II-2

1787 Mots
Il parut à Huguette qu’un peu d’irritation passait dans les yeux de M. d’Armilly. Mais sa voix avait son accent habituel, lorsqu’il invita sa pupille à prendre place à table. Lui-même s’assit près d’elle, ainsi qu’Angèle, qui arriva peu après en annonçant que Sylvaine avait été à la recherche de sa mère dans le jardin. Aucun des voyageurs ne fit beaucoup honneur au lunch préparé pour eux. Huguette se sentait émue de son subit changement d’existence, un peu gênée par la froideur polie et la fierté triste de ceux qui l’entouraient. Lorsqu’ils eurent terminé ce léger repas, M. d’Armilly se leva. – Si vous le voulez, Huguette, nous pouvons aller au-devant de ma mère, proposa-t-il. Ils entrèrent tous dans la pièce voisine, une grande salle ornée de portraits d’ancêtres et de vieux meubles en noyer d’apparence plus robuste qu’élégante. Là devait être le lieu de réunion habituel de la famille, car l’on y voyait des corbeilles à ouvrage, un bureau sur lequel étaient rangés des livres de compte, une table à jeu et même un corsage en voie d’exécution jeté sur le dos d’un fauteuil. Mais, dans cette pièce familiale même, régnait la simplicité sévère et absolue, un peu austère, qu’Huguette avait déjà pu remarquer sur la physionomie et dans le costume de ses cousines, comme aussi dans la décoration du vestibule et de l’imposante salle à manger, comme dans l’aspect extérieur du vieux château lui-même. Cette impression de grave et presque majestueuse tristesse était encore accentuée dans cette pièce par la demi-obscurité que procuraient les persiennes closes. Renaud alla ouvrir l’une des portes-fenêtres et le soleil entra en flots d’or, éclairant soudain les murs où se dressaient, dans leurs cadres ternis, des magistrats en robe rouge garnie d’hermine, des seigneurs en justaucorps de buffle ou de velours, des dames très raides et somptueusement parées. – Voici ma mère, dit M. d’Armilly. Huguette se rapprocha de la fenêtre. Dans une allée, avançaient rapidement Sylvaine et une personne très grande, d’une maigreur que rendait plus frappante sa longue robe noire dépourvue du moindre ornement. À mesure qu’elle approchait, Huguette distinguait des traits flétris, des yeux creusés, une chevelure blanche coiffée en couronne. Une expression de tristesse indicible, de lassitude résignée, se voyait sur cette physionomie altérée, vieillie par les chagrins, dans les yeux bleus très doux, semblables à ceux d’Angèle, qui s’arrêtèrent sur Huguette. – Voici donc notre petite cousine ! Soyez la bienvenue à Myols, mon enfant, dit-elle, avec tranquille bienveillance. Elle l’attira à elle et l’embrassa. Puis, gardant la main de la jeune fille entre les siennes, elle l’examina d’un rapide regard. – Elle n’a rien des d’Armilly, il me semble... Vous ressemblez beaucoup à votre mère, Huguette. – Mais elle a les yeux de Victoria, dit la voix brève de Bertrade. Huguette, qui regardait par hasard son tuteur, le vit tressaillir, tandis qu’une ombre descendait dans son regard. – Quant à la nuance, peut-être, mais non pour l’expression, répondit-il d’un ton calme et froid. – Heureusement pour elle... et pour nous, murmura Mme d’Armilly d’une voix un peu altérée. Angèle, tu vas conduire ta cousine à sa chambre... Nous dînons à sept heures, mon enfant. – Rosemonde n’a-t-elle pas été prévenue de l’arrivée d’Huguette ? demanda M. d’Armilly.. – Elle a sa migraine et n’a pas paru aujourd’hui, Gérardine est près d’elle. – Et Loys aussi, probablement ? Malgré tout ce que je puis lui dire, elle persiste à garder l’enfant dans cette chambre saturée d’éther ! dit Renaud avec irritation. Je n’ai jamais connu d’obstination semblable à la sienne... Huguette, il vous faudra attendre à demain pour faire la connaissance de la veuve de mon frère Augustin et de Loys, mon neveu, un pauvre enfant bien chétif, ajouta-t-il avec un hochement de tête soucieux. – Et que sa mère aime d’une affection désordonnée, au point qu’elle a une peine infinie à se séparer de lui pendant une heure, dit Bertrade. J’ai pensé parfois que cette petite femme frivole et déraisonnable deviendrait capable de