CHAPITRE 2

2308 Mots
Le Village lage de Marlott est situé au milieu desondulations nord-est du beau val de Blackmoor,région enserrée et solitaire dont la plus grandepartie est encore ignorée du touriste ou dupaysagiste, bien qu’elle soit à quatre heures deLondres.La meilleure façon de connaître la vallée estde la contempler du sommet des collines quil’environnent, sauf peut-être durant lessécheresses de l’été, car ses chemins étroits,tortueux et bourbeux sont peu agréables pour lepiéton qui, sans guide, en explore les recoins parle mauvais temps. Ce pays fertile et abrité où leschamps ne sont jamais roussis et les sourcesjamais à sec, est limité au sud par une abruptearête calcaire qui renferme plusieurs éminences.Le voyageur qui vient de la mer, après avoir faitpéniblement une trentaine de kilomètres par descoteaux crayeux et des terres à blé, est surpris etcharmé, en arrivant soudain au bord de l’un deces escarpements, de voir à ses pieds s’étalercomme une carte une contrée toute différente decelle qu’il a traversée. Par-derrière, les collinessont découvertes, le soleil flamboie sur deschamps assez larges pour donner au paysage l’aird’être à ciel libre, les chemins sont blancs, leshaies basses sont formées de branchesentrelacées, l’atmosphère est incolore. Dans lavallée, le monde paraît fait sur une échelle plusmenue et plus délicate ; les champs sont desimples enclos, si réduits que, de cette hauteur,les haies semblent un réseau de fils vert sombres’étendant sur le vert plus pâle de l’herbe. En bas,l’atmosphère est pleine de langueur et si coloréed’azur que le second plan participe de cette teintetandis qu’au-delà, l’horizon est de l’outremer leplus foncé. Les terres labourables sont rares etrestreintes. À de légères exceptions près,l’ensemble est une vaste masse luxuriante deverdure et d’arbres, où disparaissent les collineset les vallées de moindre importance qu’elleenveloppe comme d’un manteau. Tel est le val deBlackmoor.L’intérêt de la région est historique autant quetopographique. Le val était connu jadis sous lenom de Forêt du Cerf Blanc ; une légende relataitcomment un certain Thomas de la Lynd ayant tuéun beau cerf blanc, forcé mais épargné par le roiHenri III, s’était vu condamner de ce fait à unelourde amende. Jusqu’à une époque relativementrécente, le pays était couvert de bois épais.Encore maintenant, on en peut retrouver lestraces dans les vieux taillis de chênes et lesbandes irrégulières de hautes futaies qui surviventsur les pentes, et dans les arbres au tronc creuxqui bordent maint pâturage. Les forêts ont disparumais quelques vieilles coutumes de leursombrages existent encore, souvent déguisées outransformées. Par exemple, cet après-midi-là,l’antique danse du Premier Mai se pouvaitreconnaître dans la fête du club, ou, comme ondisait, la promenade du club.C’était un événement plein d’intérêt pour lesjeunes habitants de Marlott, bien que l’intérêtvéritable fût ignoré de ceux qui y prenaient part.La curiosité principale du club ne consistait pasdans l’antique coutume de s’en aller enprocession danser sur l’herbe à chaqueanniversaire, mais dans sa compositionexclusivement féminine.Dans les clubs d’hommes, ces fêtes étaientmoins rares, tout en disparaissant peu à peu ;mais la timidité naturelle au s**e faible oul’attitude sarcastique prise par les membresmasculins de la famille avaient privé les derniersclubs de femmes (s’il en existait encore d’autres)de ce qui était leur gloire et leur fin. Seul celui deMarlott maintenait la Cerealia locale. Ce n’étaitpas un cercle proprement dit, mais une sorte deconfrérie, restée fidèle à sa promenadeprocessionnelle depuis des siècles.Toute la b***e était vêtue de robes blanches,gaie survivance des jours d’autrefois où la joie etle mois de mai étaient synonymes, de ces jours oùtrop de prévoyance