Chapitre 10

3482 Mots
Le surlendemain de ces terribles événements, au soir tombant, un homme jeune encore, qui ne paraissait pas très bien portant (qui, en tout cas, était fort enchifrené), se présenta à l’auberge de « l’Arbre-Vert » et demanda à Mme Muche les clefs de la propriété des Deux Colombes qu’il voulait visiter et qui était à vendre, comme l’indiquait l’écriteau qu’il avait vu suspendu à la grille. Mme Muche lui donna les clefs et le jeune homme enchifrené s’éloigna, suivi du regard par un bonhomme qui était assis devant une table de la salle commune et qui avait été jusqu’alors fort occupé par la lecture du journal L’Époque, dont la première page semblait être faite toute de « manchettes ». Nous citons les principales : La Poupée sanglante écrasée sous les débris de l’immeuble du boulevard Diderot. Démission de M. Bessières, directeur de la Sûreté générale. Fantaisies criminelles de M. Lebouc, agent particulier de M. Bessières. Nous donnons maintenant le passage principal de l’article au-dessus duquel flamboyaient ces trois manchettes : « Enfin ! nous voici débarrassés de la poupée sanglante ! et aussi de M. Bessières qui, dans toute cette extraordinaire aventure, s’est montré singulièrement au-dessous de sa tâche ! On ne sait, en vérité, de quoi il nous faut le plus nous étonner… de son insuffisance ou de son inconscience !… « Avant d’avoir trouvé la poupée, il en épouvanta les populations ; il ne l’a pas plutôt en main qu’il la relâche !… « Mais tout ceci n’est rien à côté de certaines manœuvres dont nous avons failli nous-mêmes être victimes et qui auraient pu avoir les répercussions les plus graves sur nos relations avec certaines puissances étrangères… On n’a pas oublié la publication ici même des articles signés XXX. Nous avions tout lieu de penser que la matière de ces articles avait été puisée aux sources les plus authentiques, et quand nous prêtions à ces révélations tout la force de notre publicité, nous croyions bien rendre au pays un service que nous n’avions pas à discuter. « Ces articles nous étaient apportés, en effet, par un agent particulier de M. Bessières qui nous laissait entendre qu’en les insérant, « nous ferions plaisir au ministre ». « Cet agent, un certain M. Lebouc (l’alter ego de M. Bessières), était l’auteur de ces articles !… il en était non seulement l’auteur, mais comme on dit aujourd’hui, l’animateur !… Toute l’histoire des Assouras de Corbillères, toutes ces aventures de Thugs où se trouvaient compromis les premiers noms de l’aristocratie européenne, tout cela était une invention de M. Lebouc !…poussé par qui, par quoi ? pour servir les intérêts de qui ? pour nuire à quoi ?… on vient de nous l’apprendre… mais nous n’en dirons pas plus long !… « Cette affaire, comme celle de la poupée, doit être enterrée ! « Assez parlé de Corbillères ! n’est-ce pas, monsieur Lebouc ?… Vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, paraît-il !… Vous avez déjà été cassé trois fois dans des circonstances à peu près identiques, c’est-à-dire où l’intérêt public était en jeu !… On a toujours vu agir M. Lebouc contre l’intérêt public !… « Cet infime personnage a une redoutable histoire !… Qu’il ne nous oblige pas à la sortir ! qu’il disparaisse !… comme vient de disparaître celui qui l’employait et celui qui nous l’envoyait !… « Et que ceci nous serve de leçon : plus de Bessières et plus de Lebouc rue des Saussaies !… C’est un tout nouveau programme auquel nous tiendrons la main. » Signé : « La direction. » Le jeune homme enchifrené, qui était aussi fort triste, revint au bout d’une heure. Il n’était pas plus enchifrené – cela paraissait impossible – mais il était encore plus triste ! Il demanda un grog et rendit les clefs à Mme Muche. Quand il fut servi et que Mme Muche se fut éloignée, le bonhomme aux lunettes s’approcha de lui et, lui glissant son journal sous le nez : « Avez-vous lu cela, monsieur ? – Oui, fit le jeune homme triste, j’ai lu cela. » Et il repoussa le journal comme pour couper court à toute conversation. « Monsieur, permettez-moi de me présenter !