LE PASSÉ DÉCOMPOSÉ
Dans une sombre forêt…
17 décembre
La journée s’annonce difficile. Non qu’elle soit submergée de travail en ce moment, mais le mal de tête lancinant qui ne la quitte pas depuis son réveil rend pénible le moindre effort. La lourde chaleur qui sévit déjà n’arrange rien.
Elle laisse passer la pause de dix heures et attend que tout le monde ait déserté la machine à café pour prendre un thé glacé avec deux aspirines.
Elle n’a envie de parler à personne et veut simplement qu’on la laisse tranquille. De retour dans son bureau, elle manque ne pas répondre quand le téléphone sonne. Mais c’est Brooke, son chef, il insiste et elle finit par décrocher.
— Melinda, pouvez-vous venir me voir ?
Sans enthousiasme, elle pénètre dans l’antre de son supérieur. Elle se demande toujours comment il arrive à travailler dans un tel foutoir.
Sans lui laisser le temps de s’assoir, il attaque directement :
— Melinda, nous avons préparé ensemble le prochain colloque d’Interpol ; j’ai voulu respecter votre décision de ne pas m’y accompagner, mais il m’est devenu absolument impossible de m’y rendre : je viens de recevoir une convocation des autorités fédérales pour une réunion avec les grands pontes le 22 à Canberra.
— Ce qui veut dire… se risque Melinda ?
— Que vous êtes la seule à pouvoir y aller. À part moi, vous seule connaissez les dossiers à fond : difficile, vous en conviendrez, d’improviser sur « l’actualisation du fichier international des œuvres d’art volées et sa mise en relation avec celui des faussaires et trafiquants ». De plus, vous avez eu affaire récemment à l’un de ces trafiquants{1}, vous êtes donc la plus qualifiée de nous tous pour en parler.
Melinda respire un grand coup. Décidément, cette journée pourrie n’est pas près de s’arranger.
— Vous savez bien, Brooke, que je ne peux pas y retourner !
— Je sais, je sais, Melinda. Mais nous n’avons pas le choix. Et puis, qui sait, vous retrouver dans cette ville pourra peut-être provoquer chez vous un choc salutaire.
— Vous avez bien conscience de ce que Lyon représente pour moi ? Je vous rappelle plus tard dit-elle d’un ton qui n’admet pas de réplique.
Elle sort et marche au hasard. Il faut qu’elle se calme.
Elle doit réfléchir, tenter de comprendre…
Elle déambule sans sentir la brûlure du soleil, indifférente aux rares passants qu’elle croise. Elle est partie loin, très loin de Melbourne, en Europe ou elle déroule par la pensée son histoire familiale.
Ses ancêtres maternels les Bobesco, originaires de Brasov en Roumanie alors province de l’Empire austro-hongrois, avaient émigré à Vienne à la fin du XIXe siècle.
Tibi et Eugénia, ses grands-parents, s’étaient mariés très jeunes, en 1946 dans la capitale autrichienne et n’imaginaient pas construire leur avenir dans ce champ de ruines.
Ils étaient donc venus à Lyon rejoindre l’oncle Aurel, le frère du père de Tibi. Ce Bobesco-là y vivait depuis le début des années trente et avait plutôt bien réussi. Célibataire retraité, menant joyeuse vie, c’est lui qui avait incité le jeune couple à saisir sa chance ; il avait mis à leur disposition deux pièces au rez-de-chaussée de son immeuble, au pied de la Croix Rousse, dans son ancien atelier de photographe.
Tibi, perpétuant la tradition familiale qui voulait qu’on soit tailleur de père en fils, avait été embauché par le patron d’une boutique réputée, compagnon des virées nocturnes d’Aurel.
Quant à Eugenia, elle s’était très vite installée comme couturière à domicile pour arrondir les fins de mois.
Ils formaient un beau couple sur lequel on se retournait : elle, grande et élancée, blonde, les yeux couleur d’huître, les pommettes saillantes rappelant ses origines slaves. Lui, brun typé, le visage anguleux, arborant une moustache fournie qu’il taillait avec soin.
Elle était aussi douce et soumise qu’il était autoritaire et ombrageux. Tous deux, très attachés aux traditions, partageaient le même souhait de réussite sociale.
