me savoir jaloux, car on ne peut être jaloux légitimement que de
quelqu’un qui vous a accordé des droits sur lui. Et il me semblait
à l’époque que les filles sérieuses n’aimaient pas montrer dès le
début leurs véritables sentiments. Je devais donc respecter cette
légitime pudeur féminine.
Il y eut aussi des moments où elle ne dansait pas. Je restais à
côté d’elle pour discuter. Elle s’appelait Apolline et était en
deuxième année d’anglais. Elle voulait devenir interprète, si du
moins, l’année suivante, elle pouvait obtenir une bourse pour aller
faire cette spécialité à l’étranger. Puis nous parlâmes de certains
professeurs que nous connaissions, chacun donnant son avis sur
sa manière d’enseigner. Ensuite nous parlâmes de l’insuffisance
de la vie culturelle à Brazzaville et insensiblement, nous
passâmes à notre conception du théâtre et à notre point de vue sur
les auteurs n***o-africains. Par plusieurs fois je me surpris à ce
qu’au séminaire, nous appelions le péché d’orgueil. Pour briller
devant Apolline, je défendis quelques fois des points de vue que
j’avais mal assimilés en prenant à témoin des auteurs que je
n’avais pas toujours lus. Je sentais une ivresse plus douce que
celle qu’aurait pu m’occasionner l’alcool avalé depuis le début de
la soirée. Depuis ma sortie du séminaire, c’était la première fois
que j’avais une discussion d’un tel niveau. Les rares fois où
j’avais voulu entamer un échange d’opinions avec mes camarades
j’avais été frappé par la pauvreté des arguments. Leurs
conversations ressemblaient à l’attitude des gens oisifs qui, ne
sachant rien faire de leurs mains, s’en servent pour lancer des
pierres sur les gens qui passent. L’esprit et la bouche étaient forts
à déchirer à pleines dents le voisin. Tel n’était pas le cas
d’Apolline.
Un moment où la conversation s’arrêta quelques minutes, elle
regarda sa montre.
– Il est tard, il faut que je m’en aille maintenant.
– Mais c’est le moment où il y a le plus d’ambiance.
– Justement, je préfère partir sur cette impression plutôt que
d’attendre la fin quand tout se meurt et qu’on est épuisé. Vous
savez, me dit-elle, une bonne chose est comme une canne à sucre.
Une fois que vous en avez mâché tout le sucre et le jus, il est
inutile de la garder dans la bouche. Vous ne sentirez que le goût
râpeux de la fibre et vous vous ferez inutilement mal aux
mâchoires.
– Vous permettez alors que je vous accompagne ?
Elle ne répondit pas mais je vis passer dans ses yeux cette
lueur de plaisir qu’on a lorsqu’on avale du bon vin de palme
glacé.
Le silence me fit perdre contenance. Elle ferma les yeux et ne
bougea que les lèvres :
– Pourquoi pas ?
Elle n’habitait pas très loin. Et dehors je n’eus plus rien à lui
dire. À la vérité, j’avais envie de lui déclarer déjà mon amour.
Mais je savais que si je m’y prenais ainsi elle me rirait au nez.
Devais-je lui prendre la main, le bras ou la serrer par la taille ?
Nos mains n’étaient pas éloignées. D’autre part, je l’ai déjà dit,
nous nous les étions pressées en dansant. Nos corps s’étaient
serrés. Pourquoi étais-je paralysé et ne pouvais-je refaire ces
gestes que tout à l’heure j’avais naturellement accomplis en
public ? C’est quand je vis que nous approchions de la rue où elle
habitait que je me décidai à l’entourer de mes bras contre moi.
– Apolline je voudrais vous embrasser.
J’avais remarqué dans les films que le premier engagement
d’une femme à un homme était un b****r sur la bouche. Elle mit
sa tête contre ma poitrine et au lieu de m’offrir ses lèvres, se
blottit contre moi. J’entendis qu’elle poussait un soupir. Ça y est !
Je l’avais exaspérée. Mais au point où j’en étais, à quoi bon
reculer.
– Je vous dégoûte tant que ça ?
