Chapitre 6La dernière semaine des vacances de printemps touchait à sa fin, avant que les filles ne retournent à Toulouse. Il restait à Denis deux jours à partager avec elles. La tramontane avait soufflé dur depuis leur dernière partie de pêche, pour – enfin – s’apaiser la veille, leur offrant l’opportunité d’une nouvelle virée en mer. Il avait proposé à ses princesses de les amener, selon la formule consacrée, « au calamar », ce qu’elles avaient immédiatement accepté avec ferveur.
Direction le roc de Torreilles à nouveau, mais ils stoppèrent cette fois plus au sud afin que le courant les porte progressivement vers les hauts fonds. Denis prévoyait ainsi un long passage sur le plateau sableux propice aux herbiers qu’affectionnent les céphalopodes. Si la pêche aux encornets s’avérait infructueuse, ils auraient la possibilité de sortir les palangrottes pour taquiner une nouvelle fois le poisson de roche. Il fallait, jusqu’au dernier jour, maintenir le niveau de motivation du jeune équipage par un programme réfléchi, riche en émotions… Moteur stoppé, petite révision préalable.
— Bon ! Qui me rappelle les règles du montage des bas de lignes que nous allons utiliser ?
Rose, manifestement mieux réveillée que son aînée, lança, doigt levé – déjà un peu de retour sur les bancs de son école –, un « mouaaaah ! » sonore.
— O.K., on t’écoute.
— On va utiliser les cannes rigides. Ensuite, on va confectionner un bas de ligne d’une brasse de longueur, en nylon de 35/100.Au bout, un plomb-montre de 60 g. On placera dessus deux turluttes flottantes, séparées par des émerillons baril !
— Quelle distance entre les deux turluttes ?
— Soixante centimètres. Ainsi, elles ne peuvent s’emmêler l’une avec l’autre !
— Impeccable : 10 sur 10 !
Quinze minutes plus tard, les trois lignes étaient à l’eau, en action. Une petite houle d’est créait un balancement du bateau sur sa quille, imprimant un favorable mouvement de dandine à leurs cannes. Il n’y avait plus qu’à attendre.
Chacun avait alors les mains libres, débarrassé d’avoir à guetter la brusque traction que génère une touche franche sur la palangrotte. Denis en profitait pour mettre de l’ordre dans les différentes corbeilles qui renfermaient le matériel de pêche. Leurs contenus, malmenés par les filles, nécessitaient un rapide inventaire des rénovations à prévoir le soir à la veillée, durant l’hiver.
Rose et Jeanne, comme elles en avaient coutume, étaient postées à l’avant du bateau, jetant des regards épisodiques à leurs lignes. Elles commentaient déjà le retour proche à Toulouse et les retrouvailles avec leurs parents. Rose, lancée dans une grande diatribe, avait emprunté à son père Deng sa corpulence massive, mais pas sa réserve…
Elle portait de longs cheveux, d’un noir profond elle aussi, qui débordaient largement de ses épaules. Ils étaient, ce matin-là comme souvent, ramassés en une petite queue de cheval maintenue par un ruban, rose en l’occurrence, couleur qu’elle arborait sans complexe malgré son prénom. Son teint était plus hâlé que celui de Jeanne. Bien que ses yeux fussent aussi sombres que ceux de son aînée, ils avaient une forme plus arrondie, toujours en mouvement, mobiles comme des billes, là où ceux de sa sœur étaient sérieux et scrutateurs. La cadette savait en jouer. Elle usait à l’égard de son grand-père d’une botte secrète faite de fréquents regards latéraux, yeux grands ouverts, pendant que sa petite bouche prenait un air pincé qui semblait alors hésiter entre l’ironie, la supplique ou la mimique provocatrice. Ne sachant que choisir, il capitulait le plus souvent face à ses offensives de charme, ce qu’elle avait compris dès ses plus jeunes années… On l’aurait pensée plus espagnole ou latino-américaine qu’asiatique, caprice de la génétique qui n’était pas pour déplaire à Denis, même s’il se gardait bien de partager ce sentiment avec les parents, avec son père en particulier. Denis était latin jusqu’au bout des ongles, sorti du moule de la gouaille moqueuse du vieux Louis décédé quelques mois plus tôt, non sans avoir légué à son fils nombre de ses manies de langage et de comportement. Une fois son concepteur disparu, c’était comme si brusquement Denis s’était laissé aller à une forme de mimétisme sévèrement réprimé, y compris pour ce qui, jusqu’alors, avait le don de contrarier prodigieusement le fils. Le contraste avec le caractère de son gendre n’en avait pris que plus de relief depuis la dizaine d’années maintenant qu’ils se connaissaient.
Deng était ingénieur agronome, spécialisé en œnologie, toujours par monts et par vaux pour les besoins de son travail tourné vers l’exportation de ce qui restait encore, à l’aube du XXIe siècle, un savoir-faire très français. C’est à l’Agro de Montpellier qu’ils s’étaient connus avec Oriane, en dernière année commune de spécialisation, lors de leur formation d’ingénieurs. Toujours bercé par la dérive du bateau, Denis se repassait en mémoire le scénario de leur première rencontre empruntée, lors « du » dîner à la maison avec les deux jeunes amoureux. Catherine avait mis les petits plats dans les grands, mais sans ostentation. « Ce n’est pas un repas de fiançailles ! » avait-elle lancé, narquoise, alors que Denis lui avait demandé comment elle comptait préparer la soirée.
