chapitre 12

1110 Mots
Je n’ai pas bougé de ce lit depuis des heures. Je ne sais même plus si c’est le jour ou la nuit. Ses mots tournent en boucle dans ma tête. La prison. Ma famille. Cette vengeance tordue qui me retombe dessus. Et cette façon qu’il a eue de me regarder, juste avant de sortir… Ce n’était pas de la haine. C’était… autre chose. Je ne sais pas quoi. Mais je n’oublie pas ce regard. Il revient en fin de journée. Pas de fracas. Pas de violence. Il ouvre la porte doucement, comme s’il ne voulait pas me surprendre. Déjà là, je comprends : il est différent. Il entre sans me fixer, comme s’il ne savait pas quoi dire. Il tient quelque chose dans la main. Une assiette. Je le fixe, méfiante. Il la pose sur la table de chevet, sans un mot. — Tu n’as pas mangé hier, dit-il doucement. Je fronce les sourcils. Il remarque. — Je n’ai rien mis dedans, si c’est ce que tu penses. Un silence. Il s’assoit sur la chaise dans un coin de la pièce. Loin de moi. Lui qui, d’habitude, se tient toujours près, trop près. Il me regarde enfin. Pas avec domination. Pas avec envie. Juste… comme un homme qui me regarde. — Ce que j’ai dit hier, c’est vrai. Mais je veux que tu comprennes quelque chose. Il s’interrompt. Son regard se durcit, comme s’il allait se refermer. Mais il respire, continue. — Je n’ai rien contre toi, Juliette. Toi, personnellement. Tu es… le dommage collatéral d’une histoire sale. Je reste immobile. — Tu crois que ça change quoi pour moi ? Tu crois que ça rend ta prison ici plus vivable ? Il hoche lentement la tête. — Non. Ça ne change rien. Mais je tenais à te le dire. Encore ce ton. Ni menaçant, ni glacial. Il est… calme. Troublant de calme. Je ne comprends pas. Et c’est peut-être ça, le plus dangereux. — Pourquoi ? Pourquoi tu me dis ça maintenant ? Il me fixe. — Parce que tu mérites de savoir que ce n’est pas toi que je veux écraser. C’est eux. Et tu es à eux. Je serre la mâchoire. — Je n’appartiens à personne. Il sourit. Un vrai petit sourire, sans mépris. — C’est ce que j’ai cru aussi, un jour. Il se lève. Il marche lentement, contourne la pièce. Son regard passe sur moi, mais il n’y a plus cette lueur cruelle qu’il avait avant. Quelque chose en lui… s’est adouci. Et ça, je ne sais pas si je dois en avoir peur. Il revient vers la porte. S’arrête. — Mange. Et dors. Personne ne viendra ce soir. Je le regarde. Il ne ment pas. Pas cette fois. Quand il sort, la pièce reste silencieuse. Et moi, je reste là, l’estomac noué. Pas à cause de la faim. Pas à cause de la peur. À cause de cette impression étrange que quelque chose, dans cette guerre, vient de légèrement basculer. Il a mis deux jours à revenir. Deux jours de silence, de solitude, et de tension acide. Je pensais presque qu’il ne reviendrait pas. Mais Derek ne disparaît jamais. Il se planque dans les ombres, il réfléchit, il guette… Puis il revient plus fort. Plus froid. Sauf que cette fois, ce n’est pas tout à fait ce qu’il fait. La porte s’ouvre sans bruit. Pas de claquement, pas de menace dans l’air. Je me lève par réflexe. Je ne supporte plus de le regarder d’en bas. Il entre, mains vides. Veste sombre, regard dur. Mais ce n’est pas sa démarche qui m’alerte. C’est sa retenue. Ses gestes sont secs, calculés. Comme s’il se forçait à ne pas… déborder. — Je me suis dit qu’un peu de silence te ferait du bien, dit-il en refermant la porte derrière lui. Je le fixe. C’est étrange de l’entendre parler sans élever la voix, sans cet éclat de cruauté qui d’habitude la précède. Je me contente de répondre, glaciale : — Et maintenant tu reviens pour me faire payer le calme ? Il sourit. Froidement. — Pourquoi gâcher une bonne habitude ? Il s’approche. Je ne bouge pas. Il aime quand j’ai peur. Mais il aime encore plus quand je le défie. Et ce soir, je suis fatiguée d’avoir peur. — Tu sais, Juliette… tu parles comme quelqu’un qui croit encore avoir le choix. Je penche la tête. — Et toi, tu agis comme si tu n’avais plus envie d’imposer le tien. Ses yeux s’assombrissent. Touché. Il s’arrête à un mètre de moi. Plus proche qu’avant, mais pas aussi près qu’il le voudrait. — Je pourrais te faire taire, là, tout de suite. Je hausse un sourcil. — Et pourtant tu ne le fais pas. Il tend la main. Pas pour me frapper. Pas pour m’attraper. Il frôle simplement mon bras, à peine. Et là, je le vois. Le masque. Il bouge. Pas beaucoup. Mais assez. Assez pour laisser filtrer quelque chose qui ne ressemble ni à de la haine, ni à du désir pur. Quelque chose de… plus humain. Trop humain. Il recule d’un pas. — Tu crois que je suis faible, c’est ça ? Parce que je t’ai laissée tranquille deux jours ? Parce que je n’ai pas posé mes mains sur toi ? — Non, Derek. Je crois que tu ne sais plus très bien ce que tu veux. Le silence tombe. Un silence épais, presque étouffant. Il serre les poings. Son regard glisse sur moi avec ce même mélange de colère retenue et d’autre chose… De dangereux. D’indéfini. Il fait deux pas vers moi. Soudain. Sec. Je recule d’un demi-pas. Pas par peur. Par stratégie. Il me saisit par le menton, m’oblige à lever les yeux vers lui. — Ne te méprends pas, murmure-t-il. Je peux redevenir celui que j’étais. En un instant. Je peux t’écraser. Te rappeler que tu n’es qu’un pion dans une guerre que tu n’as jamais comprise. — Alors fais-le. C’est sorti. Net. Franc. Ses doigts se crispent. Mais il ne serre pas. Il me regarde. Longtemps. Comme s’il attendait quelque chose. Puis il me relâche. — Tu ne comprends rien. — Et toi, tu ne contrôles plus rien. Il rit. Vraiment cette fois. Mais c’est un rire dur. Fatigué. Il tourne les talons. Marque un temps à la porte. Je m’attends à ce qu’il dise quelque chose. Qu’il menace. Qu’il crache un ordre. Mais il dit simplement : — Tu vas finir par comprendre. Ce que je suis. Ce que je veux. Ce que je n’arriverai pas à t’empêcher de devenir. Puis il disparaît. Et moi, je reste seule. Le cœur battant. Le poignet encore chaud de son absence.
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