Elle se serra plus fort contre moi et soupira encore. Je
comprenais de moins en moins. J’allais, vaincu, la lâcher quand je
me rendis compte qu’elle ne voulait pas me laisser partir.
– Vous ne vous moquez pas de moi ? dit-elle d’une voix
d’enfant et en me regardant droit dans les yeux. Je fis non de la
tête. Elle se mit à pleurer…
Nous avions convenu de nous retrouver le lendemain. Je
l’emmenai sur la route du nord, dans une vallée qui avait été
aménagée par un vieux métis. Il avait créé un lac artificiel autour
duquel étaient construites des paillotes à l’ombre desquelles on
servait des plats locaux : malangua en liboké, saca-saca, poulet
batéké au pili-pili, manioc… Sur le lac, des enfants jouaient avec
des pirogues. Apolline m’avoua qu’elle aimerait faire une
promenade en bateau, mais nous tombâmes d’accord que pour
cela il fallait être seuls. Ici, cela aurait l’air d’être de
l’exhibitionnisme car les paillotes étaient par rapport au lac
comme des gradins par rapport à un terrain de sport.
Cette fois nous n’abordâmes plus les sujets du soir précédent.
Chacun voulait connaître l’autre. Ainsi je réussis à avoir ses
confidences. Elle avait déjà été fiancée, et cela faisait un an
qu’elle avait rompu. Il s’agissait d’un ami d’enfance. « Il était très
beau, sais-tu ! » Un moment ils avaient été ensemble au lycée,
puis il avait disparu.
Et un jour il avait reparu, venant du Congo-Kinshasa.
Diamantaire, il était cousu d’argent et roulait une « Mercedes »
décapotable.
Au début il était pour elle plein d’attention, puis il devint
méchant.
– Qu’entends-tu par méchant ?
– Oh ! fit-elle en haussant les épaules.
Moi-même je me confiais. Je lui racontai mon enfance.
Comment entré trop tôt au juvénat puis au séminaire, je m’étais
coupé du monde. Je lui dis mes aspirations, mes grands
problèmes. Aujourd’hui que j’y repense je ne peux m’empêcher
de sourire. Je cherchais à me présenter comme un ténébreux
romantique ; incompris de la famille, de la société et des amis.
Elle était la première personne qui semblait me comprendre. Il y
avait eu le Père Flandrin aussi. Mais c’était le Maître, que
j’admirais et qui redonnait espoir en l’existence de quelque chose
de bon en l’homme. À lui, cependant, je n’avais jamais pu dire
certaines choses.
Tout cela, je songe quelquefois à l’écrire. J’ai, je crois, dans
ma vie amassé assez d’expérience pour un roman.
– Pourquoi n’écris-tu pas ?
– Les études, les examens…
Elle me prit les mains et me regarda dans les yeux.
– Mais écrire est plus important que les études, sais-tu.
Quand nous arrivâmes dans Brazzaville, nous ne sûmes où
aller. Les rues sont désertes le dimanche. Et pour qui n’aime pas
les bars, ou les bavardages inutiles, il n’y a guère de quoi se
distraire. Il y a certes les cinémas où l’on joue un western ou un
policier américain de goût douteux. Vous pouvez aussi aller vous
égosiller et trépigner au stade de la révolution pour ou contre telle
équipe. Mais Apolline me rejoignait dans la condamnation sans
appel de ces divertissements. Il faut avouer que ce jour-là nous
bénîmes le sport. Jonas avait été applaudir la « Tornade du
Djoué ». La maison était ainsi vide. Apolline ne fut donc pas
gênée de m’accompagner. De se retrouver seuls, fit renaître la
timidité que j’avais éprouvée la veille dans la nuit.
Mon dieu que ce fut doux !... Je la revois encore sous moi
fermer les yeux, la joue contre l’oreiller, respirant fortement.
Quand je m’éveillais elle me regardait et me caressait d’un
doigt les arcades sourcilières, la ligne du nez, les lèvres.
– Dors, chuchotait-elle.
Je refermai les yeux et lui souris.
– Il était beau mon fiancé, tu sais.
