Jody
La matinée passe sans que je m'en rende compte. À 11h00, une jeune servante du nom de Thora m’escorte jusqu’à une petite salle de bain en marbre, adjacente à la chambre et au salon privé mis à ma disposition. Après un bain rapide, la jeune femme me raconte comment elle en est venue à quitter la Norvège pour travailler ici.
Je la suis dans la chambre où elle me fait asseoir devant la coiffeuse. Elle boucle mes cheveux avec soin, puis attache les mèches du dessus. Une fois coiffée, je revêts un jupon et un corset que Thora s’occupe de lacer, et par-dessus lesquels je passe un chemisier en dentelle blanc ainsi qu’une jupe ornée de belles broderies assorties cousues sur le bas. Quant aux chaussures, j’opte pour une paire de bottines blanches à lacets.
Je me rassois le temps que Thora me maquille. Les yeux fermés, je l’écoute d’une oreille attentive tandis qu’elle finit de me raconter son histoire.
— Heureusement, j’ai la possibilité de retourner en Norvège chez mon frère et ma sœur une fois par an pour les voir, ainsi que mon fils. C’est peu, mais je n’ai pas à me plaindre, contrairement à votre pauvre maman.
Je me crispe malgré moi à l’entente de ces mots. Thora se fige une fraction de seconde.
— Pardon Mademoiselle…s’excuse-t-elle d’une voix douce non sans s’empresser de finir de me maquiller. Et voilà.
Je lève les yeux vers mon reflet. Pas aussi sophistiquée que Maberly, mais ça devrait faire l’affaire.
— Avez-vous besoin de quelque chose d’autres ? demande Thora.
— Non, ça sera tout, merci.
Elle hoche la tête et se retire dans une révérence. Prenant une inspiration, je passe les mains sur ma robe et sors à mon tour. Loras m’attend au bas des escaliers. Le regard chaleureux, il me b***e la main que je lui tends. Nous regagnons l’extérieur où les voitures sont déjà en place. A mon plus grand soulagement, seule Rosalie monte avec nous.
J’observe les rues qui défilent tandis que notre voiture avance à travers la capitale. À 12h00 précise, nous nous arrêtons devant le prestigieux Ritz. Je ne peux m’empêcher de m’émerveiller face à la splendeur luxueuse du lieu. Loras m’offre son bras. Son oncle et sa mère nous précèdent. Son cousin, quant à lui, ferme la marche avec Rosalie et Maberly. Cette dernière me lance un sourire narquois en prenant place aux côtés de Loras assis face à moi.
— Si seulement vous pouviez voir votre visage à l’instant, un vrai poisson hors de l’eau, se moque-t-elle.
— Cela suffit sale sorcière, crache Rosalie.
— Rosalie, un peu de tenue, là reprend son père. (Puis, rivant ses yeux sévères sur Maberly :) Il en va de même pour vous.
Les deux jeunes femmes se regardent en chien de faïence. Comme si de rien n’était, Mr. Campion se concentre sur moi, les traits instantanément détendus :
— Après le déjeuner, nous vous ferons visiter la ville, après quoi Loras vous accompagnera au Collège pour que vous puissiez rencontrer la directrice et commencer à vous familiariser avec les lieux.
— Quand suis-je supposée intégrer l’université ? je demande.
Il sourit :
— Demain.
Demain. Je sens l’appréhension monter d’un cran en entendant cela. Sous la table, le pied de Loras effleure le mien. Nos yeux se croisent. Il m’adresse un clin d’œil discret, puis détourne la tête.
— Ne vous en faîtes pas Jody, souffle Wynn profitant de l’inattention de la petite assemblée, vous allez tous les épater.
*
À la fin du repas, nous quittons le restaurant et nous aventurons dans les rues de Londres. Alors que Loras propose à Maberly de l’escorter, visiblement pour accorder un peu de répit à Wynn, ce dernier nous offre son bras à sa sœur et moi. Contrairement à tout à l’heure, leur père et leur tante ferme la marche.
Frère et sœur me racontent l’histoire de leur oncle, le père de Loras, et celle de leur mère alors que nous faisons le tour de la ville.
