Maman et moi franchissons l’allée menant au mémorial de Lily Nelson. Ce lieu n’est pas unique : il en existe plusieurs pour rendre hommage à tous ceux de la meute tombés en défendant leur famille. Mais le monument de Lily se distingue par sa taille et sa majesté. Une statue de pierre, grandeur nature, la représente avec des ailes déployées, veillant sur une meute de loups figés dans la pierre, protectrice et imposante.
Chaque semaine, nous venons y déposer des fleurs et rafraîchir l’espace. Aujourd’hui, notre panier contient des poinsettias rouges, du jasmin d’hiver, quelques perce-neige et de l’aconit d’hiver. Maman s’approche de la statue, pose ses mains jointes sur celles de pierre et murmure :
— Merci, Lily, pour ce que tu as donné. Je ne t’oublierai jamais.
Nous nous mettons ensuite à l’ouvrage, enlevant la neige, retirant les plantes fanées, et remplaçant le vieux par le neuf avec une précision et un soin silencieux.
— Maman, tu as déjà rencontré la fille des Nelson ? demandai-je doucement.
Elle lève les yeux de ses gestes et me sourit.
— Cara ? Oui, bien sûr. Et toi ?
Je secoue la tête, embarrassée.
— Je ne crois pas. Elle m’est inconnue. Qu’est-elle, comment est-elle ?
Ma mère reprend son travail, ajustant les plantes.
— C’est une jeune fille charmante, calme et réfléchie. Elle a l’apparence de sa mère, mais les yeux de son père. Lily était impressionnante, forte et magnifique. Elle n’acceptait jamais qu’on la sous-estime, même ton père.
Je fronce les sourcils.
— Quoi ?
Elle rit doucement, sans interrompre ses gestes.
— Un jour, ton père devait envoyer des guerriers avertir une meute qui menaçait la nôtre. Lily était enceinte de toi et ton père voulait la protéger. Mais elle a refusé de rester à l’écart. Elle lui a affirmé qu’être enceinte ne diminuait en rien sa valeur de Gardienne. Ton père a voulu imposer son autorité, en vain. Alors elle l’a défié : s’il gagnait, elle resterait à l’écart, mais si elle l’emportait, il cesserait ses plans et la laisserait agir.
Je retiens un rire.
— Et alors… il a gagné ?
Maman éclate de rire, le regard perdu dans le passé.
— Pas une chance. Lily a mis ton père KO en moins de quinze minutes. Jamais je n’ai vu une telle démonstration de force. Ton père, si confiant et puissant, était abasourdi. Clint, assis à ses côtés, observait, fier, sa femme dominer le combat. Ils se sont ensuite rendus auprès de l’autre meute, prouvant que nous avions non seulement un alpha exceptionnel, mais aussi deux Gardiens au sommet. L’alpha adverse n’a eu d’autre choix que de battre en retraite.
— Et l’autre meute ? demandai-je, intrigué.
— Son alpha était avide mais imprudent. Peu après, il défia Léandre, pensant que l’absence de Gardiens affaiblissait notre meute. Il fut tué, et sa meute absorbée par Shadow Falls.
Je me fige.
— Attends… le père d’Alpha Liam a réglé ça ? Pourquoi papa ne l’a-t-il pas affronté lui-même et pris le contrôle ?
Maman secoue la tête, pensive.
— Ton père ne voulait pas de guerre. J’étais enceinte de toi, il ne voulait pas prendre ce risque. À l’époque, notre meute était la plus forte et la plus grande. Shadow Falls devint la plus grande, mais nous restions les plus puissants. Ils ont payé le prix fort, perdant la compagne de Léandre, la mère de Liam, Luna Estella. Liam n’avait que six ans. Léandre a tenu le coup jusqu’à ce que Liam atteigne seize ans, puis il a dû céder à la Déesse.
— Liam a donc pris la tête jeune… Je n’avais jamais envisagé la charge qu’il a endossée.
Le trajet de retour est silencieux, mes pensées absorbées par ces révélations. À notre arrivée, maman me demande de la rejoindre dans son bureau. Son ton sérieux m’avertit qu’il s’agit d’une discussion importante.
Elle se dirige vers le buffet et sert deux verres de vin.
— Assieds-toi, mon garçon.
Je prends une gorgée, méfiant.
— Ai-je fait quelque chose qui t’a contrariée ?
Elle se tient debout, observant la forêt derrière l’entrepôt.
— Je sais pour les filles, Rik.
Je me fige. Comment… ?
— Surprise ? Je suis la Luna. Si je ne savais pas ce qui se passe sous mon toit, je ne serais pas digne de ce rôle.
Un bref sourire flotte sur ses lèvres avant de disparaître.
— Bientôt, tu seras Alpha. J’espère que tu trouveras ton âme sœur pour ton anniversaire et que vous pourrez enfin vous installer. Mais si tu continues tes conquêtes dans la meute, tu prépareras des complications pour vous deux. Les femelles jalouses et malveillantes compliquent déjà assez le rôle de Luna. Je te conseille de te tourner vers des partenaires extérieures à la meute, afin que ta future Luna ne soit pas confrontée à tes anciennes relations.
Je respire profondément, conscient du sérieux de ses mots.
— Je comprends, maman. Je veux que mon compagnon soit heureux et que notre vie commence sans malentendus ni inquiétudes liées à mon passé.
Elle s’approche, me prend dans ses bras.
— Je t’aime, mon petit chéri. Toujours.
Je la serre, reconnaissant et ému.
— Je t’aime aussi, maman.
Avant de me laisser partir, elle ajoute, espiègle mais ferme :
— Et s’il te plaît, les enfants viendront quand il sera temps, pas après une aventure passagère.
Je laisse transparaître mon agacement.
— Maman, je sais me protéger et je ne fais pas les choses à la légère.
Elle recule, un sourire en coin.
— Très bien, ma chérie. Dors bien.
— Toi aussi, maman.
Je m’éclipse, soulagé de mettre fin à cette conversation embarrassante mais nécessaire.