IIEn se trouvant à l’air vif et glacé, Henry respira plus largement. Cette atmosphère lui plaisait infiniment mieux que celle, très tiède, mais trop parfumée, du salon de Mme de Rambuges. De plus, il n’était pas fâché d’être délivré de cet entourage de félins – parmi lesquels se pouvait ranger la maîtresse du logis elle-même.
Qu’était-ce que cette femme à l’inquiétante physionomie ? Les Terneuil le sauraient peut-être... En tout cas, elle lui déplaisait au plus haut point. Certes, il la trouvait jolie – plus que jolie, étrangement séduisante. Mais il n’était pas de ceux qui se laissent charmer par les sirènes. Il fallait mieux, beaucoup mieux que cela pour prendre ce cœur ardent et fier, qui ne s’était jamais donné encore et méprisait les joies faciles dont beaucoup se contentaient, autour de lui.
Henry marchait d’un pas alerte à la suite du jeune garçon silencieux. La neige tombait toujours, en épais et lents flocons. Dans la nuit profonde, Henry ne distinguait au passage que de vagues formes d’arbres, éclairées par la lueur de la lanterne. Cependant une lumière, tout à coup, frappa sa vue, vers la droite. À ce moment, le jeune homme et son guide se trouvaient dans une combe, après avoir descendu un sentier glissant. M. de Gesvres demanda :
– Y a-t-il une habitation par-là ?
Savinien répondit laconiquement :
– Oui, monsieur, c’est Rochesauve.
Les sentiers devenaient plus raides et plus glissants encore... Henry, cependant, suivait facilement son guide. Il était souple, agile, très sûr de lui. Et quand, après une grande heure de marche, tous deux furent en vue de Rameilles, Savinien, qui n’avait guère desserré les dents de tout le trajet, dit avec une tranquille admiration :
– Il n’y en a pas beaucoup qui feraient ce chemin-là aussi facilement que Monsieur !
Puis il voulut se retirer, en refusant de se reposer au château. Henry lui mit une pièce d’argent dans la main, et le jeune garçon, après un remerciement poli, rebroussa chemin en balançant la lanterne.
La grille du château était ouverte. Au moment où Henry la franchit, le concierge apparut sur sa porte.
– Ah ! monsieur le duc !... M. le marquis commençait à être inquiet ! Il craignait que M. le duc se fût perdu dans tous nos sentiers.
Henry dit gaiement :
– Voilà ce qui m’est arrivé, en effet. Mais je suis sain et sauf, et c’est le principal.
À l’extrémité d’une allée de mélèzes, le château dressait sa façade éclairée. Quelqu’un, à ce moment, ouvrait une fenêtre du rez-de-chaussée et se penchait au dehors. Henry s’écria :
– C’est moi, Jacques ! Rien de cassé !
– Ah ! enfin !
Un peu après, dans le salon, Henry, entouré par ses amis, racontait son aventure. La jeune Mme de Terneuil, une blonde rieuse et fraîche, s’exclama :
– Vous étiez à la Sylve-Noire ?... chez Mme de Rambuges, cette mystérieuse veuve que l’on dit si jolie ?
– Elle l’est, en effet, et doit plaire extrêmement – du moins à ceux qui aiment les femmes-chattes... Qu’est-ce donc, au juste, que cette personne ?
La marquise douairière secoua la tête.
– Au juste, on n’en sait rien. Elle se dit Russe, et Guillaume de Rambuges l’épousa au cours d’un séjour qu’il fit à Nice. Déjà veuve d’un de ses compatriotes, elle était alors, paraît-il, une habituée du Casino de Monte-Carlo et se trouvait toujours entourée d’une cour d’adorateurs... M. de Rambuges était un homme faible, mais v*****t. Y eut-il des scènes entre eux ? Toujours est-il qu’un jour, on le vit arriver seul, dans cette demeure où il n’était pas revenu depuis son mariage. Mais peu après, la jeune femme venait le retrouver. Sans doute implora-t-elle son pardon, – je vous raconte ce qu’on a imaginé dans le pays, – car on les aperçut quelques jours plus tard, se promenant dans la forêt ; la comtesse donnait le bras à son mari, et la physionomie de celui-ci n’avait plus l’expression dure et sombre qu’on lui avait vue depuis son retour. Peu après, ils quittèrent le pays... Un mois plus tard, nous apprenions la mort de M. de Rambuges, dans le Midi. Pendant plus d’une année, on n’entendit plus parler de sa veuve. Puis elle revint, il y a deux ans, et s’installa à la Sylve-Noire, en y faisant faire beaucoup d’aménagements... On dit que c’est très élégant, là-dedans ?
– Très élégant, en effet, et d’une originalité qui s’harmonise fort bien, d’ailleurs, avec le genre de beauté de la maîtresse du logis.