tout – grand bien ou grand mal – pour donner un peu plus de bonheur à son fils. Aucune protestation ne s’éleva. Probablement l’opinion de Bertrade était celle de tous. M. d’Armilly s’était un peu brusquement détourné pour relever un rideau qui lui tombait sur l’épaule. Lorsque son visage reparut dans la pleine lumière, Huguette constata qu’il était extrêmement pâle. – Allons, à tout à l’heure, Huguette, dit-il d’une voix fort calme. Demain, vous ferez plus ample connaissance avec Myols, votre demeure désormais. Bertrade hocha la tête en murmurant une phrase où Huguette crut discerner le mot de « prison ». Angèle, du geste, invita sa cousine à la suivre, et toutes deux, ayant de nouveau traversé la salle à manger, gravirent le large escalier de pierre grise. Après avoir suivi un long corridor du premier étage, Angèle ouvrit une porte et dit : – Vous voici chez vous, Huguette. Huguette entra dans une grande chambre tendue de drap brun un peu fané, ornée de beaux meubles Louis XV garnis de ciselures dorées. Par les deux grandes fenêtres largement ouvertes, le soleil couchant entrait tout à l’aise, inondant de lumière rose la chambre confortable et sévère, dont les seuls ornements étaient un portrait masculin, une monumentale pendule Louis XV et de majestueux candélabres en bronze doré. – C’était l’appartement de votre père, c’est là aussi que vous êtes née, dit Angèle, tout en remettant à sa place une chaise égarée au milieu de la pièce. Vous l’arrangerez à votre gré. Là-haut, nous avons les quelques meubles et souvenirs de famille que Renaud a fait apporter après la mort de votre mère. Vous les placerez ici comme il vous plaira ; nous avons préféré vous laisser agir à votre guise, ne connaissant pas vos goûts. – Cette chambre est déjà très bien ainsi, dit sincèrement Huguette. Je vous remercie de me l’avoir donnée. Si peu que j’aie connu mon père, j’ai conservé de lui un souvenir très profond et très doux. – Le voici, dit Angèle en désignant le portrait. Huguette se rapprocha et considéra avec émotion ce beau visage un peu pâle, ces yeux au regard droit et tendre, cette bouche souriante. Elle fut frappée tout à coup de la ressemblance qui existait entre son père et Renaud. Mais chez le jeune lieutenant, on sentait le calme bonheur de l’homme heureux, dont la vie n’a connu que de légères épreuves, alors que son neveu, à peu près du même âge, semblait porter un pesant fardeau de douleur. Angèle s’éloigna, et peu après le cocher et une vieille servante apportèrent la malle d’Huguette. La jeune fille procéda à sa toilette et au rangement de ses vêtements, besogne peu compliquée, car sa garde-robe ne se trouvait pas abondamment garnie. Sur la demande de M. d’Armilly, la supérieure du couvent avait fait confectionner à Huguette un trousseau modeste et des robes simples, mais suffisamment rapprochées du goût du jour pour que la jeune fille se trouvât semblable à tout le monde. Ce n’était pas la faute de la bonne Mère Agathe si cette petite pensionnaire portait avec une incomparable élégance et un charme inné, les plus modestes toilettes, et même le disgracieux uniforme du couvent qui horripilait Laurianne, si, dans des robes presque austères, et avec sa coiffure dénuée de toute prétention. Huguette demeurait toujours aussi délicatement jolie. Une fois habillée et recoiffée, la jeune fille s’approcha de la fenêtre. Elle se rendit compte alors du bruit sourd et ininterrompu qu’elle entendait depuis son entrée dans cette chambre. De ce côté, la façade du château s’élevait sur une falaise à pic, au bas de laquelle grondait un torrent. En face se dressait une seconde falaise, moins élevée, garnie d’une maigre végétation, et au delà de laquelle s’espaçaient de petits monticules rocheux, incultes, puis des châtaigneraies superbes qui s’en allaient rejoindre les premières assises des montagnes aux flancs boisés. Au premier moment, Huguette se sentit le cœur un peu serré devant ce paysage sévère. Mais le soleil jetait d’étranges reflets sur les roches grisâtres, couvertes d’une sorte de petit lichen rouge, il enveloppait de lumière les sommets lointains