Je me mis à l’interroger sur ce fiancé qui semblait toujours
s’interposer entre nous. Je voulais qu’elle me le décrive
complètement. J’espérais que connaissant ses qualités, sans
vouloir l’imiter, je saurais ainsi dans quel cas Apolline serait
amenée à me comparer avec lui.
Elle me confia qu’elle l’avait tellement aimé, qu’il était arrivé
un moment où elle ne pouvait plus se passer de lui. Ils avaient
convenu de se marier l’année suivante. En attendant elle s’était
mise en ménage avec lui. Au début de fut la véritable lune de
miel. Puis il prit l’habitude lorsqu’elle étudiait le soir, de sortir
sans elle. Il ne lui disait jamais ni où, ni avec qui il s’en allait.
Apolline savait bien sûr qu’ainsi font les hommes au Congo, mais
elle n’arrivait pas à s’y faire. Au début elle essaya de dominer sa
jalousie. Quand sa grande sœur vint la voir à Brazzaville,
Apolline se plaignit, espérant que celle-ci interviendrait pour
arranger les choses. L’aînée soupira et lui dit :
– Que veux-tu ? C’est comme ça. Ni toi, ni moi n’y
changerons rien. Au début de mon mariage, moi non plus je ne le
supportais pas, mais avec le temps… je m’y suis faite. C’est un
homme, tu es une femme. Chacun a ses droits. Moi quand j’ai
l’occasion de faire aussi une frasque sans qu’il s’en aperçoive, je
n’hésite pas. C’est ma consolation. Quant à toi, ce qu’il faut
considérer, c’est l’argent qu’il a.
Apolline essaya tout : la douleur, la colère ; elle alla voir le
féticheur. Par moment, il sortait avec elle pendant une semaine
entière, puis il découchait à nouveau pendant quinze jours. Il lui
arrivait même de ne venir manger à midi qu’une demi-heure et de
s’en aller. Pendant ses absences, elle recevait des coups de
téléphone anonymes du genre de :
– C’est toi Apolline ?
– Oui.
– Tu ferais mieux de quitter la maison. Ton Albert est avec
moi en ce moment. Je l’ai bien satisfait, il fait la sieste-là, à portée
de ma main.
Et quand elle en parlait à Albert, lui niait toujours. Un jour, elle
en eut assez et s’en alla.
Apolline me comparait toujours à son ancien fiancé. À mon
avis, une fille aussi belle, avec de tels sentiments et un tel niveau
de connaissances était chose exceptionnelle chez nous. Que, de
surcroît, je fus celui qu’elle aimait me désarçonna, et je perdis peu
à peu le contrôle de moi. Mais les femmes sont bizarres. Pourquoi
avait-elle même aimé ce diamantaire qui me semblait grossier ?
Je consacrais moins de temps à mes études et en passait plus
dans les bras d’Apolline, dans son lit ou le mien. Quand je
réagissais et faisais allusion à un travail qui m’attendait, elle se
moquait de moi en me disant qu’à ce rythme, j’allais m’abrutir.
Qu’avec tout ce que je savais elle ne voyait pas ce que j’avais
encore à apprendre. Ce n’était pas la première fois qu’on me
faisait cette remarque, mais je n’y prêtais jamais attention,
sachant bien que d’ici peu allait surgir une génération de jeunes
plus conscients de leurs responsabilités et plus travailleurs
qu’aucun d’entre nous. Mais il suffisait que ces paroles viennent
d’elle, pour que naisse en moi un sentiment de bonne conscience.
Je n’étais pas sûr en sortant du séminaire que ce que j’y avais
appris me serait un avantage à l’université. Apolline m’assurait
que j’étais au-dessus du niveau.
Apolline aimait quelquefois me taquiner.
– n***e, je n’aime pas que cette fille te regarde comme ça.
– Quelle fille ?
– Ne fais pas l’innocent. Ne prends pas l’air sérieux alors que
tu as envie de sourire. Tu vois bien de qui je parle.
– Non !
– J’ai envie de te pincer ou de te mordre. Et elle me mordait.
Après un moment d’accalmie elle me disait ;
– Dis-toi bien que tu n’es qu’à moi, j’arracherai les yeux à
celle qui s’amusera à vouloir te toucher.
