Dans la soirée, quand Mr. Bennet se retira, Mr. Darcy se leva et le suivit dans la bibliothèque. Elizabeth fut très agitée jusqu’au moment où il reparut. Un sourire la rassura tout d’abord : puis, s’étant approché d’elle sous prétexte d’admirer sa broderie, il lui glissa : – Allez trouver votre père ; il vous attend dans la bibliothèque. Elle s’y rendit aussitôt. Mr. Bennet arpentait la pièce, l’air grave et anxieux. – Lizzy, dit-il, qu’êtes-vous en train de faire ? Avez-vous perdu le sens, d’accepter cet homme ? Ne l’avez-vous pas toujours détesté ? Comme Elizabeth eût souhaité alors n’avoir jamais formulé de ces jugements excessifs ! Il lui fallait à présent en passer par des explications difficiles, et ce fut avec quelque embarras qu’elle affirma son attachement pour Darcy. – En d’autres termes, vous êtes décidée à l’épouser. Il est riche, c’est certain, et vous aurez de plus belles toilettes et de plus beaux équipages que Jane. Mais cela vous donnera-t-il le bonheur ? – N’avez-vous pas d’objection autre que la conviction de mon indifférence ? – Aucune. Nous savons tous qu’il est orgueilleux, peu avenant, mais ceci ne serait rien s’il vous plaisait réellement. – Mais il me plaît ! protesta-t-elle, les larmes aux yeux. Je l’aime ! Il n’y a point chez lui d’excès d’orgueil ; il est parfaitement digne d’affection. Vous ne le connaissez pas vraiment ; aussi, ne m’affligez pas en me parlant de lui en de tels termes. – Lizzy, lui dit son père, je lui ai donné mon consentement. Il est de ces gens auxquels on n’ose refuser ce qu’ils vous font l’honneur de vous demander. Je vous le donne également, si vous êtes résolue à l’épouser, mais je vous conseille de réfléchir encore. Je connais votre caractère, Lizzy. Je sais que vous ne serez heureuse que si vous estimez sincèrement votre mari et si vous reconnaissez qu’il vous est supérieur. La vivacité de votre esprit rendrait plus périlleux pour vous un mariage mal assorti. Mon enfant, ne me donnez pas le chagrin de vous voir dans l’impossibilité de respecter le compagnon de votre existence. Vous ne savez pas ce que c’est. Elizabeth, encore plus émue, donna dans sa réponse les assurances les plus solennelles : elle répéta que Mr. Darcy était réellement l’objet de son choix, elle expliqua comment l’opinion qu’elle avait eue de lui s’était peu à peu transformée tandis que le sentiment de Darcy, loin d’être l’œuvre d’un jour, avait supporté l’épreuve de plusieurs mois d’incertitude ; elle fit avec chaleur l’énumération de toutes ses qualités, et finit par triompher de l’incrédulité de son père. – Eh bien, ma chérie, dit-il, lorsqu’elle eut fini de parler, je n’ai plus rien à dire. S’il en est ainsi il est digne de vous. Pour compléter cette impression favorable, Elizabeth l’instruisit de ce que Darcy avait fait spontanément pour Lydia. Il l’écouta avec stupéfaction. – Que de surprises dans une seule soirée ! Ainsi donc, c’est Darcy qui a tout fait, arrangé le mariage, donné l’argent, payé les dettes, obtenu le brevet d’officier de Wickham ! – Eh bien, tant mieux ! Cela m’épargne bien du tourment et me dispense d’une foule d’économies. Si j’étais redevable de tout à votre oncle, je devrais, je voudrais m’acquitter entièrement envers lui. Mais ces jeunes amoureux n’en font qu’à leur tête. J’offrirai demain à Mr. Darcy de le rembourser : il s’emportera, tempêtera en protestant de son amour pour vous, et ce sera le dernier mot de l’histoire. Il se souvint alors de l’embarras qu’elle avait laissé voir en écoutant la lecture de la lettre de Mr. Collins. Il l’en plaisanta quelques instants ; enfin, il la laissa partir, ajoutant comme elle le quittait : – S’il venait des prétendants pour Mary ou Kitty, vous pouvez me les envoyer. J’ai tout le temps de leur répondre. La soirée se passa paisiblement. Lorsque Mrs. Bennet regagna sa chambre, Elizabeth la suivit pour lui faire l’importante communication. L’effet en fut des plus déconcertants. Aux premiers mots, Mrs. Bennet se laissa tomber sur une chaise, immobile, incapable d’articuler une syllabe. Ce ne fut qu’au bout d’un long moment qu’elle put comprendre le sens de ce qu’elle entendait, bien qu’en général elle eût l’esprit assez prompt dès qu’il était question d’un avantage pour sa famille, ou d’un amoureux pour ses filles. Enfin, elle reprit possession d’elle-même, s’agita sur sa chaise, se leva, se rassit, et prit le ciel à témoin de sa stupéfaction. – Miséricorde ! Bonté divine ! Peut-on s’imaginer chose pareille ? Mr. Darcy ! qui aurait pu le supposer ? Est-ce bien vrai ? Ô ma petite Lizzy, comme vous allez être riche et considérée ! Argent de poche, bijoux, équipages, rien ne vous manquera ! Jane n’aura rien de comparable. Je suis tellement contente, tellement heureuse… Un homme si charmant ! si beau ! si grand ! Oh ! ma chère Lizzy, je n’ai qu’un regret, c’est d’avoir eu pour lui jusqu’à ce jour tant d’antipathie : j’espère qu’il ne s’en sera pas aperçu. Lizzy chérie ! Une maison à Londres ! Tout ce qui fait le charme de la vie ! Trois filles mariées ! dix mille livres de rentes ! Ô mon Dieu, que vais-je devenir ? C’est à en perdre la tête… Il n’en fallait pas plus pour faire voir que son approbation ne faisait pas de doute. Heureuse d’avoir été le seul témoin de ces effusions, Elizabeth se retira bientôt. Mais elle n’était pas dans sa chambre depuis trois minutes que sa mère l’y rejoignit. – Mon enfant bien-aimée, s’écria-t-elle, je ne puis penser à autre chose. Dix mille livres de rentes, et plus encore très probablement. Cela vaut un titre. Et la licence spéciale [6] ! Il faut que vous soyez mariés par licence spéciale… Mais dites-moi, mon cher amour, quel est donc le plat préféré de Mr. Darcy, que je puisse le lui servir demain ! Voilà qui ne présageait rien de bon à Elizabeth pour l’attitude que prendrait sa mère avec le gentleman lui-même. Mais la journée du lendemain se passa beaucoup mieux qu’elle ne s’y attendait, car Mrs. Bennet était tellement intimidée par son futur gendre qu’elle ne se hasarda guère à lui parler, sauf pour approuver tout ce qu’il disait. Quant à Mr. Bennet, Elizabeth eut la satisfaction de le voir chercher à faire plus intimement connaissance avec Darcy ; il assura même bientôt à sa fille que son estime pour lui croissait d’heure en heure. – J’admire hautement mes trois gendres, déclara-t-il. Wickham, peut-être, est mon préféré ; mais je crois que j’aimerai votre mari tout autant que celui de Jane.