Pas un repas de fiançailles, mais quand même… Catherine s’était donné de la peine, y compris pour rendre discrets ses efforts de gastronomie et de mise de table. Une sorte de décontraction contrôlée. La préparation d’un événement qui n’avait rien d’anodin, ni pour eux, ni pour Oriane. Elle était leur seule fille. Sa retenue habituelle conférait à la prise de contact une importance particulière. Dans le style timide et discret, ils s’étaient bien trouvés, Deng et elle…
Ils étaient arrivés vers vingt heures. C’était au mois de mars, comme en ce jour que Denis passait en mer avec ses petites-filles. Catherine et lui vivaient alors à Sète, dans l’attente d’un déménagement près de Perpignan, à Saint-Hippolyte, où ils avaient fait, des années auparavant, l’acquisition d’une maison de village dans le joli bourg posé sur les rives de l’étang de Salses.
Deng parlait un français parfait, un peu guindé. Il était originaire de Pékin, capitale d’un immense pays dans lequel semble prévaloir le même gradient qu’en France pour ce qui est de la faconde de ses habitants du nord au sud… Il avait pourtant achevé ses études à Shanghai, dans une université gérée par des religieux catholiques, sans pour autant devenir un méridional accompli dans son expression ou sa façon d’être. Les jésuites avaient conservé des liens privilégiés avec le français et la France, maigre reliquat de la splendeur coloniale d’une grande puissance à la recherche d’une nouvelle place dans le concert des nations – plus adaptée à son poids réel –, alors que s’étaient éveillés, puis envolés, les dragons d’Asie dans le sillage de la Chine. Celui qui allait devenir leur gendre incarnait ce croisement des mondes et des époques. Denis ne savait dire si cette réserve traduisait une suffisance du jeune étudiant étranger, ou sa propre nostalgie d’Occidental malmené sur son piédestal, qui croyait – à tort – détecter un signe de condescendance. Deng s’était pourtant montré affable à son égard, voire déférent. Impression toutefois mâtinée d’une sensation de mise à distance, plus que d’un respect sincère. Avait-il à ce point laissé paraître, dès la première rencontre, l’inquiétude de voir s’éloigner sa fille aux antipodes, par le choix du compagnon qu’elle avait décidé de leur présenter ? Le dîner se déroula sans anicroche. Oriane, tendue au départ, se décontracta au fur et à mesure que la soirée avançait, que s’enchaînaient les sujets de discussion comme les bonnes bouteilles que les invités savaient apprécier autant que leurs hôtes. Clément, le cadet de leurs deux enfants, fit une rapide apparition en début de soirée avant de s’éclipser. Les banalités d’usage expédiées, la conversation avait exploré des thèmes variés : les nouvelles règles du commerce international, la place de la viticulture française dans le monde, les effets du changement climatique sur l’agriculture et sur la pêche. Ces sujets avaient ouvert le bal de préoccupations dont les parents savaient les jeunes ingénieurs friands, pour les avoir, avant la rencontre, souvent évoqués avec Oriane. Catherine était alors journaliste au Midi Libre, Denis directeur adjoint de la chambre de commerce de Montpellier. Pour l’un comme pour l’autre, ces questions étaient familières. Sur des thèmes plus personnels, Catherine comme son mari évitèrent d’aborder les projets communs du jeune couple. Ils ne voulaient prendre aucune hypothèque, ni forcer l’avenir d’une relation qu’ils savaient encore toute récente, sans pouvoir préjuger de son devenir.
Ils n’auraient pourtant pas longtemps à attendre pour être fixés. Quatre mois après le dîner inaugural, au début de l’été, Oriane annonça à ses parents qu’elle était enceinte. Au mois de septembre suivant, diplômes en poche, le jeune couple s’installa à Toulouse. Catherine et Denis étaient fous de joie à la perspective de l’enfant à naître.
— Grand-Père, ta canne !
Tiré de ses songes, Denis se retourna prestement, pour constater qu’en effet le scion était quasiment à la perpendiculaire, comme accroché à quelque obstacle sur le fond. Se saisissant de la gaule, il lui imprima un lent mouvement de ferrage, tout en moulinant pour avaler le fil ainsi détendu.
— J’en ai un !
Mais les filles ne l’écoutaient plus. Ils venaient manifestement de croiser un banc. Déjà elles s’affairaient sur leurs propres cannes, occupées à ramener en douceur leurs prises. Car ainsi en est-il avec les turluttes, que la capture n’est pas assurée, tant que, par un mouvement régulier qui maintient la tension sur le leurre, on n’a pas réussi à monter la bestiole à bord.
À peine furent-ils, au gré du courant, sortis de la zone d’abondance des frayères à posidonies que déjà se profilaient, tout proches, les premiers cailloux visibles du roc de Torreilles.