Chapitre 23

1655 Mots
Chapitre 23 Où Mary apprend que le sorcier Petits Yeux l’a percée à jour. Elle révèle aux deux flics Australiens qu’elle appartient aussi à la police et elle raconte une histoire. Le vieux flic trouvait qu’il passait un moment du tonnerre : de la bière à gogo et une Française à éblouir, ou à surprendre. Il bourrait sa pipe en silence, en regardant Mary d’un petit air égrillard. Mary ne se laissa pas égarer et revint au sujet qui lui tenait à cœur : — Vous avez tout de même bien fini par vous débarrasser de Van Korkelien, dit-elle. Les deux flics échangèrent un regard furtif et ce fut le vieux qui lâcha laconiquement : — Oui… — Pouvez-vous me dire comment? Cette fois les deux hommes se regardèrent avec embarras, si bien que Mary pensa avoir commis un impair. Ed Mason la scrutait intensément et il n’avait plus les yeux d’un flic en retraite : — Qui êtes-vous, miss? demanda-t-il avec une gravité qu’il n’avait pas manifestée jusque-là. — Je vous l’ai dit… — Ouais, vous avez dit que vous étiez une touriste française. Mais vous êtes peut-être un peu plus que ça, non? Je n’y crois pas, se dit-elle en prenant son visage dans ses mains, j’arrive au fin fond de l’Australie et le premier flic de cambrousse me retapisse en deux coups les gros! En France personne ne veut me croire lorsque j’annonce que je suis capitaine de police et ici, un vieux flic de brousse qui ignore l’informatique et qui voyageait encore à dos de chameau il y a peu, renifle instantanément mon appartenance à la grande maison! Elle n’arrivait pas à comprendre comment l’information était arrivée dans ce bled, mais Ed Mason semblait en savoir sur elle bien plus long qu’il n’en voulait dire. Et d’ailleurs, tout à l’heure, Wellington n’avait-il pas laissé entendre qu’elle était un peu plus que ce qu’elle voulait laisser croire? Il n’y avait pas d’échappatoire : il fallait jouer cartes sur tables. Elle dut puiser dans son vocabulaire pour trouver deux mots : official, unofficial. — Messieurs, dit-elle, vous êtes tous deux des policiers confirmés et je ne vous apprendrai donc pas la différence qu’il y a entre une enquête officielle et une enquête officieuse. Wellington alla droit au but : — Vous voulez nous dire par là que vous êtes flic dans votre pays, et que vous vous livrez en quelque sorte à une enquête personnelle? — Voilà qui est parfaitement résumé, Joe! Elle sortit de sa poche une carte de visite sur laquelle était gravée, sur un fond de drapeau tricolore : Mary Lester Capitaine de Police Antenne de Quimper — Ceci n’est qu’une carte de visite, objecta Wellington en triturant la carte de ses doigts épais. — Tout à fait, reconnut Mary. Je n’ai pas pris mes papiers officiels pour venir en Australie. Qu’en aurais-je fait? Je vous l’ai dit, je ne suis ici qu’à titre personnel. Mais d’abord, comment avez-vous su que je n’étais pas qu’une innocente touriste? Wellington eut un mince sourire : — On voit peu d’innocentes touristes venir de France pour visiter le bush… Ou alors ils voyagent en groupe, avec un guide. En général, les vrais touristes restent sur la côte pour profiter de la mer, de la plage, dit Wellington. — Il doit bien y avoir des exceptions? — Oui, mais alors ce sont plutôt des journalistes et, ici, je n’en ai jamais rencontré. Le vieux broussard ne disait rien, mais Mary était persuadé qu’il avait eu d’autres informations. N’était-ce pas lui qui avait posé la première question sur le sujet? — Et vous, mister Mason, qui vous a dit que j’appartenais à la police? Ed Mason eut un sourire rusé : — Petits Yeux, dit-il. Mary regarda Wellington : — Qui est affligé de ce drôle de nom? Ce Petits Yeux, n’en