La MIN était une organisation autrefois secrète qui avait fini par briller quand les monstres s’étaient mis à détruire une partie de la planète. Chargés de protéger la Terre de toute invasion, ses agents étaient formés pour les anéantir. Nous n’avions pas d’uniforme, mais quand vous croisiez un chasseur, vous n’aviez aucune chance d’ignorer ce qu’il était. Imbus d’eux-mêmes, arrogants au possible, je ne dérogeais pas à la règle. Il fallait de toute façon être sûr de soi et même un peu fou pour s’attaquer à des êtres qui parfois avaient d’innombrables pouvoirs quand nous n’étions que de simples humains, pour survivre et pouvoir recommencer le lendemain. Nous avions installé notre QG dans un trou perdu pour deux raisons essentielles. Premièrement, nous n’avions pas besoin de petits curieux. Deuxièmement, une porte donnant sur le royaume se trouvait quelque part dans le coin. Ce lieu était tenu secret pour éviter là encore que des fous furieux ne décident que c’était là la prochaine destination de vacances à la mode. Un lieu dont finalement nous ignorions encore tout. Une seule certitude : il était peuplé de monstres, donc potentiellement dangereux.
Centralia détenait la palme d’or des trous perdus. Le trajet pour se rendre là-bas ne m’avait jamais paru aussi long. Il ne durait pourtant qu’une heure. L’heure la plus longue de ma vie. Pas de chant ni de comportement survolté. Mon cœur était aussi lourd que le temps. Comme pour accompagner mon chagrin, il pleuvait des cordes et le ciel se déchirait dans un fracas de tonnerre et d’éclairs qui brisait de temps à autre le silence. Les gouttes tambourinaient sur ma bichette et quelques-unes avaient même fini par passer. Je devais encore débourser une fortune pour réparer les vitres et surtout trouver le temps pour ça. Budi reposait sur ma jambe droite alors que SIG avait rejoint son holster à ma cuisse gauche. Ainsi, je me sentais plus en sécurité, parée à toute éventualité. Je doutais qu’un monstre tente de me trucider durant mon trajet, mais sait-on jamais. Le collier autour de mon cou me dérangeait désormais. S’il n’avait pas été la seule chose qu’il me restait de ma mère, je l’aurais balancé au loin. Il représentait un petit serpent. Ces animaux, que je j'adorais durant mon enfance, me faisaient désormais horreur. Rageusement, j’arrachai le bijou à mon cou et le balançai dans la boîte à gants. Si je ne pouvais m’en débarrasser, rien ne m’empêchait de le tenir loin de mes yeux. Voilà, une bonne chose de faite. Je reportai mon attention sur la route et mon humeur ne s’arrangea pas. Les nids-de-poule et autres flaques d’eau allaient dégueulasser ma bichette. Cette journée était pourrie.
Linglestown n’était pas très loin de Centralia. Mais vivre dans une ville fantôme n’était pas l’idéal, surtout quand vous aviez des enfants. Je supposais que c’était pour cela qu’Idris y avait élu domicile. Je traversais les routes calcinées par l’incendie qui était supposé continuer de brûler depuis cinquante ans. C’était évidemment un leurre pour éloigner les petits curieux.
Dans l’ancienne mine de charbon se trouvait le QG de la MIN. Un nom de circonstance, vous ne trouvez pas ? Une base pour les chasseurs de monstres et aussi un lieu de détention pour certaines abominations que nous avions besoin d’étudier.
Enfin, j’aperçus le cimetière, signe que j’entrais officiellement sur le territoire des chasseurs. Pouvait-on faire plus morbide ? Une ville fantôme dont l’entrée était surveillée par les morts !
Si la ville avait été encore habitée, je n’osais imaginer ce qu’aurait dit l’office du tourisme :
« Vous aimez Halloween ? Alors venez pousser les portes de la crypte. Centralia, une ville où il fait bon vivre où vous pourrez côtoyer les fantômes et autres momies. Une fois la nuit tombée, vous pourrez vous réfugier dans la petite église, au cœur de la ville, pour vous protéger des possessions. La porte du Seigneur vous sera toujours ouverte ! »
Sérieusement, c’était glauque même pour des chasseurs de monstres. Une fois devant les grilles du cimetière, vous aviez l’impression d’être observé. Bon, c’était évidemment le cas, puisque la MIN gardait un œil sur les entrées. Mais pour un néophyte qui ne voyait de la ville qu’un cimetière, quatre maisons et une église, il était facile de laisser son esprit s’emballer. D’ailleurs, je dépassai justement cette l’église et me dirigeai vers l’ancienne entrée de la mine. Avec la pluie qui se faisait plus puissante, l’impression d’être dans un film d’horreur était pire.
Je garai finalement ma voiture sur l’emplacement prévu à cet effet. Quelques secondes plus tard, elle aurait disparu grâce à un système digne de la Batcave.
Ne me demandez pas comment cela fonctionnait, je ne saurais pas vous répondre. C’était le rayon d’O’Cain. C’était la raison pour laquelle je ne poussais pas la réflexion plus loin. Le système était assez récent et je n’étais pas assez curieuse pour l’explorer en sachant que qui vous savez serait sur ma route.
En sortant du véhicule j’offris mon visage aux larmes du ciel, respirai à pleins poumons comme si l’eau pouvait chasser mon mal-être. Transie de froid, je me forçai à reprendre mes esprits. C’est tremblante et, bien entendu, trempée jusqu’aux chaussettes que je me présentai à l’entrée, où la voix désagréablement aiguë d’Edith m’accueillit :
— Présentation du badge, s’il vous plaît.
