et courut bien vite vers l’aiméede son coeur, s’agenouilla près d’elle et la serradans ses bras.Tess, prise à l’improviste, céda inévitablementet sans réfléchir à son étreinte ; ayant vu quec’était bien son amant et nul autre, ses lèvress’entrouvrirent et elle se laissa tomber dans sesbras, dans la joie du moment, avec ce quiressemblait fort à un cri d’extase.Il avait été bien près d’embrasser cette bouchetrop tentante, mais il se retint par un scrupuledélicat.– Pardonnez-moi, Tess chérie, murmura-t-il.J’aurais dû vous demander. Je... je ne savais pasce que je faisais... Je n’avais pas l’intention deprendre une liberté... Mon coeur est à vous, tout àvous, Tessy, ma chérie, sincèrement.Pendant ce temps, Vieille Mignonne avaittourné la tête, et voyant deux personnes blottiessous elle, là où, selon la coutume immémoriale, ilne devait y en avoir qu’une, elle leva la jambe dederrière avec humeur.– Elle est fâchée..., elle ne sait pas ce que nousvoulons... elle va renverser le lait ! s’écria Tess,s’efforçant doucement de se dégager, l’oeilpréoccupé des mouvements de l’animal, le coeurse souciant infiniment plus de Clare et d’ellemême.Elle se glissa de son siège et ils restèrentensemble debout, Clare l’entourant encore de sonbras. Puis les yeux de Tess, fixés au loin,commencèrent à se remplir de larmes.– Pourquoi pleurez-vous, ma petite chérie ?dit-il.– Oh ! je ne sais pas, murmura Tess, pleine deregret.À mesure qu’elle voyait, qu’elle sentait plusclairement sa situation, elle devenait plus agitéeet tentait de s’éloigner.– Eh bien, j’ai trahi enfin mes sentiments,Tess, fit-il avec un curieux soupir de désespoir,signifiant à son insu que son coeur avait devancésa raison. Je n’ai pas besoin de dire que je... queje vous aime tendrement et loyalement. Mais je...cela n’ira pas plus loin aujourd’hui... cela vousafflige. Je suis aussi surpris que vous. Vousn’allez pas penser que j’ai a***é de votrefaiblesse..., que j’ai été trop prompt et tropirréfléchi, n’est-ce pas ?– Non... je ne sais.Il lui avait permis de se dégager ; et, uneminute après, chacun avait repris sa besogne.Personne n’avait vu le mouvement d’irrésistibleattraction qui les avait réunis ; et quand le fermierrepassa de ce côté quelques instants plus tard,rien ne pouvait révéler que ces deux êtres,séparés de façon marquée, étaient l’un pourl’autre plus que de simples connaissances.Cependant, depuis que Crick les avait vus, lepivot de l’univers avait été changé pour tousdeux, au moins pour un temps, changé par ce quele fermier aurait méprisé en homme pratique s’ilen avait su la nature, et ce qui, pourtant, reposaitsur une tendance plus indéniable et plusirrésistible qu’un amas de soi-disant chosespratiques. Un voile s’était soudain dissipé : dèslors le chemin de leur avenir allait avoir unnouvel horizon.Clare, tout agité, sortit le soir venu ; celle quil’avait conquis s’était retirée dans sa chambre. Lanuit était aussi étouffante que le jour ; nullefraîcheur excepté sur l’herbe. Les routes, lessentiers, les façades de la maison, les murs del’enclos étaient comme des âtres brûlants etrenvoyaient au visage la chaleur du plein midi.Il s’assit sur l’une des barrières de la cour ; ilne savait que penser de lui-même ; aujourd’hui,vraiment, le sentiment avait étouffé la raison.Depuis la soudaine étreinte, trois heures plustôt, le couple était resté séparé. Elle, semblaitréduite au silence, presque alarmée, par ce quiétait arrivé, tandis que la nouveauté, lasoudaineté, la toute-puissance du fait accompli lebouleversaient, lui, l’homme rêveur et vibrant. Àpeine pouvait-il réaliser encore ce qu’ils étaientl’un pour l’autre et ce que devait être dorénavantleur conduite mutuelle devant les étrangers.Angel était venu comme élève à la laiterie,s’imaginant que ce serait un simple épisode de savie, bientôt passé et vite oublié ; il y était venucomme dans une niche abritée des regards, d’oùil contemplerait avec calme, au-dehors, ce mondesi absorbant, avant de s’y replonger, et lui diraitavec Walt Whitman :Foules d’hommes et de femmes vêtus deshabits coutumiers,Comme vous semblez curieux !Et