Chapitre 8

4000 Mots
Soudain, sur un signal frappé sur le gong, les danses cessèrent et les éphèbes de bronze, peu vêtus à la vérité, qui entremêlaient leurs pas nus selon les rythmes millénaires, s’avancèrent en groupes ordonnés vers le fond de la salle, s’allongèrent sur les tapis, puis se dressèrent à nouveau et se retirèrent en silence… Un silence, un grand silence… Le regard de Christine était allé vers le fond de la salle où s’était prosternée l’adoration des éphèbes. Des marches s’élevaient là, hautes et presque droites, comme les degrés de l’échelle de Jacob qui s’appuyait au ciel… Soudain, les torchères ne répandirent plus qu’une sinistre lueur verdâtre… et toutes les figures allongées sur les lits, figures qui jusqu’alors étaient restées immobiles, se dressèrent comme autant de cadavres surgissant du tombeau. Tous les yeux, gouffres d’ombre, étaient tournés vers le même sommet, dans l’attente de quelque chose qui, d’avance, faisait frémir d’horreur la chair impuissante de Christine. Et, tout là-haut, la tapisserie où aboutissaient ces marches s’entrouvrit et l’on vit sur le trône d’or et de nuit la déesse de la mort. Et Christine reconnut Dorga !… Elle était belle et prodigieusement funeste, lointaine et redoutable comme Proserpine aux enfers !… Tous les mythes se rejoignirent à l’aurore du monde… Les mystères d’Eleusis, de Delphes, de Thèbes, de Babylone et de l’Inde la plus antique se rencontrent dans la même idée de la vie, qui sort de la mort comme le grain de blé germe au sein de la terre glacée dont il jaillira un jour de joie. Cycle sacré dont il nous faut saisir tous les termes pour comprendre comment les religions, dans leurs manifestations premières, ont pu, au fond des sanctuaires, offrir aux initiés les spectacles les plus atroces et les plus voluptueux ! On glorifie la vie en sacrifiant à la mort… et voici les supplices ! Et la mort reconnaissante donne la joie et l’amour !… Ainsi les plus basses passions se parent-elles de poésie et appellent-elles à leur secours les dieux et les déesses propices… Ainsi Saïb Khan, le fameux médecin indien de l’avenue d’Iéna, le thaumaturge à la mode, Saïb Khan, que Christine reconnut à ses yeux de houri et à sa bouche, fleur sanglante entrouverte dans sa barbe de jais, Saïb Khan s’avança vers Dorga et prononça les premiers vers de l’hymne célèbre qui est chanté tous les ans dans le Temple, devant les autorités anglaises, lors des solennités du Dourga-Pourana : « Ô déesse noire, grande divinité de Calcutta, tes promesses ne sont jamais vaines ; toi, dont le nom favori est Koun-Kâli, la mangeuse d’hommes ; toi qui bois sans cesse le sang des démons et des mortels… toi qui habites sous terre et qui ensuite reparais à la lumière… Vierge auguste qui nourris les générations, ô Mort, mère féconde qui te nourris de la cendre des univers, nous te supplions de descendre parmi nouset de nous donner la vie qui éloignera de nous la vieillesse !… Viens ! Dourga !… Viens ! nous « t’attendons ! » Dorga-Dourga se leva et descendit au milieu des flammes vertes, déesse noire aux ongles d’or… Son beau corps que ne voilait qu’un pagne de perles se détendit avec une langueur harmonieuse comme si vraiment elle sortait d’un long sommeil au fond des enfers et qu’elle fût heureuse de retrouver le mouvement que lui avait ravi le fatal repos… Elle dansa. Une lueur d’aurore sembla naître sous ses pas ! Et ce n’était plus la déesse de la mort, ce n’était plus Dourga. C’était Vénus, la Vénus ardente aux seins cruels, née des flots limoneux du Gange ! Elle apportait avec elle une lumière de sang, qui fit reculer la flamme verte des torchères, comme aux rives du fleuve sacré s’éteignent devant le jour naissant les lueurs funèbres du bûcher. Et autour d’elle, les cadavres des initiés reprenaient couleur de vie. Les yeux de Saïb Khan s’attendrissaient de volupté. « Il a l’air d’un