Cette g***e savait que c’était moi, mais elle me faisait le coup à chaque fois. Je lui présentai donc mon badge en grognant. Je n’avais de toute façon pas d’autre choix que d’attendre.
— Mademoiselle, votre badge est illisible, veuillez présenter votre doigt pour une reconnaissance digitale.
Je plantai fièrement mon majeur en soufflant vers la caméra.
— Lecture illisible. Je suis désolée, mais le système ne vous reconnaît pas. Présentation d’iris.
— Edith, vous ne voulez pas aussi que je vous montre la couleur de mon string ?
— Vous auriez dû parler plus tôt, Tanisha, cette mauvaise langue que vous avez là nous aurait fait gagner du temps !
— Sale g***e ! crachais-je en passant enfin la sécurité.
Je traversai un long couloir avant d’arriver à l’accueil. Derrière le bureau qui me faisait face se trouvait une petite blonde rondelette qui portait des lunettes légèrement teintées, signe qu’elle avait été à l’extérieur quelques minutes plus tôt. Certainement pour une pause cigarette. Une mauvaise habitude dont elle n’arrivait pas à se défaire. Elle fumait jusqu’à un paquet par jour. Un véritable pompier. D’ordinaire, ses yeux marrons vous scrutaient jusqu’à ce que vous vous sentiez mal à l’aise et que vous vous demandiez si vous aviez quelque chose coincé entre les dents. Elle ne baissait la tête qu’au moment où vous aviez vérifié. En bref, elle était encore plus sournoise que moi. Un véritable exploit.
Depuis notre première rencontre, je l’avais détestée. J’avais eu la chair de poule et cette sensation d’une lame qui se glissait le long de ma colonne vertébrale dès que je l’avais aperçue. Or, je n’avais cette réaction que face à des monstres. Je n’avais pas cherché plus loin et en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, je l’avais maîtrisée, prête à la décapiter avec un simple couteau à lancer. Je n’avais pas pensé à me fier à son allure de grand-mère ou à son léger tremblement. Je ne me fiais jamais aux apparences. Comment dire que ça n’avait pas facilité notre entente ? Le fait que mes poils se hérissent encore en sa présence n’arrangeait pas les choses. Pourtant, avec le temps, j’avais compris qu’elle n’avait rien d’exceptionnel. Peut-être était-ce une simple réaction allergique. Quoi qu’il en soit, je voyais toujours en elle un horrible dragon et je détestais les monstres.
Malgré tout, si ne n’avais pas été sûre de perdre mon travail si j’avais tenté de vérifier qu’elle ne portait pas une perruque, je lui aurais arraché sans ménagement le peu de cheveux qui lui restait encore juste pour oublier la douleur qui m’atteignait au dos.
— Bonjour, Edith.
Ce n’était pas parce que l’on ne se supportait pas que nous en perdions nos bonnes manières. Je palpai ma cuisse à la recherche du contact réconfortant de mon SIG. Je n’y pouvais rien, dès qu’elle me souriait, l’envie irrépressible de lui arracher les dents l’une après l’autre me démangeait.
— Bonjour, Tanisha, me répondit-elle.
Le coin de ses yeux se plissa. Elle suivit le mouvement de ma main et alors qu’elle aurait dû être effrayée, elle planta son regard dans le mien comme un défi.
Cette femme était une énigme. Je l’avais malmenée, pourtant, elle n’avait jamais eu peur de moi. Peut-être jouait-elle la comédie, mais j’en doutais. Je présumais qu’elle n’avait aucun instinct de survie. Je m’intimai de rester calme, relâchai SIG et soufflai un bon coup.
— Il faudrait que vous me signaliez toute nouvelle attaque en priorité.
— Je ne suis pas une débutante, cracha-t-elle, je suis sur le coup.
Je grimaçai : elle ne voulait pas coopérer et pourtant, c’était dans son intérêt. D’habitude, j’étais déjà à cran en sa présence, mais là, avec le flot d’émotions qui me submergeaient, j’étais à deux doigts de lui mettre une balle.
Respire, Tanisha, me répétais-je en boucle.
— Et Edith, repris-je, je suis certaine que la mission Méduse avait été classée. J’aimerais savoir qui bossait sur ce dossier.
— Je suis désolée, me répondit-elle avec un sourire. Je ne pourrai pas vous renseigner, j’ai beaucoup trop de demandes en cours, mais attendez, je connais quelqu’un qui pourrait vous aidez.
Encore ces dents, vite, une pince ! Non, non, secouai-je la tête, je dois rester calme.
Nous tapotions des doigts à l’unisson. Elle sur les touches de son clavier. Moi, sur le bureau, signe de mon impatience.
Avant que je ne comprenne ce qu’elle fichait, j’étais f****e.
— O’Cain, Tanisha aurait besoin que tu éclaires sa lanterne.
L’envie de la tuer revint au galop. Étais-je prête à perdre mon boulot et à moisir en prison pour ce crime ? Je me posai sérieusement la question. Tous ceux qui me connaissaient savaient que j’évitais Godric comme le diable éviterait l’eau bénite. Edith venait de me piéger et j’avais trop besoin de l’information pour faire l’enfant. Mais elle me le paierait. C’était une promesse.
Surtout, je n’avais pas loupé son double sens pourri.
— Oh, il vous attend dans son atelier, me dit-elle alors que son sourire de hyène n’avait pas quitté sa bouche de g***e.
Je ne répondis pas, trop énervée et aussi trop occupée à canaliser ma haine. Qu’arriverait-il si je me contentais de lui foutre mon poing dans la face ? C’est ce qui arriverait si je m’attardais trop. J’avais à peine fait un pas qu’elle reprenait :
— Mais de rien, Tanisha.
— s****e ! crachais-je.