… Je suis M. Lebouc lui-même ! J’appartiens à la police depuis de nombreuses années… j’ai toujours été sacrifié, voilà pourquoi l’on m’appelle « le bouc émissaire » ! En cette circonstance, j’ai voulu prendre mes précautions, je me suis adressé à la presse, mais la presse me sacrifie comme m’a sacrifié la police… Je suis plus émissaire que jamais !… Quant à vous, monsieur !… vous êtes M. Jacques Cotentin, prosecteur à la faculté de médecine de Paris, père de la poupée sanglante !… « Oh ! rassurez-vous, monsieur !… Je ne veux pas vous causer d’ennuis, je ne veux plus causer d’ennuis à personne !… Seulement, puisque l’occasion s’en présente, je viens vous dire : Tout ce que j’ai écrit dans L’Époque est absolument exact !…Tous les crimes de Corbillères viennent des Deux-Colombes ! La poupée elle-même, j’en ai la preuve depuis vingt-quatre heures, n’y était pour rien !… Bénédict Masson était innocent !… La dernière victime des Hindous et du marquis est une personne qui vous est chère !… Pendant que, comme un sot, je m’emparais de votre Gabriel, dont j’aurais dû me faire un auxiliaire, on enlevait Mlle Christine Norbert qui était livrée aux vampires !… « Je vous dis tout sans vous ménager, car c’est la dernière fois que je reparle de ces choses !… À vous de profiter de mon dernier bavardage !… « Pour votre gouverne, je ne pense pas que la poupée soit morte boulevard Diderot ! on en montrerait les restes !… mais ils veulent qu’elle le soit et c’est tout comme !… « Agissez donc avec la plus grande prudence, soit de ce côté, soit du côté de Mlle Norbert s’il est temps encore de la sauver !… « Pour moi, j’abandonne la partie, ces gens-là sont trop forts !… Pour étouffer le scandale, ils ont eu tout le monde avec eux… Vous avez vu la villa ?… vous avez visité les Deux-Colombes ?… Quelle somptueuse, mais honnête maison de campagne, n’est-ce pas ?… Peut-on rêver quelque chose de plus authentiquement bourgeois ?… On peut venir, les gens riront en pensant aux articles signés XXX !… Oh ! ils ont pris toutes leurs précautions ! Ils n’ont rien laissé derrière eux !… « Et quant au marquis dont je n’ai pas à prononcer le nom… quel honnête homme, victime d’une légende absurde, qui, lorsqu’on le représentait présidant aux orgies des Deux-Colombes, pleurait sa première épouse à laquelle il vient de faire élever un tombeau magnifique dans la crypte de ses aïeux… tombeau que l’on doit inaugurer après-demain, si je ne m’abuse ! – Monsieur Lebouc, fit le jeune homme qui était devenu tout à coup moins triste mais plus sombre… monsieur Lebouc, que diriez-vous si je faisais avouer publiquement à cet infâme marquis tous ses crimes ! si je le forçais à me dire où il cache Christine Norbert !… si je faisais, en un mot, la vérité si éclatante que nulle puissance au monde ne pourrait, cette fois, l’étouffer !… – Monsieur, je vous dirais que vous avez accompli un miracle plus grand que celui d’où vous avez fait naître la poupée sanglante !… – Eh bien, monsieur, suivez-moi ! – Où allons-nous ? – À Coulteray !… » « Vous descendrez à l’hôtel de la Grotte-aux-Fées », avait dit Jacques Cotentin à M. Lebouc, en le quittant à Tours, « ne vous occupez pas de moi. Je ne dois pas me montrer ; si le marquis m’apercevait ou apprenait seulement que je suis dans la région, il croirait aussitôt que je viens lui réclamer Christine ou me livrer sur lui à quelque voie de fait désespérée ; et il disparaîtrait ! » M. Lebouc arriva à Coulteray vers les sept heures du soir. La cérémonie funèbre était fixée au lendemain matin. L’auberge du père Achard était bondée. Tout le pays encore une fois était en rumeur. L’empousen’avait pas une bonne presse. Les derniers bruits de la capitale avaient pénétré jusqu’à Coulteray. On avait même distribué des journaux où le marquis était directement visé. Les histoires