voilà que le spectacle absorbant se trouvaittransporté ici ! Ce monde, qui avait si longtempsaccaparé son attention, se réduisait à unepantomime extérieure et sans intérêt, et ici même,dans un lieu terne et engourdi en apparence, avaitsurgi, comme un volcan, la nouveauté d’unepassion telle qu’il n’en avait jamais connue.Toutes les fenêtres de la maison étantouvertes, Clare saisissait les moindres bruits desgens de ferme se retirant dans leurs chambres.Cette laiterie où il était forcé de séjourner, jugéed’abord si humble et si insignifiante qu’il lacomptait à peine comme un objet du paysage, quen’était-elle point pour lui maintenant ! Les vieuxpignons de briques couverts de lichen luimurmuraient : « Reste donc ! » ; les fenêtressouriaient ; la porte lui faisait des signes câlins ;la vigne vierge toute rougissante se mettait ducomplot. Du fond de cette demeure, une âmeétendait son influence, pénétrait les briques, lemortier, la voûte du ciel, et les faisait palpiter debrûlante sympathie. Et quelle était cette âmepuissante et formidable ? Celle d’une petitelaitière ! En vérité, Clare restait stupéfait del’importance qu’avait prise pour lui cette fermeobscure ! Et le nouvel amour seul ne suffisait pasà l’expliquer. Comme d’autres, il avait apprisenfin que la grandeur d’une vie ne provient pasdes circonstances extérieures mais del’expérience subjective, qu’un paysan desensibilité aiguë mène une existence plus vaste,plus pleine, plus dramatique qu’un roi àl’épiderme grossier.Malgré ses fautes et ses faiblesses, il avait uneconscience. Tess n’était pas une créatureinsignifiante dont on pouvait se jouer, quitte à larejeter ensuite, mais une femme, vivant sa vieprécieuse, de proportions aussi imposantes pourelle que l’est pour le plus puissant monarque lasienne propre. Pour elle, le monde entier reposaitsur ses sensations ; pour elle, tous ses semblablesn’existaient que par suite de sa propre existence ;l’univers même, pour elle, n’avait été que depuisle jour et l’an où elle avait commencé d’être.Cette existence était la seule occasion accordée àTess par une première cause indifférente, sontout, sa chance unique. Comment donc pourrait-illa considérer comme ayant moins d’importanceque lui, comme une jolie chose dont il se lasseraitaprès l’avoir caressée ? Comment ne pas traitersérieusement l’affection qu’il savait avoiréveillée en elle, si ardente, si impressionnablesous sa réserve apparente, afin que cette affectionne soit pas sa t*****e et sa ruine ? S’il larencontrait chaque jour, comme d’habitude, cequi avait commencé ne ferait que se développer.Vivant en des rapports si étroits, ils enviendraient vite aux caresses ; nul être humainn’y pourrait résister ; et puisqu’il n’était arrivé àaucune conclusion sur l’issue de cette aventure, ilrésolut de rester pour le moment à l’écart destravaux communs à tous les deux. Jusqu’ici, lemal n’était pas grand. Mais cette résolution de nejamais approcher Tess n’était pas facile à tenir ;chaque battement de son coeur le poussait verselle.Il se dit qu’il irait voir sa famille ; peut-être luidemanderait-il conseil ! Son engagement àTalbothays se terminait dans cinq mois à peine ;et quand il aurait passé quelques mois de plusdans d’autres fermes, ses connaissances agricolesseraient suffisantes pour le mettre en état dedébuter pour son propre compte. Un fermiern’aurait-il pas besoin de se marier, et unefermière devrait-elle être une poupée de salon ouune femme capable de diriger les travaux d’uneferme ? Malgré l’agréable réponse que luirenvoyait le silence, il résolut de faire l’excursionprojetée.Un matin, au moment où l’on s’attablait pourdéjeuner à Talbothays, une des filles fit observerqu’elle n’avait pas vu M. Clare.– Ah ! oui, dit le fermier Crick. M. Clare estallé chez lui à Emminster, passer quelques joursavec ses parents.Pour quatre filles passionnées assises à cettetable, le soleil du matin disparut soudain et lesoiseaux assourdirent leurs chansons. Mais aucunene révéla par un mot ou un signe le vide de sonâme.– Il en aura bientôt fini chez moi, ajouta lefermier avec un flegme dont la brutalité étaitinconsciente,... et je suppose qu’il commence àfaire ses plans pour ailleurs.