I.-2

2004 Mots
– Baste ! fit-elle, le travail ? Tu dois travailler. Tu dois briser tes nerfs : le travail est ta santé. Autrement ton foie t’étoufferait, je l’ai toujours dit. Tu ne ressembles pas à ton père, c’est de nous que tu tiens. Elle s’arrêta brusquement, prêta l’oreille, et lorsque la porte s’ouvrit, elle baissa vers la terre un regard glacé. – Francine, dit M. de Clergerie en rougissant, Madame fera son tour de promenade aujourd’hui un peu plus tôt que d’habitude. Prenez garde au grand soleil, veillez bien à suivre le côté gauche de l’avenue. Vous tournerez au carrefour, et vous reviendrez tranquillement par la charmille et le bois de noisetiers. Si Madame veut s’asseoir à l’ombre, il sera bon de porter sa capeline et de la jeter à ce moment sur ses épaules. Tandis qu’il parlait, la vieille dame, soudain livide, et probablement humiliée jusqu’au fond de sa pauvre âme obscure, redressait sa petite taille, s’efforçait de cacher sous son châle le tremblement de ses mains. Elle parut enfin se calmer. – Je regrette de vous déranger de si bonne heure, Francine, dit-elle, et un jeudi encore ! Il y a tant d’ouvrage ! Nous aurons la lessive demain. Je… Elle se caressait lentement les tempes du bout de ses doigts pointus, peut-être pour retenir une minute de plus, ou ressaisir, dans sa cervelle exténuée, les idées devenues si légères, sans forme, sans poids, sans couleur, ou tout à coup impétueuses et bourdonnantes, comme des mouches. – Je verrai où en est le maçon. Qu’il attende une semaine et le voilà pris par son travail en ville, nous ne l’aurons plus. C’est chaque fois ainsi, à cette époque de l’année, tu sais bien… Jadis nous allions chercher nous-mêmes notre provision à la briqueterie ; juge un peu : le cent de briques nous revenait à dix sous. La grange des Deruault, avec la toiture, nous a coûté trois mille francs. De nouveau ses mains se mirent à trembler de fatigue, et disparurent sous le tricot de laine. D’un dernier effort qui fit sourire cruellement la fille aux cheveux jaunes, elle pinça fortement les lèvres pour arrêter les paroles absurdes, les mots dangereux qu’elle sentait venir, que sa volonté ne contrôlerait plus, et, le front moite, le regard trouble mais encore dur, elle salua son fils d’un sourire et disparut à petits pas, impénétrable. M. de Clergerie rappela Francine d’un geste, et à voix basse : – Laissez Madame prendre les devants, à son aise, n’ayez pas l’air de la surveiller, n’approchez qu’à bon escient. Une fois de plus, je vous prie aussi de ne parler devant elle, entre vous, qu’avec précaution. La vieillesse a sans doute beaucoup affaibli sa mémoire, mais l’intelligence et la volonté restent intactes ; elle comprend tout, peut tout comprendre, au moment même où vous vous y attendrez le moins. N’est-ce pas ? Je sais que je puis avoir confiance en vous, Francine… Et veuillez aussi prévenir Mademoiselle que je désire la voir, dès son retour de la messe. – Bien, monsieur… Je promets à Monsieur… Monsieur peut compter… répétait la fille en agitant comiquement sa tête ronde, d’un air sagace. Elle s’échappa, rejoignit sa maîtresse sur le seuil de la cuisine, et avec le plus grand calme, sans élever ni baisser la voix, dit simplement : – Tu finiras l’escalier, François, il faut que je promène le chameau. Le valet de chambre montra un instant son visage blême, et fixa de nouveau les yeux sur ses belles savates de cuir grenat : – Ça va, dit-il. Tâche de la flanquer dans la mare aux grenouilles. T’auras le bonjour d’Alexis. La vieille dame s’était arrêtée docilement à sa place ordinaire, dans l’angle obscur de la pièce, la face tournée vers la fenêtre, attentive. Visiblement, depuis des jours et des jours, elle prenait sa part de ce divertissement matinal, le cœur défaillant d’angoisse, recevant dans sa misérable poitrine, comme autant de coups, chacun de ces mots injurieux, dont elle entendait le sens à merveille. Mais bien qu’elle s’y appliquât de toutes ses forces, il lui était impossible de les séparer de son rêve intérieur, de la monotone rumination de sa mémoire engourdie. Étaient-ils vraiment prononcés ? Les pensait-elle seulement, comme elle pensait tant de choses, connues d’elle seule, incommunicables ? En vain, sous les paupières mi-closes, par prudence, son regard avide épiait les lèvres, tâchait d’y surprendre, d’y saisir l’insulte au vol, à peine formée, en vain