d’étrangleurs et des vampires de l’Inde avaient impressionné les plus paisibles… On se rappelait qu’il était justement venu à Coulteray avec des domestiques bien singuliers. Cette fois, il avait débarqué seul avec un nouveau valet de chambre. Il s’était privé des services de Sangor et de Sing-Sing. Il avait bien fait. Cependant, le maire et le curé étaient toujours pour lui. Et le docteur Moricet ne faisait que hausser les épaules quand on lui rapportait les propos qui couraient dans le pays. Le centre de tout ce mouvement était l’établissement du père Achard. Ils étaient là trois, Achard, Verdeil et Bridaille, qui « n’en démordaient pas » de ce qu’ils avaient vu et entendu et qui le répétaient inlassablement. On venait de loin pour écouter leur histoire et l’on vidait force piots. L’épicier Nicole et Tamisier, le marchand de vins en gros, regrettaient beaucoup de ne pas avoir été là lorsque le fantôme avait parlé, mais ils n’avaient pas oublié, comme l’on pense bien, la séance où la femme Gérard avait poussé un si grand cri, qui les avait fait accourir pendant que la marquise regagnait le cimetière !… Or, le soir où nous sommes, la femme Gérard, qui s’appelait maintenant Mme Drouine, depuis qu’elle avait épousé le Solognot, était arrivée avec son nouvel époux à Coulteray et tous deux étaient descendus chez le père Achard, à la Grotte-aux-Fées. C’est vous dire si la conversation était abondante dans la grande salle commune de l’auberge. Drouine avait toujours son front taciturne. Le mariage ne l’avait pas beaucoup changé. C’était toujours le même rustique avec ses cheveux de crin, ses membres trapus, ses épaules tassées. Mais l’ancien sacristain semblait cacher, sous cette enveloppe rugueuse, une âme de plus en plus candide, révélée par son regard d’enfant de chœur, ses yeux bleus de Marie. Au fond, on ne savait que penser de lui et il n’en savait peut-être rien lui-même. Il affectait une grande prudence, hochait simplement la tête aux propos les plus subversifs. Chose curieuse, sa femme semblait se gausser un peu de lui, se plaisait à le taquiner : « Pourquoi que t’es comme ça, Drouine ? T’as bien le droit de dire aussi ce que tu penses ! » Et, se tournant vers les autres, elle ajoutait : « Allez, il en a vu lors de la première nuit ! » Il finit par dire : « Adolphine, fiche-moi la paix ! » Adolphine, elle, prenait sa revanche. Elle n’avait pas oublié comment elle avait été chassée par l’empouse, au regard de tout le village, au moment des obsèques… Ah ! elle ne ménageait pas le marquis et elle incitait Bridaille, Verdeil et Achard à répéter leur histoire aux nouveaux arrivants. Les bols de vin chaud, le punch chauffaient le cœur et les cervelles… Bridaille, le forgeron, tapait sur la table comme sur une enclume : « Nous ne sommes pas des enfants ! Verdeil, qu’est toute la journée avec ses mécaniques, n’est pas un type à se frapper d’une chose qui n’existerait pas… Il ne s’agit plus là de l’enchanteur Orfon et des contes de vieilles, une soirée de Noël… La main dans ma forge, je dirais : « Elle nous a parlé !… Elle nous a demandé le chemin de son tombeau ! » Comme il prononçait ces mots, la porte de la salle commune fut poussée et un homme se présenta dont la seule apparition commanda instantanément le silence. M. Lebouc, dans son coin, eut la sensation qu’il se trouvait en présence du marquis. Il ne se trompait pas. Il n’avait pas l’air content, le marquis ; dans sa figure de brique, ses yeux brûlaient d’une flamme mauvaise. Jamais il n’avait paru plus près de l’apoplexie. Sa main droite maniait un fouet à chien dont la grosse lanière cinglait fébrilement ses leggins. « Bonsoir, vous autres ! grogna-t-il en s’asseyant près de la cheminée. Je suis venu, en passant, écouter les idioties de Bridaille ! Paraît que je tombe bien !… – Sûr ! fit Bridaille sans se démonter. Mais je ne suis pas le seul idiot ici… demandez à Achard, à Verdeil, à Tamisier, à Nicole ; sans compter Drouine et sa femme Adolphine ! Nous sommes une belle collection, allez !