marchand de nougat », pensait Christine au fond de son demi-coma ; mais le moment était proche où elle ne garderait plus assez de lucidité pour amuser sa trop certaine angoisse avec de telles comparaisons. La danse de Dorga, qui avait commencé par être lascive, devint bientôt frénétique. Un rythme musical cruellement précipité qui ne laissait plus voir distinctement que la ligne brûlante de son regard hiératisé et le double cercle de ses ongles d’or. Autour d’elle, toutes les poitrines haletaient et il y eut un lugubre gémissement quand elle s’écroula sur le tapis, les bras en croix, la bouche entrouverte comme si elle venait d’expirer son dernier souffle ! « Dorga est morte !… Elle est retournée aux enfers, la déesse noire aux ongles d’or !… Nous n’avons pas su la retenir parmi nous ! » prononça, comme on chante une litanie, la voix traînante et grave de Saïd Khan. Les gémissements reprirent de plus belle. « Que faut-il faire pour la faire renaître ? » demanda encore Saïb Khan. Et tous répondirent : « Du sang ! » Saïb Khan leva les mains et, se tournant encore vers les initiés, il prononça les paroles sacramentelles en dialecte ramasie, qui est l’antique langue des Thugs et que nous pouvons traduire ainsi : « Que les Bôras (Thugs) se séparent des Bîtous (voyageurs) », ce qui signifiait : « Si quelqu’un n’est point des nôtres ou ne partage pas notre avis, qu’il s’en aille ! » Mais personne ne bougea. Alors Saïb Khan dit : « Que l’on apporte la coupe et le couteau ! » Et Sangor apporta la coupe et le couteau. La coupe était en or et supportait le couteau qui était aigu comme une lancette, mais dont le manche lourd était surchargé de pierreries… « Où est le sang ? demanda Saïb Khan. – Le voici ! » répondit une voix qui ne s’était pas encore fait entendre, mais qui fit se retourner brusquement, malgré sa faiblesse et son étourdissement, Christine au comble de l’épouvante. Elle avait reconnu la voix du marquis de Coulteray ! C’était bien lui… C’était bien Georges-Marie-Vincent ! Depuis le commencement de la cérémonie, il était là, allongé à son côté, derrière elle, attendant le moment de prononcer la parole fatale qui allait faire de Christine sa nouvelle victime et sa nouvelle épouse ! « Je donne à Dourga, dit-il, le sang de ma nouvelle épouse ! » Et tous lui répondirent : « Hyménée ! Hyménée ! » Et Saïb Khan s’approcha avec Sangor, qui portait la coupe et le couteau. Christine fit entendre un rauque sanglot, tendit tout son être dans un désir éperdu de fuir le supplice qui se préparait. Mais Georges-Marie-Vincent la renversa sur son bras et elle ne put offrir aucune résistance au sacrificateur qui lui incisait la gorge… Le sang coula dans la coupe… et peu à peu Christine, avec ses forces et sa vie, sentit que s’en allait toute son horreur… Elle n’avait plus même la force de l’épouvante. Elle n’eut point celle du dégoût. Elle regarda dans un doux anéantissement cette coupe pleine de son sang que Saïb Khan portait aux lèvres de Dourga, laquelle ouvrit les yeux et lui sourit de sa bouche affreusement écarlate en prononçant des paroles que Christine ne pouvait comprendre. Elle vit tous les autres initiés boire tour à tour à la même coupe. Elle assista (hébétée et lointaine… oh ! combien lointaine !) à la cérémonie de Dourga ressuscitée et dansant, sans s’épuiser cette fois, la danse de la Vie et de l’Amour, en ne la quittant pas des yeux. Enfin Dourga remonta, toujours dansant comme transportée dans un vol de victoire jusqu’à son trône noir et or… où elle s’assit dans une immobilité subitement retrouvée de déesse. Elle allait disparaître, comme elle était apparue, quand Saïb Khan fit un geste. Les musiques cessèrent, et dans l’air lourd de parfums et de sang, ces paroles montèrent : « Dourga !… Tu n’es point seulement la déesse de la vie et de la mort… Tu es encore la grande distributrice… Ta main droite est pleine de bienfaits, ta gauche pleine de châtiments !