— Notre oncle par alliance, Lord Chauncey Pembleton, le père de Loras, est mort en 1900, durant la deuxième année de la Guerre des Boers. Il se battait pour l’armée britannique qui tentait de prendre le contrôle des Etats dirigés par les Afrikaaners. Loras n’avait que sept ans à l’époque. Étant donné que Loras était son seul héritier mâle après la mort de son fils, qui avait eu une fille et une petite-fille, grâce à son premier mariage, feu Lord Georges Pembleton a décidé de prendre son éducation en main. Et je peux vous dire que cette dernière a été des plus strictes.
— Qui plus est sans aucun parent, ajoute Rosalie.
Je lui lance un regard confus :
— Qu’est-il advenu de votre tante ?
— Elle est restée dans sa propriété à la campagne pendant la première année de son veuvage. Lord Georges Pembleton lui rendait occasionnellement visite avec Loras. Après quoi, nous avons perdu notre mère. Notre tante est venue vivre avec nous sur proposition de notre père et elle ne nous a plus quittés depuis.
Elle m’adresse un sourire en haussant les épaules. Malgré ses efforts, je peux discerner la lueur de tristesse dans ses yeux pétillants.
— Regardez ! La Tour de Londres ! s’exclame-t-elle pointant un monument impressionnant du doigt.
Elle s’éloigne en courant, non sans attraper Loras par le bras au passage, au grand désarroi de Maberly.
— Ma sœur est une véritable force de caractère, n’est-il pas ? demande Wynn toujours à mes côtés.
— En effet, j’acquiesce.
Nous échangeons un regard de connivence. Son oncle et sa tante à nos côtés, nous entrons dans le lieu scrupuleusement surveillé par des gardes tandis que Maberly opte pour rester derrière. Un frisson me court le long de l’échine alors que nous arrivons dans la cour. Je resserre instinctivement ma prise autour du bras de Wynn, dont les lèvres s’étirent en un sourire discret.
Nous commençons notre visite par la Tour Blanche. Construite au XIème siècle par Guillaume le Conquérant, bâtiment autour de laquelle la Tour a par la suite été développée au fil des siècles. D’abord résidence royale, puis prison redoutée, où de nombreuses personnes ont été sommairement exécutées. Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule.
Loras et Rosalie ralentissent afin de calquer leur pas sur le nôtre.
— D’après la légende, nous nous trouvons actuellement dans l’un des endroits les plus hantés d’Angleterre, souffle Loras. (Rosalie lui assène un coup de coude dans les côtes. Loras hausse un sourcil taquin.) Auriez-vous peur, chère cousine ?
L’intéressée s’apprête à rétorquer avant d’être interrompue par un bruit de grincement. Je tressaute, surprise.
— Attention, voici le fantôme sans tête d’Anne Boleyn, poursuit Loras.
— Où ceux des Princes de la Tour, renchérit Wynn.
— Henri VI, le roi fou !
— Thomas Beckett, archevêque de Canterbury.
— Margaret Pole.
— Non, Sir Walter Raleigh!
Les deux cousins continuent de déblatérer la liste de tous ces personnages historiques ayant connu un destin funeste entre ces murs. Du coin de l’œil, je vois Rosalie blêmir à vue d’œil.
— J’ai mieux ! Un ours qui meurt d’envie de nous manger tout cru ! s’esclaffe Wynn d’un ton sarcastique.
Loras suit le mouvement. Les deux jeunes gens rient de bon cœur tandis que Rosalie leur assène chacun une tape à l’arrière de la tête. Mr. Campion et Mrs. Pembleton nous rejoignent.
— Messieurs, ce n’est pas très galant de votre part d’effrayer ces demoiselles de la sorte, leur dit Mr. Campion.
— Chauncey et toi étiez les premiers à en faire de même avec Augusta et moi-même, lui rappelle sa sœur.
— Mmmm… Oui, il est vrai.
Nous reprenons notre marche. La visite de la Tour finie, j’échange de partenaire avec Rosalie. Ma main autour du bras de Loras, c’est avec soulagement que j’en quitte l’enceinte. Bien que la visite fût intéressante, l’endroit n’en demeure pas moins lugubre. Après avoir retrouvé Marbely, nous poursuivons notre visite par le Tower Bridge, avant de prendre la direction de Buckingham Palace.
Aux alentours de 15h30 nous passons par l’atelier d’un photographe, puis nous nous rendons dans un salon de thé pour une collation. A 16h00, Loras et moi prenons la direction du Girton College tandis que le reste de notre petit groupe rentre à la maison.