Deux filles étaient nées de cette union : Eva, le 17 août 1948 et Barbara le 06 janvier 1954.
À l’évocation de ce prénom, Melinda sent comme à chaque fois l’émotion la submerger. Elle se rend compte qu’elle est arrivée non loin de chez elle dans le quartier de Fédération Square.
Elle s’attable à l’une des innombrables terrasses, commande un grand Coca et ferme les yeux derrière ses lunettes de soleil pour faire ressurgir l’image de sa mère : d’une taille au-dessus de la moyenne, souple et mince, c’est surtout sa chevelure de jais et ses yeux sombres, toujours soulignés d’un trait de crayon noir, qu’elle garde en mémoire.
Babe lui a raconté combien sa sœur et elle faisaient la fierté de leurs parents. Belles assurément (Eva était aussi blonde que sa cadette était brune), mais pas seulement ; elles étaient aussi d’excellentes élèves et leurs profs ne tarissaient pas d’éloges à leur égard, les citant volontiers en exemple à leurs camarades de classe.
Elles avaient toutes les deux passé leur bac avec mention et Barbara se préparait à intégrer la fac à l’automne 1972 lorsque, pour occuper ses longues vacances d’été, elle décida de se présenter, sans trop y croire, à un casting pour un film tourné à Lyon par un réalisateur déjà bien connu, François Doisnel.
Il la repéra au milieu de quelque deux cents postulantes et elle obtint assez facilement de ses parents la permission de tenir le rôle-titre – elle n’était pas encore majeure – contre l’engagement de ne rien changer à ses projets d’études supérieures en sciences humaines.
Le tournage se déroula de mi-juillet à fin août et le film intitulé « Les Gones » obtint un vif succès au Festival de Cannes, l’année d’après ; il décrocha le Prix Spécial du Jury puis, à l’automne, le Lion d’Or à la Mostra de Venise.
Suivit début 1974 une tournée internationale et c’est ainsi qu’il fut projeté en mars au Festival de Melbourne où Barbara accompagnait le réalisateur.
Très sollicitée depuis le succès mondial du film, la jeune comédienne faisait l’objet de nombreuses propositions professionnelles et suscitait un engouement grandissant dans le public. D’ailleurs, pour la première fois de sa vie, elle avait manqué à sa promesse : elle n’avait pas rejoint l’Université comme prévu, grisée par la découverte d’un monde nouveau.
Les autorités australiennes avaient mis à la disposition de François Doisnel et de son actrice fétiche un policier chargé de leur sécurité. Il s’appelait Peter Fields : sportif, souriant, détendu, l’archétype du gars bien dans sa peau. Ses 35 ans épanouis et rassurants firent naître chez Barbara une passion dévorante qu’il partagea instantanément. Ces deux-là s’étaient trouvés et ne voulaient plus se perdre.
Melinda n’a pas envie de bouger. Engourdie par la moiteur ambiante, elle commande une glace au kiwi avec une montagne de chantilly. Puis, sans effort, elle replonge dans le passé, toujours bouleversée par la profondeur du lien qui unissait ses parents.
Barbara et Peter décidèrent de rester ensemble et elle ne rentra en France que pour annoncer à ses parents qu’elle allait désormais vivre en Australie.
Cris, larmes, menaces, supplications, rien n’y fit. Elle rejoignit Peter en mai, un an jour pour jour après son triomphe à Cannes. Elle rompit quasiment tout lien avec sa famille qu’elle accusa de n’avoir rien compris à sa merveilleuse histoire ! Seule sa sœur Eva eut encore, de temps à autre, de ses nouvelles.
Elle arrêta tout, mettant fin à sa carrière prometteuse aussi brutalement qu’elle l’avait commencée. Elle n’avait plus qu’une chose en tête : devenir Madame Fields.
Elle reçut encore quelques propositions de réalisateurs qui s’espacèrent avec le temps, mais elle ne regrettait rien, toute à l’euphorie de sa nouvelle existence. Le 11 mars 1975, la naissance de Melinda fut la cerise sur le gâteau.
Après un bonheur si intense, la brutale et inexplicable disparition de Babe avait littéralement foudroyé le père et la fille…
Plus de vingt ans ont passé, mais Melinda n’est pas sûre du tout d’être capable d’affronter Lyon, cette ville si chargée du passé de Barbara et où vivent encore ses grands-parents. Pourquoi faut-il que le siège d’Interpol se trouve précisément là-bas ?