avez-vous pas parlé tout à l’heure? — C’est le sorcier, dit le constable. — Le sorcier? Elle n’en revenait pas. — Quel sorcier? — Celui de la tribu des Musgrave. — Comment a-t-il su que j’étais de la police? Wellington haussa ses larges épaules : — Mais tout simplement parce qu’il est le sorcier! — C’est un peu court comme réponse! Ed Mason laissa tomber : — Pour vous… Pas pour nous. Le sorcier et les anciens de la tribu, le vieux Gup Gup, font le petit feu et ils se concentrent sur la fumée. Et la fumée leur apprend toutes sortes de choses utiles. Ils entrent ainsi en communication avec les sorciers des autres tribus et échangent des nouvelles. — Et ils ont ainsi su que j’étais de la police? Cette fois Mary trouvait qu’on envoyait le bouchon un peu loin. Comment les aborigènes auraient-ils pu apprendre qu’une Française de la police allait débarquer? Ed Mason exprima ses pensées : — Vous vous demandez, dit-il, comment ces primitifs auraient pu avoir ces renseignements? — Exactement, dit-elle. Ed Mason se mit à parler comme un abo : — Gars blanc toujours se croire plus malin que gars noir! Gars noir aussi va à l’université, gars noir sait faire fonctionner l’ordinateur, gars noir travaille au terminal de Sydney Airport… Mary avait saisi. Elle entra dans son jeu : — Et gars noir trouve Mary Lester dans l’ordinateur, gars noir fait des recherches parce que gars noir qui a été à l’université est grand quelqu’un. Et puis il fait le petit feu sur le tarmac et prévient monsieur Petits Yeux. Et monsieur Petits Yeux prévient le vieux Ed Mason… Les deux flics se mirent à rire : — C’est exactement ça, dit Wellington. Nous avons aussi des abos qui sont allés à l’université et qui valent bien des Blancs en médecine ou en informatique. Cependant, ils gardent toujours des liens très forts avec leur tribu et en particulier avec le chef, le sorcier… Cependant, je ne crois pas que Charlie le Dingue ait fait le petit feu sur la piste d’atterrissage… Il n’est pas dingue à ce point-là! — Qui est Charlie le Dingue? C’est votre abo qui a fait de l’informatique? — Oui, c’est le fils de Petits Yeux. — Le sorcier? — Oui. Un type prodigieusement intelligent aux dires de ses professeurs. Déjà à la petite école, les religieuses l’ont remarqué. Ensuite il a été en pension chez les frères à Menton puis à l’université à Brisbane où il a obtenu un master en informatique après avoir passé tous les concours avec des notes d’excellence. Il est maintenant responsable de l’informatique à l’aéroport de Sydney. — Belle promotion sociale, apprécia Mary. — Tout ça, précisa Ed Mason, grâce au vieux Patty Smith qui a payé ses études. — C’est ce Patty Smith qui était le propriétaire des Trois Rivières avant Van Korkelien? Ed Mason approuva : — C’est ça! Toutefois si vous allez à Sydney et que vous souhaitez faire sa connaissance, ne demandez pas Charlie le Dingue, mais Charles Musgrave. C’est son véritable nom. Il sourit et ajouta : — Pour tout vous dire, Charlie a appelé le pub sur son portable pour prévenir un cousin qu’une Française venait d’arriver, qu’elle avait un billet pour la correspondance de Brisbane et qu’elle s’était renseignée sur l’exploitation des Trois Rivières. Charlie s’intéresse évidemment à tout ce qui touche aux Trois Rivières. Il a cherché sur internet qui était cette personne et il a découvert votre profession et a rapporté immédiatement l’information à Petits Yeux. De nouveau le vieux flic cligna de l’œil : — Ça vous éclaire un peu? Mary acquiesça de la tête. Elle était tombée dans un drôle de pays! Elle regarda tour à tour les deux hommes : — Je suppose que vous attendez de moi que je vous raconte mon