Assise sur un tabouret, devant un portail en fer rouillé, Nabila fixe le vide. La façade de la maison, ancienne et fatiguée, porte les masques du temps, comme si les années s’étaient acharnées sur elle. Une habitation déjà usée, écrasée par le poids des souvenirs et des épreuves.
La main soutenant sa tête, Nabila laisse couler son désespoir en silence. Ses yeux rouges témoignent de longues nuits sans sommeil et de larmes qu’elle n’essaie même plus de cacher. Rien ne se passe comme elle l’avait imaginé. Rien ne va comme elle l’espérait.
A seulement vingt-quatre ans, Nabila a été contrainte d’abandonner ses études supérieures pour s’occuper de sa mère gravement malade et de ses petits frères. Chaque jour est une lutte. Chaque tentative pour trouver un emploi se solde par un échec et l’état de sa mère ne montre aucun signe d’amélioration. L’épuisement gagne du terrain, l’espoir s’effrite.
Alors qu’elle pense toucher le fond, une silhouette familière apparaît au bout de la rue. Zita, sa meilleure amie arrive. La jeune fille porte un sac accroché sur son épaule. Les bords trahissent son contenu : des cahiers s’y trouvent. Zita se rapproche de Nabila. Elle s’arrête à sa hauteur et pose une main sur son épaule.
_ Eh Nabila, pourquoi tu fais cette tête ?
Nabila se redresse. Elle lève la tête pour regarder son amie.
_ Tu reviens des cours ?
_ Oui ! Nous avons traîné aujourd’hui. Toi ça va ?
_ Hum. Comme tu peux le constater, rien ne va.
_ Encore ta mère je suppose.
_ Ouais ! Ses remèdes sont finis depuis hier et je n’ai aucun moyen de les acheter. Ça me stresse.
_ Mais, tes frères vont vendre les légumes au marché. Cet argent ne peut pas servir ?
_ Quels légumes Zita ? Ils vendent de la banane mûre. Les légumes ne passent plus et c’est déjà coûteux sur le marché. J’arrive à peine à joindre les deux bouts avec ce qu’ils ramènent. Il faut manger, il faut payer les factures et tout. Pff je suis à bout de force.
_ Je suis désolée mon amie. Si j’avais un peu d’argent je t’en donnerai mais vois-tu, mon père m’a coupé les vivres.
_ Ah bon ? Pour quelle raison ?
_ Parce qu’il m’a vu avec Kaleb, il a pété un câble.
_ hahahahaha merci de m’arracher un sourire. Ton père ne changera jamais. Il est de la vieille époque. A ton âge c’est normal que tu aies un petit ami. Et ta mère ? Qu’a-t-elle dit ?
_ Bah rien, elle me comprend. Sauf qu’elle ne peut pas me soutenir devant son mari.
_ D’accord. Il va bien Kaleb ?
_ Je ne sais pas. On ne se calcule pas depuis. Je ne sais pas trop, je ne suis pas prête.
_ Explique-toi.
_ Laisse tomber Nabila, ce n’est pas important. Tu as besoin de trouver des voies et moyens pour avoir de l’argent. Et si tu allais voir ton oncle Daouda ? On ne sait jamais il peut vous aider. Ta mère est quand même sa belle-sœur. Il ne va pas l’abandonner comme ça.
_ J’y ai pensé. C’est une mauvaise idée mais je vais essayer. Comme tu as dit, on ne sait jamais. Les gens peuvent changer.
_D’accord. Fais-moi signe. Je dois rentrer sinon mon père va me surprendre ici. On s’écrit alors.
_ Merci ma chérie.
Nabila regarde sa copine s’éloigner et l’envie silencieusement. Elles auraient dû rentrer des cours ensemble, rire, se raconter leurs journées. A la place, elle se retrouve père et mère pour sa famille, portant sur ses épaules un fardeau trop lourd pour son âge. Une douleur sourde serre sa poitrine. « A quand mon bonheur » ? se demande-t-elle, le regard perdu.