– Combien de temps a-t-il encore à rester ici ?demanda Izz Huett, la seule du groupe assombriqui fût assez sûre de sa voix pour poser laquestion.Les autres attendaient la réponse du fermiercomme si leur vie en dépendait : Retty, les lèvresentrouvertes, fixant la nappe, Marianne, que lachaleur rendait plus rouge encore, Tess,palpitante et regardant les prés au-dehors.– Ma foi, je ne peux pas me rappeler le jourexact sans regarder sur mon calepin, répliquaCrick avec la même intolérable indifférence,... etmême ce sera peut-être un brin changé. Il resterabien sûr ici quand les vaches vont vêler, pours’habituer ; suivant moi, il allongera jusqu’à lafin de l’année.Quatre mois environ de t*****e et d’extasedans sa société, de « plaisir encerclé dedouleur » ! Après, les ténèbres d’une nuitindicible !Ce matin-là, à la même heure, Angel Claresuivait à cheval un étroit chemin qui menait aupresbytère paternel à Emminster ; il portait tantbien que mal un petit panier contenant du boudinet une bouteille d’hydromel envoyés parMme Crick à ses parents, avec les amitiésrespectueuses de la brave femme. Devant luis’allongeait le blanc chemin ; ses yeux le fixaientmais ils ne le voyaient pas ; ils regardaientl’année à venir... Il aimait Tess. Devait-ill’épouser ? Que diraient sa mère et ses frères ?Que dirait-il lui-même deux ans plus tard ? Lesgermes d’une ferme amitié se trouvaient-ilscachés sous l’émotion passagère qui l’étreignait,ou n’était-ce qu’une joie sensuelle, causéeseulement par sa beauté et que ne soutenait riende durable ?La petite ville de son père, entourée decollines, la tour de l’église en pierre rouge, styleTudor, le bouquet d’arbres près du presbytère,apparurent enfin à ses pieds et il se dirigea versl’entrée familière.Comme il jetait un regard du côté de l’égliseavant de pénétrer chez lui, il aperçut, debout prèsde la porte de la sacristie, une troupe de fillettesde à ans, qui semblaient attendrequelqu’un ; et, au même instant, parut unepersonne d’apparence un peu plus âgée, portantun chapeau à larges bords, une robe du matin enbatiste fort empesée, et tenant deux livres à lamain. Il la reconnut ; il n’était pas sûr d’avoir étéremarqué par elle. Il éprouvait une si irrésistiblerépugnance à la saluer qu’il se persuada n’avoirpas été vu. Cette demoiselle était Mercy Chant,fille unique du voisin et ami de son père, lacréature irréprochable que ses parentsnourrissaient l’espoir paisible de lui voir épouserun jour. Elle s’occupait fort d’enseignementreligieux et s’en allait évidemment faire sa classe.L’esprit de Clare s’envola vers la vallée du Var etses païennes passionnées, imprégnées des ardeursde l’été, dont les visages roses portaient en guisede mouches les éclaboussures de bouses devaches, et vers celle qui était la plus passionnéede toutes.Il avait résolu de galoper jusqu’à Emminstersous l’impulsion du moment ; il n’avait donc pasécrit à ses parents pour les avertir de son arrivée ;mais il pensait être là pour l’heure du petitdéjeuner avant qu’ils partent remplir leurs devoirsdans la paroisse. Il se trouva un peu en retard, ettous étaient déjà réunis devant le repas du matin ;ils se levèrent vivement de table pour l’accueillir.Son père et sa mère étaient là, ainsi que son frère,le révérend Félix, vicaire d’une ville d’un comtévoisin, venu pour passer une quinzaine à lamaison et son autre frère, le révérend Cuthbert,« fellow » de son université et venu deCambridge pour les grandes vacances. Sa mèreportait bonnet et lunettes d’argent, et son pèreparaissait ce qu’il était en réalité : un hommeconvaincu et craignant Dieu, d’environ soixantecinqans, assez maigre, la figure pâle, empreintede réflexion et de volonté.Au-dessus de leur tête était suspendu leportrait de la soeur d’Angel, l’aînée de la famille,de seize ans plus âgée que lui, qui avait épouséun missionnaire et était partie en Afrique.M. Clare père était de ce type de pasteur qui,dans les dernières années, a presque disparu de lavie contemporaine. Descendant spirituel en lignedirecte de