… Voilà pourquoi il est juste que l’on t’offre le sang vierge et qu’on te sacrifie l’Impie !… Sache que c’est la dernière fois que nous t’appelons ici !… Nous ignorons encore où les Assouras donneront leur prochain festin !… C’est la folie indiscrète du plus humble de nos serviteurs qui nous chasse de ce temple et commande notre exode !… L’ingénuité stupide et les jeux dangereux d’un pauvre petit animal ont répandu l’émoi dans la Cité et soulevé contre tes serviteurs l’indignation des ignorants… Ce petit animal, nous te l’offrons !… Que la fumée de son sang te soit agréable ! Nous implorons ton pardon !… » Là-dessus, on vit apparaître à nouveau le géant Sangor qui retenait par la tignasse le nain Sing-Sing, lequel poussait des cris de ouistiti… Sing-Sing ne cria pas longtemps ; au-dessus d’une bassine d’or, Sangor le souleva, toujours par les cheveux… Sing-Sing gigotait de la façon la plus comique… mais personne ne riait… Saïb Khan prononça encore la phrase sacramentelle : « Le gage est-il bon ? » Et tous répondirent comme il convient à un Thug qui donne le signal de l’exécution : « Boujna kee Pawn Dee » « Livrez le gage du fils de ma sœur », paroles bien honorables pour un Sing-Sing !… Aussitôt Sangor poignarda Sing-Sing, en moins de temps qu’il faut pour l’écrire, ce qui était de toute nécessité pour prévenir toute résurrection, du moment qu’on ne pouvait lui faire l’honneur de lui couper la tête… (réservé aux vampires nobles)… Pendant cette fin de cérémonie atroce, le marquis, bon enfant, avait conseillé à Christine de ne point regarder… mais elle préféra voir la mort de Sing-Sing plutôt que d’assister au spectacle de cette face qui se penchait sur sa blessure à peine refermée, comme elle l’avait vue se pencher un jour sur le pauvre corps épuisé de Bessie, et lui donner le b****r qui tue… N’aurait-elle point mieux fait, cependant, de fermer les yeux !… Mais elle n’avait plus la force de fermer les yeux !… Quand on est aux portes de la mort, ne faut-il pas le secours des vivants pour vous clore les paupières ?… C’est une aide que lui eût refusée le marquis, qui puisait une joie surhumaine dans ce regard d’agonisante, tandis qu’il lui murmurait : « Comme je t’aime, Christine !… Comme je t’ai toujours aimée !… » Le dernier article signé XXX, en élargissant le scandale jusqu’aux limites du possible et même de l’impossible (pour certains esprits), avec la poupée sanglante, avait déterminé dans la capitale un mouvement dans lequel se trouvaient entraînés tous les rouages de l’État. Ce n’était pas seulement avec l’émotion de la rue qu’il fallait compter, mais avec celle de « tous les grands corps constitués », pour parler le langage solennel un peu désuet, mais si évocateur quelquefois de la haute administration. Le ministère de l’Intérieur (présidence du Conseil) reprochait avec une acrimonie menaçante à la direction de la Sûreté générale des « indiscrétions de presse » qui entretenaient une fièvre malsaine dans les réunions publiques, dans les syndicats et même dans les associations les plus fermées à la politique, car l’affaire de la poupée sanglante était devenue, ni plus ni moins, une affaire politique avec laquelle on essayait de berner les foules et sous laquelle se cachait peut-être un effroyable déni de justice. Au sein des familles jusqu’alors les plus unies et les plus paisibles – et les mieux « élevées » – on se jetait à la tête, à propos de tout et de rien, cette phénoménale poupée, on se traitait couramment d’imbécile… Enfin, parmi ceux qui admettaient son existence, les uns étaient pour son innocence, les autres pour sa culpabilité ou tout au moins pour sa complicité. Voici pour l’« intérieur »… Pour l’« extérieur », c’est bien autre chose ! Le ministre des Affaires étrangères qualifiait brutalement, lui, ces indiscrétions de criminelles ! Le