Assise dans la voiture, j’en profite pour m’étirer un peu.
— Dites-moi, quelles sont vos premières impressions de Londres ? me questionne Loras.
— J’aime beaucoup, je réponds en toute franchise.
Il me sourit sans lâcher la route des yeux :
— Tant mieux.
Le trajet jusqu’à l’Université se fait dans un silence apaisant. La tête appuyée contre la vitre fraîche, j’en profite pour somnoler un peu. Mon esprit se met aussitôt à vagabonder entre rêve et réalité.
*
À moitié endormie, je laisse mon regard brumeux errer autour de moi alors que l’on me sort de ma chambre contre mon gré. Les muscles fatigués par une énième journée à la ferme, je ne réussis pas à me débattre. Désespérée, j’appelle ma mère en pleurant.
La voix de cette dernière retentit :
— JACOBSON ! (Ses souliers claquent dans l’escalier principal de notre ferme.) JACOBSON ! Ramenez ma fille immédiatement !
L’intéressé me pose à l’arrière d’une voiture et ferme la portière. Ma mère tente d’interférer, mais deux hommes l’attrape par les bras. Elle se débat tant bien que mal avant de se retrouver les deux genoux à terre. Une dame d’une quarantaine d’années, à l’élégance inégalable, s’interpose entre la voiture et elle.
— Vous, crache ma mère.
— Oui. Moi. (Ma mère tente de se relever en vain.) Vous feriez mieux de ne pas vous agiter ainsi, ce n’est pas bon après votre accouchement.
— De quel droit ? De quel droit vous présentez-vous ici en pleine nuit ? De quel droit kidnapper vous ma fille ?
Son interlocutrice émet un rire railleur :
— Kidnapper ? Laissez-moi vous rappeler que mon fils, dans son extrême bonté, a reconnu cette enfant comme le sien, afin qu’elle ne soit pas considérée comme une bâtarde. De ce que j’ai entendu dire, à deux reprises vous avez eu la possibilité de faire un bon mariage et, à deux reprises, vous avez refusé au profit d’un second amour qui n’est rien de plus qu’un vulgaire paysan. Mon époux et moi-même n’accepteront pas que notre petite-fille grandisse dans de telles conditions. Vos parents non plus d’ailleurs.
— Vous…Vous avez vu mes parents ? demande ma mère la voix tremblante.
— Oui. Mon époux, mon fils, vos parents et moi-même sommes convenus que votre fille aura une éducation modeste au sein de la maison de travail et de l’hospice pour enfants que nous gérons avec notre vieil ami commun, Lord Pembleton Sr, jusqu’à ce qu’elle soit en âge d’aller à l’université. Elle ne tombera pas aussi bas que vous, nous y veillerons tous !
La Dame s’interrompt. Les yeux gros, je la regarde tirer une bourse d’un petit sac qui s’ouvre et se ferme comme une mâchoire.
— Tenez. Voici une première compensation financière de vos parents. D’autres paiements arriveront par la suite. Ils se sont même engagés à fournir les billets troisième classe pour vos fils, si jamais ils décident d’émigrer lorsqu’ils seront en âge, à condition que vous ne fassiez pas d’histoire.
— Vous pouvez garder votre charité, crache ma mère.
— Vous seriez bien sotte de refuser. Quoi qu’il en soit, Jody part avec moi. Vous pourrez lui rendre visite une fois tous les six mois.
— Il s’agit de ma fille, s’indigne ma mère.
— Et de ma petite-fille. En tant que grand-mère, il est de mon devoir de m’assurer à ce qu’elle ne s’offre pas au premier venu, comme vous l’avez fait avec mon fils, et comme votre jeune sœur semble bien partie pour faire de même avec un autre que son fiancé, qui, de surcroît, est le meilleur ami de ce dernier, si j’en crois les rumeurs. (Elle soupire. Ouvrant la portière avant, elle ajoute :) Prions pour que Jody ne finisse pas par ressembler à une chaude lapine comme vous deux.
Elle monte. Le chauffeur ferme derrière elle et reprend sa place au volant. Avant même que je ne puisse me remettre à pleurer, ma grand-mère me lance un regard froid. Je me recroqueville instinctivement. Sans un mot, elle remonte la vitre qui sépare l’avant et l’arrière du véhicule.
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