Wycleff, Huss, Luther et Calvin,homme d’une simplicité apostolique de vie et depensée, il s’était, dans sa jeunesseinexpérimentée, décidé une fois pour toutes surles plus graves questions de l’existence et, dèslors, n’avait plus voulu les discuter. Même leshommes de son temps et de son opinion letrouvaient un peu extrême, et cependant ceux quilui étaient le plus opposés étaient obligésd’admirer sa sincérité et sa faculté remarquablepour écarter toute discussion de principes dansson énergie à les appliquer.Le plaisir sensuel, esthétique et païen, goûtédernièrement par son fils Angel dans la vie denature et dans la beauté fraîche et luxuriante de lafemme, lui aurait été antipathique au plus hautdegré s’il avait pu, soit par des questions soit parl’imagination, arriver à le concevoir. Un jour,Angel avait eu la maladresse de dire à son père,dans un moment d’irritation, qu’il aurait peut-êtremieux valu pour l’humanité que la Grèce au lieude la Palestine eût donné naissance à la religionnouvelle. Et son père en avait ressenti un mornedésespoir, incapable qu’il était de percevoir lamoindre parcelle de vérité cachée sous cetteassertion. Mais la bonté de son coeur était telleque son ressentiment n’était jamais de longuedurée, et il l’accueillit aujourd’hui avec unsourire aussi candide et aussi doux que celui d’unenfant.Angel, assis au milieu des siens, eutl’impression d’être à la maison ; pourtant il ne sesentait pas de la famille comme autrefois ; àchacune de ses visites, il avait conscience de cettedivergence, et, depuis la dernière fois qu’il avaitpartagé la vie du presbytère, elle lui était devenueplus étrangère encore. Les aspirations de ceux quil’habitaient, toujours inconsciemment basées surl’idée d’un paradis au zénith, d’un enfer au nadir,étaient aussi loin des siennes que les rêves deshabitants d’une autre planète. Dans ces dernierstemps, il avait vu seulement la Vie, il avait sentiseulement le pouls puissant et passionné de lalibre existence, non faussée, viciée ou entravéepar ces croyances, futiles dans leurs efforts pourarrêter ce que la sagesse se contenterait dediriger.De leur côté, ils trouvèrent en lui un grandchangement ; ses frères, en particulier, furentchoqués de ses manières. Il se tenait maintenantcomme un fermier ; il allongeait les jambes ; lesmuscles de son visage étaient devenus plusexpressifs ; ses yeux parlaient autant que salangue et même plus. Les manières de l’hommeinstruit avaient disparu ; celles de l’homme desalon davantage encore. Un fat aurait dit qu’ilmanquait de culture, et une prude qu’il étaitdevenu grossier. Telle était la contagion de la vieen commun avec les nymphes et les bergers deTalbothays.Après déjeuner, il alla se promener avec sesdeux frères, jeunes gens bien élevés, correctsjusqu’aux moelles, de ces modèles irréprochablescontrôlés par l’État, que fabrique annuellementun système d’éducation. Tous deux étaient un peumyopes, et quand la mode était de porter monocleet ruban, ils portaient monocle et ruban ; quand lamode était au binocle, ils portaient un binocle ;quand la mode était aux lunettes, ils portaient surle-champ des lunettes, et toujours sans aucunégard au défaut particulier de leur vue. Quand onprônait Wordsworth, ils en avaient des éditionsde poche, et quand on rabaissait Shelley, ils lelaissaient se couvrir de poussière dans leurbibliothèque. Quand on admirait les SaintesFamilles du Corrège, ils les admiraient deconfiance, et quand on le décriait en faveur deVélasquez, ils suivaient docilement les autressans aucune objection.Si les deux aînés étaient frappés del’infériorité sociale grandissante d’Angel, Angelde son côté était frappé du rétrécissement graduelde leur intelligence. Félix lui semblait absorbédans l’Église, Cuthbert dans l’Université. Pourl’un, assemblées diocésianes et tournéespastorales étaient le ressort de l’univers, pourl’autre, c’était Cambridge. Chacun reconnaissaitavec candeur qu’il existait dans la sociétécivilisée quelques vingtaines de millionsinsignifiants de profanes, qui n’appartenaient ni àl’Église ni à l’Université, et qu’il fallait tolérermais non