et les châtaigneraies silencieuses, il parvenait même à illuminer de ses dernières clartés l’étroit canon où mugissait le torrent. L’eau grise et bouillonnante semblait faite d’argent en fusion, l’écume paraissait une neige mobile et étincelante... Et Huguette se laissa si bien prendre à la magie de ce spectacle qu’elle sursauta en entendant frapper à sa porte. Ce fut Sylvaine qui entra, lui annonçant que le dîner allait être servi. – Vous regardiez le paysage ? dit-elle en étendant la main vers la fenêtre. Peut-être n’en appréciez-vous pas encore la beauté un peu particulière, mais si vous êtes une vraie d’Armilly, vous vous attacherez bientôt à notre austère Myols, comme nous tous, dont cette vieille demeure est l’asile et la consolation. Les lèvres de Sylvaine frémissaient un peu en prononçant ces mots. Mais, secouant vivement la tête, elle saisit le bras d’Huguette et toutes deux, reprenant le long corridor, descendirent l’imposant escalier aux marches très larges, fortement usées. Au moment où les jeunes filles atteignaient les derniers degrés, une porte s’ouvrit, livrant passage à une personne vêtue de clair, dont le visage demeurait indistinct dans la demi-obscurité du vestibule. Elle s’arrêta deux secondes, probablement saisie par la vue des silhouettes imprécises de Sylvaine et d’Huguette. Mais elle possédait peut-être une vue analogue à celle des félins, ou bien elle connaissait parfaitement la tournure de la dernière des demoiselles d’Armilly, car elle dit sans hésiter : – Bonsoir, Sylvaine. – Bonsoir, Gérardine, répondit froidement Sylvaine. Et l’ombre claire s’éloigna vers la porte de sortie, par laquelle elle disparut. – Gérardine Daussy est l’amie, l’indispensable compagne de ma belle-sœur, dit Sylvaine en manière d’explication. Elle a été l’amie d’enfance de Renaud et de Bertrade. C’est la petite-fille d’un ancien régisseur de notre grand-père, mais elle a reçu une éducation très soignée et se trouve douée d’une grande facilité d’assimilation. Moi, je ne l’aime guère, je ne saurais trop expliquer pourquoi. Quand vous la connaîtrez, vous me direz votre avis sur elle, ma cousine. Pendant le dîner régna la même gravité mélancolique qui semblait envelopper tous les membres de la famille d’Armilly. Renaud, sa mère et ses sœurs montrèrent pour Huguette une sollicitude paisible ; elle se sentait l’objet d’une sympathie sincère, mais singulièrement enveloppée de réserve. D’ailleurs, les rapports des habitants de Myols entre eux étaient exempts de toute chaleur, de tout élan affectueux ; mais on les sentait néanmoins extrêmement unis et se comprenant à demi-mot. Renaud semblait posséder sur ses sœurs, y compris la fière Bertrade, une influence prépondérante, et sa mère elle-même lui témoignait une sorte d’affectueuse déférence. Lui, d’ailleurs, exerçait cette autorité sans affectation, sans raideur, avec la calme assurance qui ne l’abandonnait jamais et l’absolue possession de lui-même qui révélait un équilibre parfait de ses facultés, de telle sorte qu’il paraissait très naturel d’obéir à cet homme grave et fier, en qui l’on devinait, sous la froideur un peu hautaine, un esprit très supérieur. D’ailleurs, la souffrance qui semblait avoir marqué le front de Renaud lui donnait, bien qu’il fût jeune encore, une extrême autorité morale, et Huguette trouva tout simple de continuer à subir l’attrait dominateur exercé sur elle par son tuteur depuis le premier jour où il lui était apparu investi de ses fonctions nouvelles dans le parloir du couvent, lui, jeune homme déjà sérieux, mais non austère comme aujourd’hui, elle, petite fille timide et apeurée, qu’il avait encouragée avec une grande bonté. Mais lorsqu’il était revenu l’année suivante, elle l’avait vu à peu près tel qu’aujourd’hui, subitement vieilli, plus grave et plus froid, mais gardant toujours le même regard droit et fier qui l’avait frappée, tout enfant qu’elle fût... Et Huguette devenue jeune fille se sentait pénétrée envers son tuteur de la même instinctive confiance qui s’était emparée de la petite fille d’autrefois.
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