Jacques de Terneuil fit observer :
– Nous ayons toujours trouvé assez singulier qu’elle vînt s’installer pendant près des trois quarts de l’année dans cette solitude. Elle n’a dans le pays aucune relation et n’a jamais cherché à en faire. Elle ne voisine qu’avec Rochesauve, où vit un oncle de son mari, le comte Gilbert de Rambuges, qui est à demi paralysé.
– Mais elle a près d’elle une jeune parente ?... Une jeune fille charmante, Mlle Yolaine de Rambuges.
– Ce doit être la fille d’un frère cadet de son mari, une orpheline dont Gilbert de Rambuges est le tuteur. Elle habitait Besançon, chez une tante de sa mère, son unique parente de ce côté. Celle-ci est morte, il y a un an environ... Pourquoi la jeune fille vit-elle maintenant chez la veuve de son oncle, plutôt que chez son tuteur ? Cela, je l’ignore.
La jeune marquise demanda :
– Elle est bien, cette demoiselle de Rambuges ?
– Ravissante !... Et elle paraît extrêmement sérieuse et distinguée, mais un peu triste.
– La vie ne doit pas être gaie à la Sylve-Noire. Je ne comprends pas ce que peut y faire cette jeune femme que l’on disait si mondaine, et très habile à faire tourner la tête de tous les hommes !... Mais venez vite dîner, monsieur ! Ces émotions ont dû vous creuser l’estomac ?
– Plutôt, oui. M’autorisez-vous à m’asseoir à table dans cette tenue, pour ne pas vous retarder ?
– Mais je crois bien ! Tout est permis à un homme qui vient d’échapper aux enchantements de notre perfide forêt.
Il dit avec un sourire, tout en offrant le bras à son hôtesse :
– Et à ceux de la comtesse de Rambuges. Ils doivent être, je le crois, plus dangereux que les autres.
– Les a-t-elle donc essayés sur vous ?
– Oui, quelque peu.
– Et vous n’en êtes pas ému ?
– Oh ! pas du tout !
Jacques, qui avait entendu, dit gaiement :
– Il n’a pas trouvé encore celle qui aura le pouvoir de te charmer... N’est-ce pas, Henry ?
– Non, pas encore.
Mais la voix ferme et chaude hésita légèrement, en répondant ainsi... Car Henry revoyait en esprit un charmant visage au teint délicat, à la petite bouche mélancolique, aux yeux magnifiques et profonds.
Au cours de la soirée, on parla encore beaucoup de la Sylve-Noire et de sa mystérieuse propriétaire. M. de Gesvres dut décrire le logis, la toilette de Mme de Rambuges, et définir l’impression que celle-ci lui avait faite, – impression plutôt désagréable, il ne le cacha pas.
M. de Terneuil dit en riant :
– D’après ce que je comprends, ce n’était pas réciproque, et la jolie veuve aurait souhaité jouir plus longtemps de ta présence, mon beau duc. Quelle aubaine qu’un flirt comme celui-là !... Je suis certain que tu as laissé là un souvenir et un regret durables.
M. de Gesvres riposta sur le même ton :
– Pourquoi pas un désespoir éternel ! À t’en croire mon cher Jacques, je ferais des victimes partout où je passe.
– Eh ! c’est un peu vrai ! Tu as de nombreuses admiratrices, Henry – et tu ne l’ignores pas.
Le jeune homme eut un léger mouvement d’épaules, en répliquant d’un ton sérieux :
– Je veux l’ignorer en tout cas.
*
Au bout de trois jours, M. de Terneuil, guéri de son rhumatisme, commençait d’emmener son ami en de longues promenades ou des parties de chasse. La neige avait cessé de tomber, et elle était presque fondue, sauf sur les hauteurs et au fond de certaines combes que ne visitait jamais le soleil. Henry se montrait fort enthousiaste de la sévère et forte beauté du pays. Il se faisait raconter, par le vieux Guideuil, les légendes qui se répétaient encore le soir, aux veillées. L’une d’elles l’intéressa particulièrement, parce qu’elle avait trait à la Sylve-Noire.
En des temps perdus dans un lointain fort brumeux, la forêt avait été au pouvoir d’une enchanteresse, la belle Héla aux yeux verts, qui attirait par son chant les voyageurs égarés, qu’on ne revoyait jamais plus. Un jeune homme résolut d’aller à la recherche de sa fiancée, ainsi disparue. Bien armé, il pénétra dans la forêt. À lui se présenta une femme merveilleusement belle, qui le prit par la main et l’emmena en son logis, sans qu’il songeât à résister. Cependant, à ses yeux couleur d’émeraude, il avait reconnu que c’était Héla... Mais l’enchantement étendait sur lui son pouvoir. Quand, essayant d’y échapper, il lui réclamait sa fiancée, elle répondait avec un sourire mystérieux : « Plus tard... Oui, je te promets que plus tard je te réunirai à elle. »
Et une année passa. Un soir, le jeune homme vit Héla revenir de sa quotidienne promenade en forêt, avec un étranger, un voyageur, à en juger par sa tenue. Au repas, servi par des génies de la forêt, il trouva un goût étrange au breuvage versé en une coupe d’or. Mais Héla lui disait avec un sourire enjôleur : « Bois !... Bois donc, et sois heureux. Je vais réaliser ton désir. » Bientôt après, il tomba dans une torpeur profonde, et de là glissa dans la mort. Les génies de la Sylve-Noire prirent son corps et l’enterrèrent près de sa fiancée, que la cruelle Héla avait fait mourir.
« Depuis ces temps-là, ajouta Guideuil, la forêt a toujours conservé la réputation d’être ensorcelée. »
Il racontait aussi l’histoire du mystérieux trésor de Rochesauve. Jadis, un comte Martin de Rambuges était parti pour les Indes, en abandonnant sa femme et son jeune fils Hubert. Vingt ans plus tard, il revenait, ramenant une Hindoue d’une grande beauté et rapportant des coffres pleins de trésors. Pendant son absence, la comtesse était morte de chagrin et Hubert, marié, avait eu plusieurs enfants. Son père l’obligea de quitter Rochesauve et s’y installa avec l’étrangère. Il semblait malade et ne sortait jamais de sa demeure où il était servi par des domestiques hindous... Puis, un jour, on apprit sa mort. Comme il avait vécu en réprouvé, l’Église ne lui fit pas de funérailles. Il fut enterré dans la crypte de la chapelle seigneuriale, près de ses ancêtres. Les domestiques étrangers retournèrent dans leur pays. Quant à la jeune femme, aperçue seulement à son arrivée par quelques gens de la contrée, elle demeura introuvable. Les serviteurs jurèrent que la veille de la mort du maître, ils l’avaient vue encore près de lui, et qu’ils ne savaient ce qu’elle était devenue. L’énigme ne fut jamais éclaircie... Et pas davantage on ne retrouva trace des fabuleux trésors rapportés des Indes. Hubert de Rambuges et ses successeurs firent faire des recherches qui, toutes, aboutirent au même décevant résultat. Certains finirent par en conclure que ces fabuleuses richesses n’avaient jamais existé que dans les imaginations exaltées par le mystère qui entourait l’existence de Martin de Rambuges. »
Mais chez la plupart des gens du pays, la croyance à ces fantastiques richesses était demeurée vivace, ainsi que le déclara fort catégoriquement le vieux garde-chasse.
– Et vous, Guideuil, quelle est votre idée là-dessus ? demanda Henry qu’intéressait le bon sens pratique du vieil homme.
– Moi, monsieur le duc, j’y crois aussi, et ferme ! À mon avis, on devrait détruire Rochesauve de fond en comble, et on finirait bien par trouver quelque chose.
Deux ou trois fois, au cours de leurs promenades, Jacques et Henry étaient passés près du château. À mi-hauteur, sur une plate-forme rocheuse, les murs lézardés se dressaient entre deux tours carrées en partie ruinées. Le lichen rongeait la pierre, le lierre robuste la descellait. L’herbe poussait dans la cour, que laissait apercevoir la porte entrebâillée au-delà du pont de pierre qui avait remplacé le pont-levis, sur la douve où croupissait une eau verdâtre. Cette demeure avait un aspect d’abandon presque sinistre, comme le fit remarquer Henry à son ami.
– Et il vit tout seul, là-dedans, ce comte de Rambuges ?
– Seul avec deux domestiques, le mari et la femme. Il doit avoir près de soixante-quinze ans. Je l’ai connu quand j’étais enfant. Il était déjà à peu près ruiné, car il avait mené la grande vie à Paris. Resté veuf de bonne heure et sans enfants, il s’occupait de ses neveux, – Guillaume et Bernard, – de celui-ci surtout, plus intelligent, plus affectueux. Grâce à ses nombreuses relations, il lui avait ménagé un mariage avec une très riche héritière. Mais ! Bernard avait fait son choix en dehors de lui. Celle qu’il aimait était de grande famille, et sans fortune. L’oncle s’emporta, menaça. Le neveu tint bon. Il y eut brouille, et on ne se revit plus... Bernard, qui était officier, partit avec sa femme pour l’Algérie. Quelques années plus tard, il devenait veuf. Ce fut un chagrin v*****t pour lui, et le début d’une maladie qui l’enleva à son tour, en lui laissant le temps d’écrire à son oncle pour lui recommander sa petite fille.