Il y avait certes de la coquetterie dans tout ceci. Mais j’avais
remarqué que depuis que je sortais et me montrais avec Apolline,
d’autres femmes, et qui étaient belles, nous regardaient avec
envie. Les femmes souvent ne désirent un homme que lorsqu’une
autre femme l’a mis en valeur.
Mais je vous ennuierais vite à raconter ce qu’était notre vie. Je
ne sais pas si c’est vrai que les couples heureux n’ont pas
d’histoires. Mais je sais que celle-ci agace ceux qui l’écoutent ou
la lisent (Note de l’éditeur : il est surtout agaçant qu’un auteur
soit plus ennuyeux que l’histoire qu’il ne raconte pas).
Les jours filèrent à une vitesse dont je n’avais pas conscience,
car je ne pensais qu’à faire durer les moments passés en commun
avec Apolline. C’est elle qui, au détour d’une étreinte, me rappela
qu’on approchait des vacances de Noël.– Je t’emmène avec moi à Mossaka. Je suis sûre que tu plairas
à mes parents. Je ne veux pas me séparer de toi, même pour deux
semaines.
Moi je me demandai si elle parlait sérieusement ou non et me
dis finalement qu’au fond elle était sans doute habituée à cette
spontanéité avec ses parents. Ce devait être dans les mœurs de sa
tribu, qui n’avait rien à voir avec celles de la mienne.
Pour avoir la fille qu’on aime, il faut vaincre sa timidité. Ne
pas avoir honte de prendre sa main et de se mettre nu devant elle,
même quand c’est la première fois. Il ne faut pas avoir honte
d’aller trouver la belle-famille.
Mais cette fois je n’arrivais pas à me dominer. J’avais peur de
débarquer ainsi chez des gens d’une autre tribu, qui au bout du
compte avaient peut-être songé à un autre destin pour leur fille. Et
puis surtout les nombreuses sorties que nous avions faites
ensemble et les petits cadeaux que je lui avais offerts me
laissaient, en cette fin de mois, sans le sou. Non seulement je ne
pourrais offrir les traditionnels dons préliminaires qu’attend la
belle-famille, mais je n’avais pas non plus de quoi payer le bateau
jusqu’à Mossaka.
Le jour de son départ, j’allai donc l’accompagner au port.
Nous nous sentions comme étrangers à la foule qui nous entourait
en criant, en portant ses cuvettes pleines de manioc et d’objets
achetés en ville. La plupart des passagers était surtout préoccupée
par le souci d’avoir une place confortable. Pourtant certains, qui
connaissaient Apolline, vinrent nous troubler par plusieurs fois
pour lui parler. C’était des pays. Ils lui parlaient en dialecte et cela
m’énervait de ne rien comprendre. Je ne savais pas dans quel état
je verrais le bateau s’éloigner, mais j’avais hâte qu’on donnât le
signal du départ. Les derniers moments qui précèdent la
séparation sont toujours pénibles. Depuis la veille, j’avais tout dit
de tout ce que je voulais lui confier. Je n’avais rien à ajouter et je
ne pouvais pourtant m’en aller. Quand le moment vînt de nous
dire au revoir et qu’elle monta sur les deux planches qui faisaient
pont entre le quai et le bateau, dans un sourire, les yeux embués
de larmes, elle me dit :
– Dis, grand n***e, tu crois que je reviendrai ?
Cela allait faire dix jours que les cours avaient repris. Apolline
n’était pas rentrée. Elle avait pourtant promis de me câbler pour
que je puisse aller l’accueillir. Je n’avais rien reçu.