dépensait-elle à cette entreprise immense sa patience et sa ruse. Peine perdue. Elle voyait le pli sardonique de la bouche dans les visages impassibles, et longtemps, longtemps après, à ce qui lui semblait, le mot féroce venait l’atteindre, trop tard, beaucoup trop tard. Le mensonge des attitudes déférentes lui en imposait malgré elle. L’invraisemblance d’un tel supplice lui donnait l’illusion du cauchemar. D’ailleurs, hors de la présence de son fils, la vie quotidienne ne lui proposait plus que de telles énigmes, qu’elle osait à peine essayer de résoudre, de peur de sentir aussitôt chanceler sa raison. Un jour, à bout de patience, elle avait giflé la fille aux cheveux jaunes, et la consternation générale, la pitié qu’elle avait cru lire dans tous les yeux avait plus cruellement blessé son orgueil qu’aucune insulte. Elle souffrait désormais sans se plaindre, avec la vigilance et la ténacité d’un animal. – Écoute bien, reprit le valet de chambre, retiens ce que je vais te dire, ma toute belle. En plus du chameau, la maison va devenir intenable : vivement l’hiver et Paris ! J’ai été sonné au poker par Fiodor, nous avons joué toute la nuit. – Tu peux te regarder dans la glace, répondit tranquillement la fille sur le même ton, tu es jaune comme un coing, tu t’épuises la santé. Vise-moi le gars de Falaise avec sa lanterne, qui veut faire la pige à M. Fiodor. – M. Fiodor… M. Fiodor… Pourquoi monsieur ? Pourquoi Fiodor ? Parfaitement… Un ancien officier russe, qu’est-ce que ça me fait ? Je ne suis pas arrivé hier de mon village, ma petite, avec du foin dans mes sabots. Chez la baronne Voinard, tiens, j’ai vu des copains aussi distingués, le maître d’hôtel par exemple, un type de Mont-de-Marsan, un ancien séminariste, qui payait cinq louis ses cravates. – Allons, Français, dit une voix douce et chantante derrière la porte, ne vous en faites pas pour moi, mon vieux. À quoi ça sert, hé ? de se rendre jaloux : c’est bas… Mademoiselle vient de rentrer. Je pense que vous devriez emmener la vieille dame, Francine ? La femme de chambre rougit, haussa les épaules, et prenant le bras de sa maîtresse remonta lentement les marches, vers le jardin. – Idiote, cette gosse, remarqua François, en secouant l’une de ses précieuses savates pour en faire tomber la poussière. – Pas du tout, répondit M. Fiodor. Pourquoi idiote ? Seulement, elle perd son naturel – comment dites-vous ? – enfin elle perd sa nature. Comme c’est laid ! Je l’aimais tant ! On aurait cru qu’elle sortait d’une boîte à joujoux, avec une métairie, des arbres, et des petites vaches en bois. Positivement, elle sentait le sapin verni. De surprise, le valet de chambre faillit lâcher sa savate : – Quand même, vous allez fort ! s’écria-t-il. C’est vous qui lui payez son pastel Heurtebise, sa poudre et son rouge. Farceur ! Et voilà maintenant que vous lui avez fait boire de l’éther. Elle a failli s’empoisonner. – À qui la faute, reprit l’autre de sa voix douce. Cela est ma nature, je l’avoue. Chacun doit défendre sa nature, telle est la morale. Pourquoi n’a-t-elle pas défendu la sienne ? Personne ne défend ici sa nature, j’en ai mal au cœur. Ni Francine, ni vous, ni le patron, personne. Oui, parlez-moi du patron, j’ai lu ses livres ; c’est sans doute un homme considérable, mais combien aveugle ! (… Laissez les odieuses pantoufles, écoutez-moi…) Hé bien ! cette maison bourgeoise paraît digne et honnête elle est rongée par les insectes. – Dites donc ! – Par les insectes, répéta le chauffeur en colère. Parfaitement ! – Monsieur Fiodor, dit François, vous vous suicidez avec vos stupéfiants ; il faudrait vous enfermer – oui – pour votre bien. Selon moi, le devoir du gouvernement serait de protéger l’homme contre sa faiblesse de caractère. Un type supérieur comme vous, donner dans ces bobards-là, non ! – Vous me suivez mal, répliqua l’ancien officier russe, en étouffant un bâillement du bout de ses doigts, vous ne comprenez rien aux insectes. Notre immense pays lui-même a été dévoré par les insectes. Les insectes finiront pas avoir raison de toute la terre, souvenez-vous. Cher ami, vous êtes un garçon naturellement distingué, mais vous manquez d’éducation, permettez-moi… Je crains de ne pouvoir continuer à parler aussi franchement. – Quels insectes ? Le mildiou ? Le charançon ? Ou quoi ? – Ne blaguez pas… À mon sens, il y a ici deux êtres qui vivent selon leur nature bonne ou