Elle regarde l’écran de son portable ; déjà treize heures quinze. Bon sang, que doit-elle faire ? Elle, toujours si prompte à décider, hésite, tergiverse… .
Cinq minutes plus tard, elle finit par rappeler son chef.
— J’ai bien réfléchi, Brooke, je vais accepter votre fichue proposition. Mais je vous préviens, je veux pouvoir enchaîner sur une semaine de congé et emmener mon père avec moi. Débrouillez-vous pour faire les réservations pour deux ! Au fait, je ne repasserai pas au bureau aujourd’hui. Nathan vient de rentrer et je voudrais profiter un peu de lui avant de repartir.
— Pas de problème, Melinda, prenez votre après-midi et saluez bien Nathan de ma part. Je m’occupe de tout, je vais vous soigner aux petits oignons.
Elle raccroche plus détendue, soulagée d’avoir dit oui. C’est sans doute un coup de pouce du destin…
Reste à convaincre son père de l’accompagner.
En arrivant devant chez elle, elle sonne pour le plaisir, juste pour le plaisir de voir Nathan lui ouvrir. Il apparaît tel qu’elle l’aime, grand et solide. Il sort de sa douche, pieds nus, les cheveux en bataille.
Il l’attire vers lui, la serrant au risque de la briser ; elle respire avec volupté son odeur dont elle s’enivre.
Il l’embrasse dans la nuque, juste à la racine des cheveux et elle s’abandonne toute entière au plaisir de ses caresses. Leur étreinte, la plus ardente depuis longtemps, est la meilleure réponse à ses interrogations.
***
Le lendemain, dès six heures, Melinda s’engage sur le Western Highway l’âme légère et le cœur serein. Le monde entier lui semble en harmonie. Les événements se sont précipités, comme autant de ruisseaux coulant vers un seul fleuve. Même Nathan, d’ordinaire réticent à la voir s’en aller lorsqu’il est enfin à Melbourne, même lui a approuvé sa décision. Il sait tout comme elle, et depuis des années, qu’elle ne guérira du passé qu’après l’avoir affronté, non plus avec ses yeux de petite fille, mais avec son regard de femme décidée à redécouvrir et analyser les faits par elle-même.
Elle se reproche sa brusquerie envers Brooke. Bien sûr qu’il a raison. Elle se demande même s’il n’a pas inventé cette réunion à Canberra pour l’obliger à subir ce « choc salutaire » dont il a parlé ! Brooke l’aime sincèrement. Il n’a pas d’enfant et la considère un peu comme sa fille. Il a débuté dans la police sous les ordres de Peter dont il a été le coéquipier et qui lui a tout appris sur le terrain.
La découverte des messages, un colloque à Lyon, une réunion inopinée à Canberra, peut-on vraiment croire à de simples coïncidences ?
Elle se sent forte et déterminée, prête à soulever des montagnes et surtout à forcer son père à venir avec elle.
— Melinda ! Qu’est-ce que tu fais là ? Que se passe-t-il ? Je…
— Papa, lève-toi. Fais ta valise, on s’en va !
— Mais…
— Pas de, mais ! Pour une fois, bouge-toi, fais un effort. Je t’expliquerai en chemin.
Elle est déjà dans la chambre, une valise sur le lit qu’elle remplit de pulls, chaussettes et vêtements chauds : c’est l’hiver à Lyon et il peut y faire très froid. Elle ne lui demande pas où est son passeport. Il est périmé depuis bien longtemps et c’est Brooke qui doit s’en charger. Melinda ne veut rien lui dire avant d’être à Melbourne : il lui sera plus facile là-bas de le mettre devant le fait accompli.
— Voilà, Papa, ta valise est prête. Je ferme la maison et on part.
Le vieil homme ne peut répliquer ; il a juste le temps de glisser quelques bières dans un sac en plastique avant de suivre docilement sa fille dans la voiture.
— Alors, est-ce que je peux enfin savoir où tu m’emmènes ? Qu’est-ce qui se passe à la fin ? demande-t-il inquiet et contrarié d’être ainsi perturbé dans sa routine casanière.
