CRYSTAL
Devant l'hôtel, assises dans sa voiture, nous respectons notre rituel vieux de huit ans : une pâtisserie, une cigarette, un briquet chacun. Nos téléphones connectés en appel de groupe. Silence pendant une minute.
— J'ai vingt et un ans, ai-je annoncé pour clore le rituel.
Dans le combiné, j'entends un "joyeux anniversaire" démarrer. Travis, évidemment.
— On ne chante pas, rappela une autre voix.
— Et pourquoi pas ? protesta-t-il. Si je veux chanter, je chante !
Je l'exclus de l'appel, en souriant malgré moi.
Quand nous étions « en enfer », ce rituel marquait nos anniversaires : pas de chansons, juste une flamme, une cigarette et une pâtisserie. Et on continue de le respecter, coûte que coûte.
Après ce moment suspendu, nous sortons enfin de la voiture. Les têtes se tournaient sur notre passage. Dans l'ascenseur privé, un homme en smoking nous salue.
— Bonjour, Mesdames. Pourriez-vous confirmer votre passage ?
— Katrina Belfort et son amie Romandie Lopo Pia, répondis-je sans hésiter.
Il acquiesce, lance l'ascenseur. Tamara me glisse dans le dos en morse : *C'est qui, ces vieilles chenilles ?*
*Deux veuves enterrées , répondis je en morse . Officiellement, elles sont encore vivantes.*
L'ascenseur s'ouvre sur une foule bruissante et une musique assourdissante. Nous fonçons vers le bar.
— Six shots, demande Tamara avec une élégance qui ne lui ressemble pas.
On trinque.
— À une soirée entre demoiselles.
Deux tournées plus tard, Tamara me signale :
— Dix heures vingt. Blondinet te fixe.
— C'est peut-être toi qu'il fixe.
— Pas assez masculin à mon goût... on dirait qu'il vient de sortir de l'œuf.
Je ris.
— Aide-le à enlever le reste de sa coquille, maman.
— Pas ce soir. Mon instinct maternel est en pause.
À midi pile, c'est moi qui repère un brun pour elle. Elle sourit.
— Allons danser. Les meilleurs arrivent toujours à la fin.
Quelques minutes plus tard, nous étions sur la piste de danse. Au milieu d'un rythme lent et sensuel, Tamara prit le rôle de l'homme, moi celui de la femme. Nous nous lancions des répliques théâtrales, des tournures de bal qui faisaient rire les spectateurs autour.
C'est alors que deux hommes s'approchèrent. La démarche est fluide. L'élégance prédatrice. Vampires.
— Mesdames, dit l'un d'eux. Vous dansez avec une telle grâce... permettez que nous concluions cette valse ?
Dans mon dos, Tamara tapota : Adjugé.
Nous nous séparons. Elle part avec le sien. Je me retrouve face à un brun d'1m87, silhouette moyenne mais solide. Il sent délicieusement bon. Mais je sais qu'avec les vampires... ce qui sent bon est souvent ce qui mord le plus vite
Il me fait tourner sur moi-même avant de me plaquer contre son torse. Quel homme...
— Vous semblez un peu dans la lune, très chère.
Son visage n'est pas mal du tout, et sa voix à cette douceur mielleuse, presque chantante.
— Hélas... je n'ai pas de vue sur la lune, dans cette pièce.
— Vous pouvez alors avoir... une vue sur moi.
J'aime les gens directs, mais pas les prétentieux.
— Vous seriez donc comparable à la lune ?
— Je peux devenir bien plus pour vous... car, à mes yeux, vous ressemblez déjà à un soleil.
Je souris à peine, mais cela suffit pour qu'il se croit déjà sur la bonne voie. La valse s'achève, et il s'incline légèrement avant de me tendre la main.
J'hésite, plus amusée qu'autre chose. Il croit à de la timidité.
Mettez-moi en confiance, cher croc acéré.
Il me ramène vers lui, pose une main sur mes reins. Ce toucher baladeur... je déteste.
Je retire lentement sa main, la repose plus haut, sur ma taille. Jouons les timides. Il me conduit dans un box à l'écart, plus calme, loin des regards. Il m'invite à m'asseoir et s'installe à côté de moi. Le velours sombre des banquettes absorbe la lumière, et l'air y est plus lourd.
Il me fait asseoir, prend place à côté de moi. Un serveur apparaît aussitôt, un verre sur son plateau. Il le tend et me le tend avec un sourire qui se veut irrésistible.
Je lui adresse un sourire, l'approche de mon nez, goûte à peine.
Hallucinogènes.
Ma moelle épinière me le signale aussitôt. Je pousse un soupir intérieur. Je bois tout de même une infime gorgée qui n'aura sans doute pas le moindre effet sur moi puis lève les yeux vers lui. Il jubile déjà, incapable de cacher sa satisfaction
Un vampire de troisième ordre, à n'en pas douter.
Le genre qui n'a pour toute différence avec les humains qu'une longévité dérisoire et une obsession maladive pour le sang. Des créatures bruyantes, superficielles, jamais capables de regarder au-delà des apparences.
Et lui, évidemment, me dévore déjà des yeux, ravi d'avance comme si j'étais déjà à lui
— Alors, comment vous sentez-vous ? demande-t-il en se penchant vers moi, les pupilles dilatées d'anticipation.
— Heureuse... répondis-je, me glissant volontairement dans son jeu.
Il s'approche encore, trop près, prêt à m'embrasser. Mon regard balaie rapidement le box . Je pourrais le tuer ici, mais cela alerterait tous les prédateurs du coin.
Alors... jouons.
Je détourne légèrement la tête, feignant la timidité.
— Comment vous appelez-vous ?
Il hésite une seconde, puis lâche :
— Ka... Travis Barker.
Travis Barker ? Et pourquoi pas Dieu en personne, tant qu'on y est ?
Je retiens un éclat de rire, le réduisant à un simple sourire étiré. Il croit m'avoir charmée. C'est vrai que le numéro un indétrôné depuis cinq ans fait rêver... mais sûrement pas sous ce déguisement de pacotille.
Je pose ma main sur son torse, descends lentement jusqu'à sa gorge. Il se détend, persuadé que je me rends enfin. Ses lèvres s'ouvrent, ses pupilles se dilatent.
Je m'approche, frôle son oreille d'un souffle.
— C'est ça, ton grand numéro ? Tu ressembles plus à un adolescent en rut qu'à un prédateur là .
Il cligne des yeux, piqué, sur le point de répliquer. Mais dans ce bref flottement, j'agis.
Ma main se referme sur sa pomme d'Adam, le forçant à ouvrir la bouche dans un réflexe d'air. De l'autre, je plaque son propre verre contre ses lèvres. Pris par surprise, il avale malgré lui, ses yeux s'écarquillant. Le liquide descend dans sa gorge avant qu'il n'ait le temps de comprendre.