dernier article de L’Époque pouvait nous mener loin avec son évocation des mœurs de l’Inde ; sans compter qu’on y trouvait suffisamment de précisions pour mettre en émoi toute la haute aristocratie anglaise, qui n’admettait jamais que même dans le cas où l’un ou plusieurs de ses membres fussent coupables – ce qui restait à démontrer – la réputation du parti conservateur s’en trouvât compromise ! Se mettre à dos le parti conservateur ! – en deçà et au-delà de la Manche – dans un moment où l’on avait besoin de la bonne volonté de tous pour résoudre certains problèmes internationaux d’où dépendait l’équilibre de l’Europe, c’était insensé ! Cela méritait le cabanon ou le poteau ! ou tout au moins la destitution… À bon entendeur salut, M. Bessières ! Si l’on n’était pas content, à la place Beauvau ni au quai d’Orsay, que dirions-nous de ce qui se passait place Vendôme, au ministère de la Justice, et boulevard du Palais ? Il y avait beau temps que l’ex-substitut du procureur de la République, devenu avocat général à la cour de Paris, M. Gassier, avait rejeté toute l’affaire de la poupée sur M. Bessières ! On ne le lui envoyait pas dire à celui-ci. Tant pis pour le chef de la Sûreté générale, qui avait été assez malavisé pour ordonner une enquête sérieuse – dans toutes les formes – sur un événement aussi invraisemblable ! M. Gassier ne niait pas lui avoir envoyé Lavieuville !… Mais il avait expédié cet innocent marguillier dans la mesure où l’on se débarrasse d’un fou. Et M. Bessières l’avait pris au sérieux ! Et il avait pris également au sérieux Mlle Barescat et M. Birouste ! Le revirement de M. Gassier s’était fait dans des conditions qu’il n’est peut-être pas inutile de préciser, car elles nous font voir sous un aspect nouveau et tout de même bien inquiétant la question judiciaire posée par l’aventure de la poupée… Certains journaux ayant déclaré que l’on serait dans la nécessité de juger à nouveau Bénédict Masson, suivant une procédure qui n’avait été, bien certainement, prévue par aucune loi ni par aucune jurisprudence, la Gazette judiciaire s’éleva aussitôt avec violence contre une pareille prétention ! D’abord, pour la révision du procès, il eût fallu un fait nouveau !… et la sévère Gazette déclarait ne pas l’avoir trouvé dans la nouvelle enquête ! À quoi les adversaires de la Gazette répondaient : « Que vous faut-il donc comme fait nouveau ?… Que peut-il y avoir de plus nouveau dans un procès qu’un innocent condamné à mort et exécuté et revenant plaider son affaire lui-même devant la cour ? » « Et s’il est coupable ! se récriait l’impétueuse Gazette, que peut-il y avoir, en effet, de plus nouveau que ce guillotiné se représentant devant les magistrats qui se voient dans la nécessité de le faire guillotiner à nouveau ?… Eh bien, cela, mes chers confrères, c’est trop nouveau ! » C’était en effet tellement nouveau que ceux qui croyaient à la poupée, comme Gassier, reculèrent épouvantés !… Qu’un événement pareil se produisît, il y aurait une telle révolution dans les mœurs judiciaires, que la société en tremblerait sur sa base !… … D’abord, c’était la peine de mort devenue impossible, puisque inopérante, comme on dit au Palais, et le triomphe assuré des partisans de sa suppression, sans compter la joie insupportable de messieurs les assassins !… Conclusion… Ou la poupée existait ou elle n’existait pas !… Si elle n’existait pas, il ne fallait pas l’inventer (réfléchis bien à ceci, ô Jacques Cotentin !) et si elle existait, eh bien… il fallait la supprimer !… l’anéantir, sans autre forme de procès, vous m’avez compris ?… Ceux qui n’ont pas compris cela ne seront jamais des hommes d’État ! je vous le dis entre les deux yeux, monsieur Bessières ! (extrait d’un bref dialogue entre M. le directeur de la Sûreté générale et le chef de cabinet particulier du ministre). Sur quoi, M. Bessières, mélancolique, rentrait chez lui en se disant : « Avant de la supprimer, il faudrait l’arrêter !