A quelques mètres devant elle, deux jeunes silhouettes approchent, chacune avec un plateau posé sur la tête. Nabila n’est pas surprise d’y apercevoir des bananes. Ses frères n’ont pas tout vendu.
Corine, dix-sept ans, salue sa sœur aînée d’un sourire fatigué. Derrière elle, Kobi, treize ans à peine, paraît épuisé. Ses vêtements sont trempés de sueur, collés à sa peau par l’effort. Sans dire un mot, il s’assoit aussitôt sur une pierre, posant son plateau au sol, comme si ses forces l’avaient totalement abandonné.
_ Kobi, ça va ?
Son petit frère la toise, puis se lève, porte son plateau et entre. Nabila le regarde partir étonnée. Elle se tourne vers sa sœur pour en savoir plus.
_ Il a quoi ton frère ?
_ Il a faim et soif.
_ Mais je vous ai autorisé à acheter de l’eau dans le cas où vous avez soif. Pourquoi tu ne lui as pas donné de l’argent ?
_ Il n’y en avait pas assez. Je voulais qu’on garde le peu de la recette pour que tu complètes sur ce que tu as déjà pour acheter les remèdes de maman.
_ Par conséquent l’enfant doit mourir de soif c’est ça ? Si tu dépensais 100 francs ça allait faire quoi Corine ? Il a raison de se fâcher. Donne-moi la recette.
Corine fouille dans sa sacoche et sort des pièces et quelques billets qu’elle remet à sa grande sœur. Puis porte son plateau et entre. Nabila compte cet argent avec désolation. Ça ne suffirait pas pour acheter un comprimé à leur mère. Elle baisse la tête toute malheureuse. Une journée encore sans qu’elle prenne ses remèdes. Cette journée pourrait lui être fatale. Elle n’a plus d'autre choix que de se rendre chez son oncle.
Nabila soulève son tabouret et entre dans la maison. L’habitation est vieille, marquée par le temps. La peinture des murs est couverte de moisissure, laissant échapper une odeur d’humidité qui serre la gorge. Elle traverse le salon. Les fauteuils déchirés et fatigués semblent avoir survécu à trop d’années de misère. Au centre, une petite table basse en bois fait face à une vieille télévision, témoin silencieux d‘un quotidien difficile. Sans s’attarder, Nabila se dirige vers la chambre de sa mère.
Allongée sur le lit, celle-ci n’a pas bougé. Son corps est brûlant. Nabila s’approche, inquiète, et tente de lui parler, mais aucune réaction ne vient. Pas un mot. Pas un regard. La peur s’empare d’elle. Une peur sourde, profonde, pour les jours à venir. Nabila se rend immédiatement aux toilettes. Elle trempe une serviette dans de l’eau froide quelle essor. Ensuite, elle revient dans la chambre de sa mère et pose la serviette sur son front.
_ Ça va aller maman, on va s’en sortir. Je ne te laisserai pas mourir. Je sais que tu nous as toujours interdit d’aller se prosterner devant notre oncle Daouda, mais là je n’ai pas le choix. Même s’il faille que je me couche au sol pour qu’il me donne de l’argent je le ferai.
Soudain, Nabila sursaute, sa mère vient de lui tenir le bras. Elle ouvre les yeux.
_ Maman, ça va ?
Maman Djamila, la soixantaine sonnée, a de la peine à parler. Elle ouvre la bouche et tousse un coup. Nabila court chercher un verre d’eau qu’elle lui apporte. Elle l’aide à boire. Puis, rajuste son oreiller afin qu’elle se couche mieux. Maman Djamila tente encore de dire quelque chose.
_ Na…bi…la, laisse-moi…mour…
_ Eh maman ne finit même pas ta phrase. Ecoute ce que tu me dis maman, que je te laisse mourir ? Mon Dieu tu n’es pas sérieuse. Pour rien au monde je ne te laisserai crever. Tu m’as compris, je dis bien pour rien au monde. Je ne veux plus que tu dises ça, tu appelles les démons vers toi. Ça va aller. Dieu ne peut pas nous abandonner comme ça. Je vais trouver une solution.