… Ce qui me console, voyez-vous, monsieur le marquis… c’est que vous êtes le seul à être resté intelligent, avec des histoires pareilles ! – Tiens ! fit le marquis… Te voilà donc revenu, Drouine ? – Oui, monsieur le marquis, répondit l’autre en rougissant comme une première communiante… je n’ai pas voulu laisser passer une cérémonie pareille sans venir vous présenter mes devoirs et mes condoléances !… – Je vois que tout le monde sera là ! constata le marquis en continuant de jouer avec son fouet à chien… j’en suis content pour la mémoire de la marquise… j’espère qu’après cela les imbéciles nous ficheront la paix, à elle et à moi ! » Alors Verdeil (qui tenait le garage au coin du pont) se leva et vint se planter devant le marquis. « Je vous défends de me traiter d’imbécile ! déclara-t-il froidement. – Ah ! ah ! ricana Georges-Marie-Vincent… voici monsieur l’esprit fort !… Monsieur qui ne va jamais à la messe !… monsieur qui ne croit ni à Dieu ni à diable !… – Justement, dit Verdeil. – Mais monsieur croit aux fantômes ! – Justement ! répéta Verdeil… je ne crois qu’à ce que je vois, et à ce que j’entends !… Eh bien, je l’ai vue, et je l’ai entendue… la femme de l’empouse !… » À ce dernier mot, le marquis se leva en jurant… Il était devenu tout pâle… Et l’on put croire qu’il allait cravacher l’autre… Il se retint… « Vous êtes tous des cuistres !… indignes du bon maître que j’ai toujours été pour vous tous !… Vous êtes plus arriérés que les derniers des sauvages !… Vous m’avez vu autour de la marquise… Pendant mon absence et pour calmer vos cerveaux d’abrutis, on a ouvert son cercueil et on vous l’a montrée !… Depuis ce temps-là, on n’est pas descendu dans la crypte… demain matin, vous la verrez et on scellera définitivement sur la malheureuse, que je n’ai pas cessé de pleurer, la pierre du repos éternel !… et vous venez parler d’empouse !… tas de canailles !… » Tous furent debout, dans un tumulte qui n’annonçait rien de bon… Bridaille avait déjà bousculé la table qui était devant lui et arrivait sur le marquis dans un grand bruit de vaisselle et de verres brisés… Achard n’eut que le temps de s’interposer. « Qu’est-ce que ça prouve ?… dit-il au marquis. – Quoi ? qu’est-ce que ça prouve ? – Oui… qu’est-ce que ça prouve que vous nous la montriez demain matin ?… C’est la nuit qu’elle sort de son tombeau ! sur le coup de minuit !… comme tous les « empouses »… Ne faites pas le malin ! Vous en savez plus long que nous là-dessus !… » Le marquis lui jeta un regard sinistre : « Eh bien, je remets la cérémonie demain à minuit ! Es-tu content, Achard ? – Oui ! fit Achard. – Et nous sommes au XXe siècle ! » lança le marquis, faisant claquer son fouet. Il partit en rugissant. Il était déjà loin sur la route qu’ils l’entendaient encore, jurant, sacrant, insultant la terre, Dieu et les hommes !… Quand on sut le lendemain matin, à Coulteray et aux environs, que la cérémonie était renvoyée à minuit, à la suite de la scène de l’auberge, la fièvre gagna le pays. Quelle journée on passa, et dans quelle attente !… Vers le soir, le marquis s’était enfermé dans le château avec le curé et le maire qui le consolaient de leur mieux. Mais il était dans un état d’exaltation peu ordinaire… Ce qu’il « sortit » au premier magistrat de la cité sur le crétinisme de ses administrés abasourdit si bien le bonhomme que celui-ci jura qu’il ne se représenterait plus aux prochaines élections. Lui aussi lâcherait ce pays absurde, l’abandonnerait à sa honteuse superstition !… À ce mot de superstition, le marquis, calmé un peu du côté du maire, se retourna sur le curé. Et celui-ci, à son tour, fut bien servi !… « S’il y avait moins d’histoires de saints, de miracles, de tombes entrouvertes, de résurrection de fantômes et autres niaiseries, tout au long des légendes sacrées, on ne verrait pas tout un peuple dans une contrée de bons vivants, où il y a de la terre et du soleil pour tout le monde, accourir pour savoir si une « empouse » était toujours dans sa tombe ou allait en sortir ! » Lui, le marquis, ne croyait à rien !