Chapitre 3« Bonne chance… bonne chance… bougonnait Mary Lester en regagnant le commissariat. Je t’en foutrais des bonne chance ! Elle ne doute de rien, cette vieille taupe ! » C’est dans ces dispositions pétardières qu’elle toqua à la porte du commissaire Fabien.
— Savez-vous d’où je sors, Monsieur ?
Le commissaire Fabien la considéra avec un sourire ironique :
— Voilà une question qui, me semble-t-il, est teintée de ressentiment. Me trompé-je ?
Elle secoua la tête négativement.
— Bon, dit Fabien. Voyons… voyons… Je crois reconnaître sous votre bras un classeur qui vient en droite ligne du temple de Thémis. Ne sortiriez-vous pas de chez la juge Laurier par hasard ?
Égayée par le vocable fleuri du commissaire, Mary fit mine de s’ébaudir :
— Alors là, patron, vous m’en bouchez un coin. Le temple de Thémis ! Non content de jouer les Sherlock, vous poétisez, bravo !
Le divisionnaire Fabien ne fut pas dupe de ce compliment outré. Il entra complaisamment dans ce jeu avec une moue modeste.
— Cet encens me va droit au cœur, commandant !
Elle s’inclina et ajouta :
— Puisque vous êtes dans de si bonnes dispositions pour éclairer le passé, voyons l’avenir…
Elle posa sur le commissaire Fabien un regard malicieux :
— Devinerez-vous où je dois me rendre maintenant ?
Il répondit sans hésiter :
— Élémentaire, ma chère enfant, élémentaire !
Et, comme elle attendait la suite, il précisa :
— À la gendarmerie pardi ! N’est-ce pas l’essentiel de vos occupations depuis un moment ? Courir de chez la juge Laurier à la gendarmerie et de la gendarmerie au temple de Thémis, comme vous dites.
Tiens, on démouchetait les lames. Sous le sarcasme pointait le reproche. Elle objecta :
— Ah non, ça, c’est vous qui l’avez dit !
Elle se leva, serra son dossier sous son bras et ajouta :
— Je vous trouve particulièrement de mauvaise foi ces temps-ci, patron ! Je vais là où vous m’ordonnez d’aller. Même si parfois, ça doit me coûter un bain de minuit.
— Ça, c’est un coup bas ! nota le commissaire.
— Désolée, dit-elle sans le paraître le moins du monde.
Elle salua, jouant la contrition :
— Puisqu’il en est ainsi, je me retire. Je dois m’incliner devant des forces supérieures, je me rends : Thémis en son temple, Sherlock en son commissariat… Tout ça pour un accident de vélo… Même Sir Arthur n’y aurait pas trouvé le moindre grain à moudre.
Le front du commissaire se plissa :
— Qui ça ?
— Sir Arthur Conan Doyle… Le père de Sherlock Holmes…
— Ah mon Dieu oui, où avais-je la tête ? s’exclama le commissaire Fabien qui avait depuis belle lurette oublié – s’il l’avait jamais su – comment se nommait le papa du roi des détectives.
— Bon, dit Mary, puisqu’il est patent que vous vous désintéressez de cette affaire, je vais m’adresser ailleurs.
Le commissaire fit remarquer :
— Apparemment, vous ne vous en désintéressez pas, vous !
— C’est que dix ans après, cette enquête qui m’avait marquée m’est subitement remontée à la tête.
Fabien ricana :
— Hé hé, une femme se penche sur son passé ?
Elle reconnut :
— En quelque sorte… Voyez-vous, compte tenu des circonstances de la mort de Julien Poingt, et de la liaison de Cécile avec Lostelier, on pouvait penser que Cécile allait être incriminée dans cette sordide affaire.
— Il n’en a rien été, rappela le commissaire. Elle a su apitoyer les jurés, qui l’ont déclarée non coupable.
Ce fut au tour de Mary de ricaner :
— Hé hé, la blanche colombe, hein ? Cependant, si je me souviens bien, ils n’ont pas eu la même indulgence pour le grand méchant loup.
— Pas le loup, rectifia le commissaire. Vous souvenez-vous du surnom dont les médias avaient affublé Lostelier ? Le Vautour ! Ça valait déjà condamnation.
— Ce n’était pas si mal trouvé, apprécia-t-elle. Il voulait tout prendre à Poingt, sa femme, son entreprise, sa vie… Il a eu la femme, il a eu la peau de son « copain », mais pas son entreprise.
— C’est pourtant vrai, acquiesça le commissaire. Ce vautour avait les dents longues.
— Ce qui est plutôt rare chez un volatile, glissa malicieusement Mary. Il en a pris pour vingt ans et, si vous voulez mon avis, ce n’était pas cher payé.
Fabien commenta :
— Vous n’êtes pas portée à l’indulgence, dites donc !
Elle répondit un peu rudement :
— Croyez-vous que Lostelier en mérite ? Ce s******d a croqué la fortune que le vieux Picaud, son beau-père, avait amassée au bout d’une vie de labeur, et il était prêt à abandonner sa femme, ruinée, pour faire également main basse sur celle de Poingt. Un prédateur ! Le Vautour, jamais surnom n’aura été mieux choisi.
— Cette affaire a été le début de votre brillante carrière.
— Merci de vous en souvenir.
— Cette pauvre Cécile Poingt est de nouveau accablée par le malheur… la voilà veuve pour la seconde fois.
Mary reconnut :
— Elle va finir par passer pour une femme fatale !
— Ironisez ! dit le commissaire. Ironisez ! Il n’en est pas moins vrai que c’est un sort tragique.
Mary fit mine de battre sa coulpe :
— Mea culpa. Je me mords la langue pour cette mauvaise plaisanterie.
— Après, c’est trop tard ! dit sévèrement le commissaire. Vous auriez bien mieux fait de vous la mordre avant.
Comme Mary n’avait jamais eu l’intention de faire acte de contrition, elle trouva tout soudain qu’il manquait d’humour.
— Puisque vous le dites…
Et elle ajouta :
— Ho patron, ça reste entre nous ! Je ne me serais pas permis de lancer ça en public.
— J’espère bien, commandant !
Il la regardait toujours sévèrement, ravi de l’avoir prise en défaut. Ça n’arrivait pas si souvent.
Il poursuivit :
— D’autant que cette fois, elle avait épousé un type bien, qui a développé la holding de Poingt dans des proportions considérables. Ce décès pourrait avoir, pour toute la région, de sacrés retentissements économiques. Madame Larnaca n’a probablement aucune des compétences indispensables pour mener un groupe industriel de cette importance.
Mary, qui en était intimement persuadée, s’abstint de commentaires. Ils auraient été superflus. Elle se leva :
— Pour ne pas faire mentir vos prédictions, il me faut maintenant aller chez les gendarmes, patron.
— C’est ça, dit Fabien en s’adossant confortablement dans son fauteuil, allez ma chère enfant, allez !
Sa « chère enfant » trouva qu’avec ses yeux mi-clos, le commissaire divisionnaire Fabien ressemblait à un chanoine somnolant dans sa stalle à la vêprée, après un copieux repas un peu trop arrosé au presbytère.