… mais dans le cas où je l’arrêterais, je ne la supprimerais pas !… Ils m’ont tellement causé d’ennuis avec leur poupée que je leur en ferais cadeau tout de suite ! » Cette façon de concevoir son rôle dans cette histoire n’était point dénuée chez M. Bessières d’un certain machiavélisme. Hélas ! cela ne devait point lui porter bonheur !… Et nous allons tout de suite voir comment… Ce jour-là, il y avait à l’Institut une grande séance à propos de la poupée !… son existence allait y être discutée ou plutôt sa possibilité d’existence !… Nous avons relaté plus haut les perturbations apportées par la poupée dans les domaines administratif et judiciaire, mais qu’étaient-elles en vérité à côté de la rumeur soulevée sur le terrain scientifique ! Une double tempête venue de deux points opposés de l’horizon, l’une par le professeur Thuillier, l’autre par le doyen de l’école, le professeur Ditte, avait fini par se rencontrer dans une tornade effarante qui venait de pénétrer sous les voûtes de l’Institut et y exerçait des ravages à faire sauter les toits ! Ce fut une séance mémorable qui s’ouvrit par la communication extrêmement modérée dans sa forme et dans ses tendances de M. le président Tirardel. Certains rentrèrent chez eux sans faux col ! c’est tout dire !… Cependant M. Tirardel n’avait rien fait pour exciter le confrères : « Messieurs ! il nous appartient de calmer l’opinion publique déchaînée par cette nouvelle invraisemblable qu’un de nos sujets les plus notables de l’école, M. Jacques Cotentin (que l’on n’a pas revu depuis), aurait inventé une mécanique dans laquelle il aurait mis le cerveau d’un assassin !… Et cette mécanique lâchée sur le monde continuerait d’assassiner !… Ce qui n’est, naturellement, rassurant pour personne ! Eh bien ! nous sommes des savants ! À nous de dire si, oui ou non, un tel phénomène est possible !… Quelle que soit l’invraisemblable d’une pareille proposition, je vous supplie, mes chers confrères, de discuter la chose sérieusement. Après, nous voterons !… » Il n’y avait là rien de bien méchant pour personne ; cependant un admirateur forcené du professeur Thuillier, bien qu’il eût promis de conserver tout son sang-froid, ne put supporter le ton de légère ironie sur lequel ces choses furent dites, et il s’écria : « Vous êtes une vieille baderne !… » Consternation générale, puis tapage effrayant. Tous debout : « Où sommes-nous ? demande, tout pâle, le président Tirardel. – En France ! lui réplique-t-on, et ce sont les soi-disant savants comme vous qui font fuir en Amérique les Carrel et autres génies !… » Tonnerre d’applaudissements ! injures !… « Des génies ! dites : des dentistes !… – Il y a des dentistes de génie ! » Il s’assied, satisfait, au milieu d’une nouvelle tempête. M. le doyen Ditte se lève ! « Messieurs, n’oublions pas que le monde nous regarde ! – Je vous rappelle à la question », supplie le président Tirardel en s’affalant dans son auguste barbe qui le fait ressembler si avantageusement au chancelier d’Aguesseau. Mais aujourd’hui on n’a plus le respect de rien ! La science elle-même, par ses révélations inattendues, se moque des savants !… pense-t-il. L’anarchie partout !… Ce qui était vrai au temps de sa jeunesse devient une ânerie au temps de sa barbe blanche ! M. le président Tirardel murmure héroïquement : « J’ai trop vécu ! » Cependant il fait fermer une fenêtre d’où lui vient un courant d’air. Il admire, d’une paupière lourde, M. le doyen Ditte qui déchiquette d’une dent rageuse la communication à la presse du professeur Thuillier… Les interruptions des « jeunes » – les jeunes de l’Institut ! – ne l’émeuvent pas ! Si M. le professeur Tirardel doute désormais de tout – depuis qu’on l’a traité de vieille baderne – M. le doyen, lui, est resté ferme dans sa foi. Il connaît les limites du progrès ! Il