n’avait pas encore réduit lesémotions à une médiocrité monotone. Les jeunesfemmes se donnaient d’abord en spectacle enfaisant deux par deux une procession autour de lacommune. L’idéal et le réel se heurtaient un peuquand le soleil découpait leurs silhouettes sur leshaies vertes et les façades des maisons à labroderie de plantes grimpantes, car, si la troupetout entière était habillée de blanc, il n’y avait pasdeux teintes pareilles. Quelques robes étaientd’un blanc presque franc ; d’autres d’une pâleurbleuâtre ; d’autres encore (depuis longtemps sansdoute pliées dans les armoires et appartenant auxplus âgées) tiraient sur le livide et rappelaient letemps du roi George. En outre, toutes les femmeset toutes les jeunes filles tenaient dans la maindroite une baguette, et, dans la gauche, unbouquet de fleurs blanches. Chacune s’étaitchargée de cueillir l’un et d’écorcer l’autre.On remarquait dans le cortège quelquesfemmes mûres, voire quelques vieilles femmesdont les cheveux aux fils d’argent et les visagesridés paraissaient quasi grotesques, certainementpathétiques, en si pimpant attirail. À les bienregarder cependant, ces créatures soucieuses quel’expérience avait instruites et pour quis’approchait l’heure résignée du détachementtotal, vous en auraient plus appris que leurscompagnes juvéniles. Mais laissons-les pourcelles chez qui palpite l’ardeur de la vie.Les jeunes filles formaient la majorité de labande et leurs cheveux opulents reflétaient ausoleil tous les tons d’or, de noir et de brun.Quelques-unes avaient de beaux yeux, d’autresun joli nez, d’autres une jolie bouche et une jolietaille, peu d’entre elles avaient tout réuni ; peutêtremême aucune. C’étaient de vraies paysannes,gênées par cette exhibition en public ; elles nesavaient que faire de leurs lèvres et tâchaient envain de bien poser la tête et de se donner un airindifférent.Et de même que toutes étaient réchauffées audehorspar le soleil, de même chacune avait sonpetit soleil intérieur aux rayons duquel son âmes’épanouissait : quelque rêve, quelque affection,quelque marotte, au moins quelque espérancefaible et lointaine qui, dépérissant fauted’aliment, continuait cependant à vivre selonl’habitude des espérances. Aussi toutes étaient debonne humeur et beaucoup étaient gaies.Elles firent le tour en passant près de l’aubergede la Bonne Rasade et quittèrent la grand-routepour entrer dans les prés par une petite barrièrequand l’une des femmes dit :– Seigneur Dieu ! Tess Durbeyfield, voilà-t-ilpas ton père qui rentre chez lui en voiture !Une jeune femme de la b***e tourna la tête àcette exclamation. C’était une belle fille, bienfaite, pas mieux que d’autres peut-être, mais sabouche mobile d’un rouge de pivoine et sesgrands yeux innocents donnaient de l’éloquence àla couleur et à la forme. Elle portait un rubanrouge dans les cheveux et elle était la seule dublanc cortège qui pût se vanter d’une si éclatanteparure.Au moment où elle se retourna, Durbeyfieldpassait sur la route dans un cabriolet de la BonneRasade conduit par une vigoureuse donzelle àtête frisée, les manches retroussées jusqu’auxcoudes. C’était la joyeuse servante del’établissement qui, jouant le rôle de factotum,devenait parfois palefrenier et valet d’écurie.Durbeyfield, étendu dans le fond de la voiture, lesyeux voluptueusement fermés, agitait la main au-dessus de sa tête et chantait en un long récitatif :« J’ai – un grand – caveau – de – famille – à –Kings – bere – et – des – ancêtres – chevaliers –dans – des – cercueils – de – plomb ! »Les membres du club furent prises de riresétouffés, sauf la jeune fille nommée Tess, chezqui semblait monter une lente colère à la penséeque son père se rendait ridicule.– Il est fatigué, voilà tout, dit-elle vivement, etil a pris la voiture pour rentrer parce que notrecheval doit se reposer aujourd’hui.