compter ou respecter.Tous deux étaient fils soumis et attentifs etrendaient régulièrement visite à leurs parents.Félix, bien que d’une école de théologie pluslibérale que son père, avait infiniment moinsd’abnégation et de désintéressement. S’il étaitplus tolérant d’une opinion contradictoire quantau danger couru par celui qui la soutenait, il étaitmoins prêt à la pardonner en tant qu’insulte à sesenseignements. En somme, des deux, Cuthbertétait le plus large d’esprit et le plus subtil, mais ilavait le moins de coeur.Pendant qu’ils se promenaient sur le versantde la colline, Angel sentit se réveiller l’idée que,malgré leurs avantages sur lui, aucun d’eux nevoyait ni ne montrait la vie comme elle étaitréellement. Peut-être, ainsi que beaucoupd’hommes, avaient-ils eu plus d’occasions deparler que d’observer. Aucun n’avait une justeconception des forces complexes qui étaient àl’oeuvre hors du courant doux et paisible surlequel il flottait. Aucun ne voyait la différenceentre la vérité locale et la vérité universelle et nese doutait que les opinions de son mondeacadémique ou ecclésiastique étaient toutesdifférentes de ce que pensait le monde extérieur.– Je suppose que tu n’as plus rien d’autre àchoisir que l’agriculture, lui disait entre autreschoses Félix, en regardant au loin les champs àtravers ses lunettes avec une austérité triste... Ondoit donc s’y résigner. Mais je t’en conjure, faistous tes efforts pour rester autant que possible encontact avec un idéal moral. Naturellement, pourêtre agriculteur, il faut s’habituer à la dure ; maisde hautes pensées peuvent néanmoins s’accorderavec une vie simple.– Certes oui, dit Angel... Cela n’a-t-il pas étéprouvé, il y a environ mil neuf cents ans... si jepuis empiéter quelque peu sur ton domaine ?Pourquoi penses-tu, Félix, que je serais capabled’abandonner mes hautes pensées et mon idéalmoral ?– Mon Dieu, j’imaginais, d’après le ton de teslettres et de ta conversation (cela peut être pureimagination), que tu perdais un peu de puissanceintellectuelle. Cela ne t’a-t-il pas frappé,Cuthbert ?– Allons, Félix, fit sèchement Angel, noussommes très bons amis, tu sais, chacun dans notresphère respective. Mais si on en vient à lapuissance intellectuelle, je crois que toi, endogmatiste satisfait, ferais mieux de laisser lamienne tranquille et de te demander ce qu’estdevenue la tienne.Ils redescendirent la colline pour aller dîner.La marche les avait affamés, Angel surtout, quiétait maintenant un homme du grand air habitué àla généreuse « dapes inemptoe » de la table un peucommune mais abondante du fermier. Les vieillesgens n’étaient revenus ni l’un ni l’autre et ilsn’arrivèrent que quand leurs fils se trouvaientpresque las d’attendre. Le couple pleind’abnégation, en s’occupant de flatter l’appétit dequelques malades qu’il s’efforçait avec unecertaine inconséquence de retenir prisonniers dela chair, avait tout à fait oublié le sien. On se mità table et un repas frugal de viandes froides futservi. Angel cherchait les boudins de Mme Crickqu’il avait recommandé de faire griller comme àla ferme ; il désirait que son père et sa mère enpussent apprécier autant que lui la saveurmerveilleuse, due à certaines herbes.– Ah ! vous cherchez le boudin, mon cherenfant ? dit sa mère. Mais, sans doute, il voussera égal de vous en passer, comme cela nous estégal à votre père et à moi. Je lui ai donné l’idéede porter le présent de Mme Crick aux enfants del’homme qui ne peut rien gagner en ce moment, àcause de ses crises de delirium tremens, et il aconvenu que cela leur ferait grand plaisir.– Naturellement, dit Angel de bon coeur,cherchant l’hydromel.– L’hydromel m’a paru tellement alcoolique,continua sa mère, qu’il ne peut servir de boisson ;mais il serait aussi précieux que du rhum ou dubrandy en cas de nécessité, aussi l’ai-je mis dansnotre petite pharmacie.– Nous ne buvons jamais de spiritueux à cettetable, par principe, ajouta le père.– Mais que dirai-je à la fermière ? fit Angel.– La vérité naturellement, répondit le père.– J’aurais mieux aimé lui dire que l’hydromelet le boudin nous avaient fait grand plaisir.