mauvaise : cette vieille dame, et la mademoiselle, ni plus ni moins. Les autres sont des insectes. – Vous vous payez ma tête, monsieur Fiodor. – Nullement, je vous prie. En aucune façon. Ils sont simplement hors de la vie. Je suis moi-même dehors, volontairement d’ailleurs, notez-le bien. Peut-être y rentrerai-je un jour ? Actuellement, nous ne pouvons que nous dévorer les uns les autres. Tel est le pouvoir du mensonge. Quelle idée a eue ce vieux respectable monsieur d’introduire dans sa maison un serviteur comme moi ? Je vous demande : suis-je ici à ma place ? Et il ne mettrait pour rien au monde les pieds dans un salon de danse ; il se couche à neuf heures et demie ! Mais je lui ai été recommandé par la comtesse Daveluy, cela est chic, il veut être généreux, entendez comme il me parle. Et néanmoins, il a peur de moi… Je pousse la voiture terriblement, lorsque j’ai besoin de me délasser. Quelle misère ! Vous autres, vous avez aussi peur de moi, et moi, en un sens, j’ai peur de vous. Nous nous faisons peur mutuellement, parce que nous ne connaissons que nos mensonges, et quoi derrière ? Quel piège ? Pourquoi jouez-vous au poker, mon vieux ? Pourquoi vous exercez-vous à boire du whisky et du champagne affreusement sec, comme au club ? Pourquoi cette petite, l’éther ? Pourquoi ces mensonges ? Ni la vieille dame ni la demoiselle n’ont peur, je l’avoue. C’est que la première, ami, est pleine de haine et de péché ; l’autre est un enfant. Qu’elle siffle entre ses dents de lait, vous verrez paraître un ange sur la crête du mur, un vrai petit ange, aussi léger qu’une fleur de chardon. – Vous êtes saoul, dit tranquillement le valet de chambre qui depuis un moment curait ses ongles avec la pointe de son couteau. Chacun son vice. Tout de même, le vin abîme moins son homme, avouez-le. M. Fiodor ouvrit ses lèvres rouges, dans un rire muet : – Je ne redoute pas le vin non plus, fit-il, quelle blague ! J’ai seulement bavardé un peu trop : je regrette de vous avoir ennuyé. À présent, je m’en vais voir la bagnole ; il faut que je fasse le train de 6 h. 30, ce soir : une arrivée. – Qui donc ? Je n’ai pas d’ordre, ni Francine non plus. Personne. – Ça viendra, ne vous agitez pas, restez tranquille, mon vieux. Vous devriez plutôt me plaindre : j’ai un démontage embêtant, je vais barboter dans la graisse. Et puis, tenez, voulez-vous que je les donne, moi, les ordres ? Hé bien, mettez des draps à la chambre – comment diable l’appelez-vous ?… – la chambre canari, c’est ça, oui !… Quelle idée ? Enfin la chambre dont le cabinet s’ouvre sur la bibliothèque, la chambre des travailleurs, quoi ! – Je comprends, dit le valet de chambre, je vous vois venir. Il n’y a pas de travailleurs ici. Vous ne pouvez parler que de deux types, puisque l’Auvergnat est mort : Mazenet ou M. Cénabre. – Vous avez gagné : c’est l’abbé Cénabre. Je dois même le conduire en passant jusqu’à Dorville. Et entre nous, mon vieux, pourquoi Mazenet tout court, pourquoi M. Cénabre ? – Je ne sais pas, fit l’autre en rougissant. Une idée. Ça m’est venu comme ça. Oh ! vous êtes trop malin. Vous allez chercher des choses… M. Fiodor s’étira, les bras levés au plafond, avec un petit gémissement de plaisir, et s’approcha brusquement de la fenêtre encore dans l’ombre. Le reflet de la pelouse inondée de soleil faisait paraître un peu plus pâles ses joues rasées, son front triste. L’immense jardin épanoui se peignit une seconde au fond de son regard dormant. Puis un gros bourdon vint heurter la vitre, comme une balle. – Voyez-les, dit-il, de sa voix redevenue si douce. Voyez-les, ami, là-bas ; elles sortent de la charmille, toutes les deux. La vieille dame écoute sûrement les oiseaux, et elle se dépêche de les aimer, car jamais son vieux cœur dur ne s’est ému pour personne, en vérité… Sérieusement, que pensez-vous de cette maison et de ces maîtres, vous, François ? – Ce que je pense ? Mais rien. Que voulez-vous que je pense ? C’est une maison mieux tenue que bien d’autres. Des savants, des académiciens, de gros propriétaires solides, presque pas de femmes, ça va. – Je vous déclare qu’elle est rongée par les insectes, poursuivit M. Fiodor, sur le même ton de confidence. Oui, je le répète, et que vous y verrez des choses épatantes. – C’est déjà rigolo de vous y voir, remarqua le valet de chambre, en rougissant de nouveau.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER