XI Nous vécûmes ainsi, monsieur, environ dix ans sans qu’il survînt aucun grand changement dans la maison de mon père. Mes deux demi-sœurs s’étaient mariées avec des employés de la fabrique ; elles avaient emporté toute l’aisance et une partie des meubles de la maison, qui leur appartenaient par leur mère. Elles ne venaient quasi plus nous voir ; elles étaient honteuses de notre pauvreté ; elles nous méprisaient. Mon frère avait atteint l’âge du service militaire. C’était le seul ouvrier de mon père : un bon et gentil ouvrier qui travaillait comme deux, qui ne se dérangeait jamais et qui servait sans gages. Nous avions accumulé toutes nos économies, vendu nos chaînes et nos croix d’or, depuis cinq ou six ans, pour lui acheter un remplaçant à l’armée s’il venait à tomber au sort ; nous avi