— C’est une surprise, tu vas voir ! Fais-moi confiance et laisse-toi conduire.
Le reste du trajet se fait en silence, rythmé par le clic des canettes que Peter ouvre les unes après les autres entre deux sommes et les quelques arrêts qu’ils doivent faire en conséquence.
— On est presque arrivé. Regarde, tu reconnais ?
Il sort de sa torpeur et se dit que décidément il n’est plus fait pour ce monde. Trop de changements, trop vite. Non, il ne reconnaît rien, mais il admet en bougonnant que finalement « ils » ont fait du beau travail et qu’au moins maintenant, le quartier ressemble à quelque chose.
Nathan les attend et Peter le salue avec sympathie. Il aime bien ce garçon et trouve que sa fille n’aurait pu mieux tomber. Grand reporter au Melbourne Herald Tribune, il part en mission aux quatre coins de la planète, mais cette vie d’aventurier ne lui est pas montée à la tête. Élevé à la campagne, il garde le sens des valeurs, sait rester simple et direct, toujours prêt à boire un coup avec son beau-père.
— Ouf, je suis contente d’être rentrée dit Melinda, ajoutant dans la foulée
— Je dois faire un saut au bureau. Papa, mets-toi à l’aise, repose-toi, je n’en ai pas pour longtemps.
Peter renonce à obtenir une explication. L’appartement est grand, lumineux et frais, Nathan lui sert un whisky et, en fin de compte, tout se passe plutôt bien.
Arrivée au Q G de la police de l’Etat de Victoria, Melinda se dirige droit vers le bureau de Brooke. Il est absent, mais Karin, sa nouvelle assistante, l’accueille avec empressement et lui tend une grande pochette plastifiée.
— Le Commissaire m’a chargée de vous remettre cela : tous les documents dont vous aurez besoin pour le colloque ; plus deux billets d’avion pour vous et votre père, à qui son passeport sera remis en mains propres à l’aéroport. Je me suis occupée personnellement de toutes les réservations. Vous partez demain à quinze heures quarante de Tullamarine, vous arrivez à Paris-Charles-de-Gaulle le jour suivant à six heures vingt. Plutôt que le prochain vol pour Lyon qui vous obligerait à attendre jusqu’à treize heures dix, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux que vous preniez le train. La gare TGV se trouve dans l’aéroport et vous prendrez vos billets sur place. J’ai joint les horaires, vous serez à Lyon en deux heures à peine. Votre hôtel se trouve à côté de la gare, proche de tous les transports en commun et…
— Merci, fait Melinda d’un ton sec, j’ai l’habitude de voyager et de me débrouiller.
Le sourire forcé de la secrétaire et la surabondance de détails l’agacent sérieusement : « Quelle lèche-bottes, cette Karin, elle s’imagine que je vais l’encenser auprès du Chef ! Mais pour qui se prend-elle, à me donner ses bons conseils ! »
Elle regrette de ne pouvoir saluer le Commissaire avant son départ et lui laisse un petit mot gentil sur son bureau.
Avant de rentrer chez elle préparer ses affaires, elle s’arrête chez le coiffeur, fait très légèrement raccourcir les pointes de ses cheveux blonds et effiler sa frange. Satisfaite de l’image renvoyée par le miroir, elle se sent prête pour les grandes retrouvailles avec la France.
— Ce soir, c’est moi qui vous invite, déclare-t-elle à l’adresse des deux hommes de sa vie. J’ai réservé au Kangoo’s de Federation Square !
Elle n’a plus dîné dans un restaurant de la célèbre chaîne australienne depuis la disparition tragique de Steve Velvet, son fondateur{2}.
Ils s’installent et le serveur allume deux bougies sur la table ronde, dont les flammes douces font briller même les yeux pâles de Peter. Ils commandent tous trois un ragoût d’émeu que l’un arrose de plusieurs Foster’s tandis que les deux autres se font servir un vin rouge Shiraz Cabernet aux arômes d’épices et de poivre.
Contrairement à son père qui sombre tout de suite dans un profond sommeil après cette journée stupéfiante, Melinda discute un long moment avec Nathan. Ils parlent de ce voyage qui va peut-être changer sa vie, leur vie, puis font l’amour jusqu’au bout de la nuit.
Chapitre 3