… absolument à rien ! Et il le dit au curé, qui se signa et le pria de se taire s’il ne voulait pas être damné !… Alors Georges-Marie-Vincent éclata d’un rire sardonique : « Damné ! et par qui ? – Par le Bon Dieu ! » répondit le saint homme… Le marquis vit que, s’il continuait, le curé allait partir et qu’il emmènerait sûrement le maire… Il ne répliqua pas. Il ne voulait pas rester tout seul, non parce qu’il avait peur… il n’avait peur de rien… mais enfin le maire et le curé représentaient encore l’élément intelligent du pays, et si cet élément-là lui faisait défaut, qu’est-ce qu’il lui resterait ? Il fallait penser aussi qu’avec ces bêtes de paysans, on ne sait jamais ce qui peut arriver… Il fit venir des bouteilles… Mais le curé ne touchait à rien… Le marquis en vida trois à lui tout seul ! Et, sur les onze heures du soir, il commença de s’attendrir fortement au souvenir de la marquise qu’il avait tant aimée !… « Qu’elle me pardonne si je lui ai jamais fait de la peine, et qu’elle repose en paix dans son nouveau tombeau ! » Sur quoi il se mit à en vanter l’architecture et les motifs sculpturaux. Le tombeau coûtait cher, mais le marquis avait toujours pensé qu’il n’y avait rien de trop beau pour Bessie-Anne-Élisabeth… Un grand bruit sourd se faisait entendre autour du château ; le cimetière, la « baille » étaient déjà pleins de monde, malgré le froid qui était assez vif. La nuit, du reste, était belle et une grande lune pâle glissait derrière les nuages argentés… Ils partirent tous trois pour la chapelle. On les reconnut et on leur fit place. Tout murmure cessa sur le passage du marquis. On attendait !… et plus d’un frissonna à cause de cette attente !… Tout était déjà prêt pour la cérémonie… Le vicaire avait tout fait préparer… mais on n’ouvrit la crypte qu’au dernier moment, car on s’écrasait aux portes. Les femmes, surtout, paraissaient enragées tant elles avaient hâte de voir. Il y en avait là qui stationnaient depuis des heures. M. Lebouc fut l’un des premiers à se glisser dans la crypte, mais il était moulu, il n’avait pas aperçu Jacques. Certains groupes qui avaient trompé les heures d’attente en vidant les bouteilles qu’ils avaient apportées étaient joyeux et s’essayaient à des plaisanteries qui n’avaient guère d’écho : « Taisez-vous, païens ! » leur criait-on. Mais dans la crypte, c’était le silence… On avait dressé au fond un petit autel sur le tombeau même de François III, dit Bras-de-Fer, mort en Terre sainte… C’est là que l’office fut célébré par le curé. On s’écrasait sur les marches qui faisaient communiquer la crypte avec le chœur et aussi dans l’étroit escalier de la petite tour qui montait directement au cimetière. Le nouveau tombeau, dans ce style où la Renaissance commence à effacer le gothique ancien flamboyant sous la fioriture de ses lignes et l’abondance du dessin, était du reste fort admiré à cause de quatre figures d’anges très mignardes qui en garnissaient les coins. Il était là béant, attendant qu’on y apportât le cercueil de Bessie-Anne-Élisabeth, toujours scellé sous la pierre du tombeau de Louis-Jean-Chysostome. Quand le rite fut accompli et que le moment fut venu où les ouvriers descellèrent la pierre tombale et la firent glisser, toutes les haleines furent suspendues. À ce moment, les douze coups de minuit sonnèrent dans la tour… et la pierre fut entièrement poussée… Alors un long gémissement lugubre passa dans l’assistance, puis il y eut des cris, des « Marie, Jésus ! » La tombe avait bien conservé le cercueil qui lui avait été confié, mais le cercueil ouvert était vide !… L’empouse,que chacun avait pu voir, lors de la dernière cérémonie, étendue sur sa couche funèbre, était sortie de son tombeau !…
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