Je savais que les bateaux n’étaient pas réguliers, et qu’ils
n’arrivaient guère qu’au rythme de deux par mois. En sortant
d’un cours je me rendis au port pour m’informer. On m’y
répondit que le bateau en provenance de Mossaka arriverait le
surlendemain vers sept heures et demie, mais que ce n’était
qu’approximatif car souvent il lui arrivait d’être en retard de
plusieurs heures. Mon cœur bondit de joie. Il me semblait que je
ne pouvais vivre sans Apolline. Depuis son départ je trouvais tout
le monde peu intéressant. Je profitai du temps qui m’était accordé
pour lui chercher un cadeau. Habituellement dans ces cas un
amant s’ingénie à trouver ce qui peut satisfaire la coquetterie de
celle à laquelle il pense. Dans le cas précis, j’avais remarqué
qu’Apolline avait des goûts pleins d’originalité et discrets et je
craignais de mal choisir. D’autre part, les toilettes des femmes et
les bijoux sont hors de portée pour un étudiant qui doit, sur sa
bourse, nourrir sa famille. J’avais un ami sculpteur sur la route du
Nord. J’empruntai à Samba son vélomoteur pour me rendre sur le
lieu de travail de l’artiste. Celui-ci, en effet, avait dû fuir la foule
et la famille de Poto-Poto qui ne comprenait pas que la création
artistique n’est pas affaire de dilettantisme mais réclame un
travail continu et solitaire. Je lui expliquai ce qui m’amenait. Il
me guida dans mon choix et ne me fit payer que la moitié du prix
de la pièce. C’était un masque.
Le jour indiqué, dès sept heures du matin, j’étais sur le port.
J’avais amené un livre pour passer le temps, mais je relisais dix
fois la même page sans être capable de dire à qui me l’aurait
demandé ce que je venais de parcourir. En fait je regardais le
Pool, de part et d’autre de l’île Mbamou, espérant apercevoir laCela allait faire dix jours que les cours avaient repris. Apolline
n’était pas rentrée. Elle avait pourtant promis de me câbler pour
que je puisse aller l’accueillir. Je n’avais rien reçu.
Je savais que les bateaux n’étaient pas réguliers, et qu’ils
n’arrivaient guère qu’au rythme de deux par mois. En sortant
d’un cours je me rendis au port pour m’informer. On m’y
répondit que le bateau en provenance de Mossaka arriverait le
surlendemain vers sept heures et demie, mais que ce n’était
qu’approximatif car souvent il lui arrivait d’être en retard de
plusieurs heures. Mon cœur bondit de joie. Il me semblait que je
ne pouvais vivre sans Apolline. Depuis son départ je trouvais tout
le monde peu intéressant. Je profitai du temps qui m’était accordé
pour lui chercher un cadeau. Habituellement dans ces cas un
amant s’ingénie à trouver ce qui peut satisfaire la coquetterie de
celle à laquelle il pense. Dans le cas précis, j’avais remarqué
qu’Apolline avait des goûts pleins d’originalité et discrets et je
craignais de mal choisir. D’autre part, les toilettes des femmes et
les bijoux sont hors de portée pour un étudiant qui doit, sur sa
bourse, nourrir sa famille. J’avais un ami sculpteur sur la route du
Nord. J’empruntai à Samba son vélomoteur pour me rendre sur le
lieu de travail de l’artiste. Celui-ci, en effet, avait dû fuir la foule
et la famille de Poto-Poto qui ne comprenait pas que la création
artistique n’est pas affaire de dilettantisme mais réclame un
travail continu et solitaire. Je lui expliquai ce qui m’amenait. Il
me guida dans mon choix et ne me fit payer que la moitié du prix
de la pièce. C’était un masque.
Le jour indiqué, dès sept heures du matin, j’étais sur le port.
J’avais amené un livre pour passer le temps, mais je relisais dix
fois la même page sans être capable de dire à qui me l’aurait
demandé ce que je venais de parcourir. En fait je regardais le
Pool, de part et d’autre de l’île Mbamou, espérant apercevoir la
me savoir jaloux, car on ne peut être jaloux légitimement que de
quelqu’un qui vous a accordé des droits sur lui. Et il me semblait
à l’époque que les filles sérieuses n’aimaient pas montrer dès le
début leurs véritables sentiments. Je devais donc respecter cette
légitime pudeur féminine.