– Dieu te bénisse, Tess, que tu es simple !dirent ses compagnes... Il a son pompon des joursde marché. Ah ! ah !– Écoutez, je n’avancerai pas d’une ligne avecvous si vous continuez à rire de lui ! cria Tessdont la figure et le cou prirent la même teinte queses joues.Un instant après, ses yeux se mouillèrent etson regard s’abaissa. Voyant qu’elles lui avaientvraiment fait de la peine, les autres se turent etl’ordre régna de nouveau. L’orgueil de Tess nelui permit pas de tourner la tête pour savoir quelleétait l’intention de son père, s’il en avait une, etelle se dirigea avec toute la b***e vers l’enclosoù l’on devait danser sur l’herbe. Quand on y futarrivé, elle avait retrouvé sa bonne humeur,donnait de petits coups de baguette à sa voisine etcausait comme d’habitude.À cette époque de sa vie, Tess Durbeyfieldn’était qu’émotion pure, dépourvue de touteexpérience. Malgré l’école du village, sa languesubissait encore l’influence du patois et del’accent du terroir où les r se prolongent en uneintonation savoureuse. Sa bouche d’un rougefoncé à la jolie petite moue avait pris à peine saforme définitive et la lèvre inférieure faisaitremonter le milieu de la lèvre supérieure quandelles se fermaient après avoir parlé. L’enfantapparaissait encore à demi chez elle. Ce jour-là,tandis qu’elle s’avançait dans sa robuste beautéde femme, ses douze ans se lisaient sur ses joues,ses neuf ans étincelaient dans ses yeux, et mêmede temps à autre sur la courbe de ses lèvresvoltigeaient ses cinq ans.Cependant peu de gens le voyaient et moins encore y prenaient garde. Un petit nombre,surtout des étrangers, la regardaient longuementen passant, se laissaient momentanément fascinerpar sa fraîcheur et se demandaient avec regrets’ils la reverraient, mais elle n’était pour laplupart qu’une belle et pittoresque paysanne, riend’autre.Personne n’entendit plus parler de Durbeyfielddans son char triomphal et, le club ayant atteintl’endroit fixé, la danse commença. Puisqu’il n’yavait pas d’hommes dans la troupe, les jeunesfilles dansèrent d’abord entre elles, mais, quandapprocha la fin de la journée de travail, leshabitants du village ainsi que des oisifs et despiétons se réunirent tout autour et parurentdisposés à demander une danseuse.Parmi les assistants se trouvaient trois jeunesgens d’une classe supérieure ; ils portaient depetits havresacs au dos et de fortes cannes à lamain. D’après leur ressemblance générale et leurâge on pouvait supposer qu’ils étaient frères, etils l’étaient en effet. L’aîné avait la cravateblanche, le gilet montant et le chapeau à bordmince du clergyman classique ; le second étaitl’étudiant ordinaire ; il eût été assez difficile decaractériser le troisième et le plus jeune d’aprèsson apparence ; son regard et son costume étaientceux d’un homme qui ne s’est pas encore prisdans l’engrenage d’une carrière. Ce qu’onpouvait affirmer, c’est qu’il devait être prêt àessayer un peu de tout, à étudier un peu de tout àson aise et à son heure.Les trois frères racontaient à une connaissancedu moment qu’ils profitaient de leurs vacances dePentecôte pour faire une excursion dans le val deBlackmoor. Ils s’accoudèrent contre la barrière,le long de la grand-route, et demandèrent ce quesignifiaient la danse et les jeunes filles en robesblanches. Il était évident que les deux aînésn’avaient pas l’intention de s’attarder plus d’uninstant, mais le troisième paraissait diverti par lespectacle d’un essaim de jeunes filles dansantsans cavaliers, et nullement pressé de se mettreen marche. Il déboucla son havresac, le posa avecsa canne sur le bord de la haie et ouvrit labarrière.– Que vas-tu faire, Angel ? demanda l’aîné.– J’ai envie d’aller m’amuser un peu avecelles. Pourquoi pas nous tous ?... Juste une oudeux minutes, cela ne nous retiendra paslongtemps !