histoire? Ed Mason s’installa dans son fauteuil confortablement : — Et comment! J’adore les histoires. — Moi aussi, dit Mary. Mais il faut me promettre une chose… — Laquelle? — Quand j’aurai fini mon histoire, vous me raconterez la vôtre. Les deux hommes se regardèrent longuement, puis Wellington assura : — La nôtre ne présente guère d’intérêt, je suppose que celle de Julius Van Korkelien vous passionnera davantage. — Assurément, dit Mary. Elle raconta comment elle avait fait la connaissance de Van Korkelien à Trébeurnou, comment il l’avait agressée, comment il spoliait les vieilles gens de leurs terres, comment il les terrorisait, et aussi les appuis dont il bénéficiait auprès de l’administration et même de la hiérarchie policière. Elle parla ainsi pendant une bonne demi-heure, et lorsqu’elle se tut, il ne restait plus que quatre boîtes de bière sur la table. — Pas de doute, c’est lui, dit enfin le vieux policier, c’est bien dans les manières de ce rascal. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il est encore en vie! — Vous m’avez bien dit qu’il avait disparu? Ed Mason hocha la tête : — Et je me demande encore comment! Il fit signe à sa lubra : — Souliko’o, viens t’en par là! La femme apeurée apparut. — Regardez son visage, dit le broussard, regardez ces cicatrices… — Je me demandais si c’étaient des marques sacrificielles. Ed Mason fit « non » de la tête. — Ce sont les marques de Julius Van Korkelien. Il ordonna à sa femme : — Approche! ordonna-t-il encore. Il la fit tourner sur elle-même et souleva la tunique qui la couvrait. Son dos était labouré de profonds sillons qui avaient creusé la chair et avaient laissé sur la peau noire des marques indélébiles. Le visage de Mary grimaça douloureusement. — Voilà le boulot de Julius! dit Ed Mason. — Mais… comment lui a-t-il fait ça? — Avec son fouet, ma petite dame! Elle n’a pas l’air comme ça, ma petite Souliko’o, mais voici quinze ans c’était la plus jolie lubra du campement. Il avait mis dans ses mots une tendresse qui détonait avec son attitude désinvolte précédente. — Julius Van Korkelien la voulait alors il l’a enlevée et, comme elle lui résistait, il l’a attachée à un arbre et il l’a fouettée à mort. — Quelle horreur! s’exclama Mary. Les yeux du broussard s’étaient comme minéralisés. Il revivait cette scène atroce qui devait être gravée dans sa rétine. Il poursuivit d’une voix atone : — Lorsque je l’ai trouvée elle était à moitié morte. Je l’ai fait transporter à l’hôpital de Brisbane où elle est restée plusieurs mois. Quand elle est revenue au camp, elle était défigurée et sa raison vacillait au point qu’aucun homme n’a voulu l’épouser. — Alors vous vous êtes dévoué, dit Mary. — Pas exactement, fit Ed Mason, j’y ai trouvé mon compte. Souliko’o m’a fait quatre beaux enfants, bien plus beaux que ceux qu’une femme blanche aurait pu me faire et elle m’a permis de vivre ici, auprès de la rivière. Son père n’est autre que le vieux Gup Gup, le chef de la tribu. — Comment la justice ne s’est-elle pas intéressée à ce forfait? — Il aurait fallu qu’elle soit saisie d’une plainte. — Et les aborigènes ne portent pas plainte, c’est ça? — C’est ça, dit laconiquement Ed Mason. Il n’y avait pas eu de témoin, c’était la parole de la pauvre lubra, qui ne put d’ailleurs pas parler pendant plusieurs mois, contre celle d’un riche éleveur blanc… — Le pot de terre contre le pot de fer… — C’est exactement ça, approuva Ed Mason. Les lèvres de Mary se pincèrent : — Drôle de justice! Wellington la regarda d’un air railleur : — La vôtre est meilleure? Mary eut une moue dubitative : — Je n’en suis pas sûre…
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