les a apprises dans les livres qui ont formé l’esprit de sa génération, livres pleins d’apophtegmes sauveurs grâce auxquels on n’a pas à craindre le libre jeu de l’imagination. L’hypothèse y a ses règles qu’elle ne saurait franchir sans tomber dans la farce. M. Ditte n’a pas prononcé : « Monsieur le professeur Thuillier est un farceur ! » mais tout le monde a compris… Il s’assied, satisfait, au milieu d’une nouvelle tempête. M. Thuillier, qui ne fait pas partie de l’Institut, ne peut pas lui répondre, mais M. le professeur Hase, qui fait partie de la phalange (ainsi appelle-ton les amis du professeur Thuillier), se lève et parvient à dominer le tumulte. « J’admire, fait-il, la sincérité méprisante avec laquelle M. le doyen nous parle du système nerveux que M. Jacques Cotentin aurait donné à sa poupée et qui, par le truchement du sérum Rockefeller, de l’électricité et du radium, la ferait agir… Prenons la chose d’un peu haut, puisque, paraîtil, nous sommes des savants, c’est-à-dire des êtres capables d’aborder des questions d’ordre général. Constatons d’abord humblement qu’en ce qui concerne les phénomènes nerveux, nous sommes très peu avancés. « Lorsque, il y a un quart de siècle, le docteur Ramon y Cajal publia ses observations histologiques sur les fibres nerveuses, notre président d’honneur, le docteur Branly, qui n’est pas seulement le savant illustre de la découverte de la télégraphie sans fil, mais qui est encore un médecin des maladies nerveuses d’une rare sagacité, signala, dans une note parue le 27 décembre 1897 dans les comptes rendus de notre académie, les similitudes de propagation de l’onde nerveuse et de l’onde électrique, et les analogies de structure et de fonctionnement que présentent les conducteurs discontinus, tels que le tube à limaille, avec les neurones et les terminaisons des fibres nerveuses… « De tels rapprochements donnent à réfléchir… – Il ne s’agit pas de tout cela !… s’écrie un petit vieillard épileptique dont tout le monde avait oublié le nom, mais qui avait, paraît-il, été l’une des plus grandes petites gloires de l’autre siècle. Vous prenez la question de trop haut ! ou plutôt vous êtes tout à fait en dehors de la question !… Prenons-la plus bas, mon cher confrère beaucoup plus bas !… Laissez donc les neurones tranquilles et parlez-nous du siphon de Gabriel ! » Ah ! quel succès eut le petit vieillard épileptique ! « Le siphon de Gabriel !… » Un autre cria : « Moi, je veux des nouvelles de son barbotage !… » Ce fut la fin !… Un fou rire étouffa les protestations indignées des jeunes et de la phalange. Sur la proposition de M. le doyen Ditte, on déclara la discussion close et l’on passa aux voix. M. le président Tirardel se leva et prononça ces paroles historiques qui rendaient compte du vote : « À la majorité, non ! la poupée sanglante ne peut pas exister ! » Il n’avait même pas eu la patience d’attendre que l’on finît de dénombrer les voix. Cette majorité était tellement écrasante !… Enfin ! la raison, la raison humaine, telle que l’envisageaient certains savants de la fin du dernier siècle, avait vécu ! À ce moment, comme on congratulait le président Tirardel, un huissier vint lui apporter un mot de la présidence du Conseil. M. Tirardel reconnut l’écriture du ministre et s’empressa de décacheter… Il poussa aussitôt un cri lamentable, quelque chose comme le gémissement d’une bête qui se sent tout à coup frappée de mort. Toutefois, il voulut finir en beauté. Il eut encore la force de se soulever. Le noble vieillard se dressa au-dessus de la foule de ses confrères comme un spectre. « Messieurs ! Je viens de recevoir la nouvelle que la Sûreté générale a enfin arrêté la poupée sanglante ! » Ce qu’il ne dit pas, c’est que le ministre avait ajouté de sa propre main : « Attention, pas de bêtises ! » Elle était faite, la bêtise !
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