– Non, non ! Quelle sottise ! Danser en publicavec une b***e de petites villageoises ! Supposequ’on nous voie ! Viens donc, ou il fera nuitavant d’arriver à Stourcastle, et il n’y a pasd’endroit plus proche où l’on puisse coucher.Puis, il faut que nous achevions un autre chapitrede la Riposte à l’Agnosticisme avant de nousreposer, puisque j’ai pris la peine d’emporter levolume.– Très bien, je vous rejoindrai, Cuthbert et toi,dans cinq minutes ; ne vous arrêtez pas. Je te lepromets, Félix.Les deux aînés le laissèrent à regret etpartirent, emportant le havresac de leur frère pourqu’il pût les rejoindre plus facilement, et le jeunehomme entra dans le pré.– N’est-ce pas mille fois dommage, mesamies ? dit-il galamment aux deux ou trois jeunesfilles qui étaient le plus rapprochées de lui,aussitôt qu’un arrêt se produisit dans la danse...Où sont donc vos cavaliers ?– Ils n’ont pas encore fini leur travail, dit l’unedes plus hardies, ils seront ici tout à l’heure.Jusque-là voulez-vous en être, monsieur ?– Certainement ; mais qu’est-ce qu’un seulpour tant de danseuses ?– Mieux que rien. C’est pas drôle de se fairevis-à-vis avec quelqu’un de son espèce sanspersonne pour vous pincer la taille. Maintenantfaites votre choix.– Chut ! Sois pas si osée ! dit une autre plustimide.Le jeune homme ainsi convié jeta sur elles uncoup d’oeil et tâcha de choisir ; mais comme iln’en connaissait aucune, ce n’était pas chosefacile. Il prit la première qui lui tomba sous lamain et ce ne fut pas celle qui avait parlé, commeelle s’y attendait ; pas plus d’ailleurs TessDurbeyfield. Une généalogie, des squelettesd’ancêtres, des monuments commémoratifs, lestraits D’Urberville, jusqu’à présent ne servaientguère à Tess dans la bataille de la vie, ne lafaisaient même pas préférer par un danseur auxplus vulgaires paysannes. Voilà donc ce que vautle sang aristocratique quand le lucre moderne nevient pas le rehausser !Le nom de celle qui les éclipsa, quel qu’il fût,n’a pas été transmis, mais toutes l’envièrent pouravoir la première, ce soir-là, joui du luxe d’uncavalier. Cependant, telle est la force del’exemple que les jeunes gens du village, peupressés de passer la barrière tant qu’il n’y avaitpas d’intrus, se glissèrent alors assez vite dansl’enceinte, et l’élément masculin s’introduisitdans tous les couples, tant et si bien que la pluslaide du club ne fut plus obligée de remplir le rôlede cavalier.Tout à coup, l’horloge de l’église ayant sonné,l’étudiant déclara qu’il lui fallait partir ; il avait àrejoindre ses compagnons. Comme il quittait ladanse, son regard tomba sur Tess Durbeyfielddont les grands yeux semblaient lui reprocherfaiblement de ne pas l’avoir choisie. Lui aussiregretta que la timidité de la jeune fille l’eûtempêché de la remarquer, et tout en y songeant, ilquitta le pâturage.Pour regagner le temps perdu, il descendit aupas de course le sentier, eut bientôt traversé lecreux et atteint le sommet de l’autre montée. Iln’avait point encore rejoint ses frères, mais ils’arrêta pour reprendre haleine et regarderderrière lui. Il pouvait voir dans l’enclos vert lessilhouettes blanches des jeunes filles tournoyantencore. Elles semblaient l’avoir déjà oublié.Toutes, sauf une, peut-être. Cette forme blancherestait seule à l’écart, près de la haie ; il lareconnut pour être la jolie fille avec qui il n’avaitpas dansé. Quoique ce fût chose insignifiante, ilsentait instinctivement qu’elle était blessée de sonoubli. Il aurait voulu l’avoir invitée, il auraitvoulu savoir son nom. Sa physionomie était simodeste, si expressive, elle avait paru si doucedans sa robe blanche qu’il se trouvait stupided’avoir agi de cette façon.En tout cas, il n’y pouvait rien ; se retournant,il se pencha en avant pour reprendre sa course etn’y pensa plus.
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