Il y eut aussi des moments où elle ne dansait pas. Je restais à
côté d’elle pour discuter. Elle s’appelait Apolline et était en
deuxième année d’anglais. Elle voulait devenir interprète, si du
moins, l’année suivante, elle pouvait obtenir une bourse pour aller
faire cette spécialité à l’étranger. Puis nous parlâmes de certains
professeurs que nous connaissions, chacun donnant son avis sur
sa manière d’enseigner. Ensuite nous parlâmes de l’insuffisance
de la vie culturelle à Brazzaville et insensiblement, nous
passâmes à notre conception du théâtre et à notre point de vue sur
les auteurs n***o-africains. Par plusieurs fois je me surpris à ce
qu’au séminaire, nous appelions le péché d’orgueil. Pour briller
devant Apolline, je défendis quelques fois des points de vue que
j’avais mal assimilés en prenant à témoin des auteurs que je
n’avais pas toujours lus. Je sentais une ivresse plus douce que
celle qu’aurait pu m’occasionner l’alcool avalé depuis le début de
la soirée. Depuis ma sortie du séminaire, c’était la première fois
que j’avais une discussion d’un tel niveau. Les rares fois où
j’avais voulu entamer un échange d’opinions avec mes camarades
j’avais été frappé par la pauvreté des arguments. Leurs
conversations ressemblaient à l’attitude des gens oisifs qui, ne
sachant rien faire de leurs mains, s’en servent pour lancer des
pierres sur les gens qui passent. L’esprit et la bouche étaient forts
à déchirer à pleines dents le voisin. Tel n’était pas le cas
d’Apolline.
Un moment où la conversation s’arrêta quelques minutes, elle
regarda sa montre.
– Il est tard, il faut que je m’en aille maintenant.
– Mais c’est le moment où il y a le plus d’ambiance.
– Justement, je préfère partir sur cette impression plutôt que
d’attendre la fin quand tout se meurt et qu’on est épuisé. Vous
savez, me dit-elle, une bonne chose est comme une canne à sucre.
Une fois que vous en avez mâché tout le sucre et le jus, il est
inutile de la garder dans la bouche. Vous ne sentirez que le goût
râpeux de la fibre et vous vous ferez inutilement mal aux
mâchoires.
– Vous permettez alors que je vous accompagne ?
Elle ne répondit pas mais je vis passer dans ses yeux cette
lueur de plaisir qu’on a lorsqu’on avale du bon vin de palme
glacé.
Le silence me fit perdre contenance. Elle ferma les yeux et ne
bougea que les lèvres :
– Pourquoi pas ?
Elle n’habitait pas très loin. Et dehors je n’eus plus rien à lui
dire. À la vérité, j’avais envie de lui déclarer déjà mon amour.
Mais je savais que si je m’y prenais ainsi elle me rirait au nez.
Devais-je lui prendre la main, le bras ou la serrer par la taille ?
Nos mains n’étaient pas éloignées. D’autre part, je l’ai déjà dit,
nous nous les étions pressées en dansant. Nos corps s’étaient
serrés. Pourquoi étais-je paralysé et ne pouvais-je refaire ces
gestes que tout à l’heure j’avais naturellement accomplis en
public ? C’est quand je vis que nous approchions de la rue où elle
habitait que je me décidai à l’entourer de mes bras contre moi.
– Apolline je voudrais vous embrasser.
J’avais remarqué dans les films que le premier engagement
d’une femme à un homme était un b****r sur la bouche. Elle mit
sa tête contre ma poitrine et au lieu de m’offrir ses lèvres, se
blottit contre moi. J’entendis qu’elle poussait un soupir. Ça y est !
Je l’avais exaspérée. Mais au point où j’en étais, à quoi bon
reculer.
– Je vous dégoûte tant que ça ?
Elle se serra plus fort contre moi et soupira encore. Je
comprenais de moins en moins. J’allais, vaincu, la lâcher quand je
me rendis compte qu’elle ne voulait pas me laisser partir.
– Vous ne vous moquez pas de moi ? dit-elle d’une voix
d’enfant et en me regardant droit dans les yeux. Je fis non de la
tête. Elle se mit à pleurer…
Nous avions convenu de nous retrouver le lendemain. Je
l’emmenai sur la route du nord, dans une vallée qui avait été
aménagée par un vieux métis. Il avait créé un lac artificiel autour
duquel étaient construites des paillotes à l’ombre desquelles on
servait des plats locaux : malangua en liboké, saca-saca, poulet
batéké au pili-pili, manioc… Sur le lac, des enfants jouaient avec
des pirogues. Apolline m’avoua qu’elle aimerait faire une
promenade en bateau, mais nous tombâmes d’accord que pour
cela il fallait être seuls. Ici, cela aurait l’air d’être de
l’exhibitionnisme car les paillotes étaient par rapport au lac
comme des gradins par rapport à un terrain de sport.
Cette fois nous n’abordâmes plus les sujets du soir précédent.
Chacun voulait connaître l’autre. Ainsi je réussis à avoir ses
confidences. Elle avait déjà été fiancée, et cela faisait un an
qu’elle avait rompu. Il s’agissait d’un ami d’enfance. « Il était très
beau, sais-tu ! » Un moment ils avaient été ensemble au lycée,
puis il avait disparu.
Et un jour il avait reparu, venant du Congo-Kinshasa.
Diamantaire, il était cousu d’argent et roulait une « Mercedes »
décapotable.
Au début il était pour elle plein d’attention, puis il devint
méchant.
– Qu’entends-tu par méchant ?
– Oh ! fit-elle en haussant les épaules.
Moi-même je me confiais. Je lui racontai mon enfance.
Comment entré trop tôt au juvénat puis au séminaire, je m’étais
coupé du monde. Je lui dis mes aspirations, mes grands
problèmes. Aujourd’hui que j’y repense je ne peux m’empêcher
de sourire. Je cherchais à me présenter comme un ténébreux
romantique ; incompris de la famille, de la société et des amis.
Elle était la première personne qui semblait me comprendre. Il y
avait eu le Père Flandrin aussi. Mais c’était le Maître, que
j’admirais et qui redonnait espoir en l’existence de quelque chose
de bon en l’homme. À lui, cependant, je n’avais jamais pu dire
certaines choses.
Tout cela, je songe quelquefois à l’écrire. J’ai, je crois, dans
ma vie amassé assez d’expérience pour un roman.
– Pourquoi n’écris-tu pas ?
– Les études, les examens…
Elle me prit les mains et me regarda dans les yeux.
– Mais écrire est plus important que les études, sais-tu.
Quand nous arrivâmes dans Brazzaville, nous ne sûmes où
aller. Les rues sont désertes le dimanche. Et pour qui n’aime pas
les bars, ou les bavardages inutiles, il n’y a guère de quoi se
distraire. Il y a certes les cinémas où l’on joue un western ou un
policier américain de goût douteux. Vous pouvez aussi aller vous
égosiller et trépigner au stade de la révolution pour ou contre telle
équipe. Mais Apolline me rejoignait dans la condamnation sans
appel de ces divertissements. Il faut avouer que ce jour-là nous
bénîmes le sport. Jonas avait été applaudir la « Tornade du
Djoué ». La maison était ainsi vide. Apolline ne fut donc pas
gênée de m’accompagner. De se retrouver seuls, fit renaître la
timidité que j’avais éprouvée la veille dans la nuit.
Mon dieu que ce fut doux !... Je la revois encore sous moi
fermer les yeux, la joue contre l’oreiller, respirant fortement.
Quand je m’éveillais elle me regardait et me caressait d’un
doigt les arcades sourcilières, la ligne du nez, les lèvres.
– Dors, chuchotait-elle.
Je refermai les yeux et lui souris.
– Il était beau mon fiancé, tu sais.
Je me mis à l’interroger sur ce fiancé qui semblait toujours
s’interposer entre nous. Je voulais qu’elle me le décrive
complètement. J’espérais que connaissant ses qualités, sans
vouloir l’imiter, je saurais ainsi dans quel cas Apolline serait
amenée à me comparer avec lui.
Elle me confia qu’elle l’avait tellement aimé, qu’il était arrivé
un moment où elle ne pouvait plus se passer de lui. Ils avaient
convenu de se marier l’année suivante. En attendant elle s’était
mise en ménage avec lui. Au début de fut la véritable lune de
miel. Puis il prit l’habitude lorsqu’elle étudiait le soir, de sortir
sans elle. Il ne lui disait jamais ni où, ni avec qui il s’en allait.
Apolline savait bien sûr qu’ainsi font les hommes au Congo, mais
elle n’arrivait pas à s’y faire. Au début elle essaya de ...