Chapitre 21

2270 Mots
Chapitre 21 Où Mary atterrit en Australie et se fait inviter chez le constable Wellington. « Le patron avait raison » se dit Mary Lester lorsque le 747 d’Air France se posa sur le tarmac de l’aéroport de Hong-Kong après onze heures et cinquante-cinq minutes de vol sans escale, changer d’air, ça fait du bien. Reconnaissante envers le commissaire Fabien pour ses bons conseils, elle profita de l’escale pour lui adresser une carte postale, comme elle l’avait promis. Sur l’immense aéroport de Singapour, l’air était tiède, moite, et Mary, totalement dépaysée, humait des fragrances inconnues. Tout un peuple de petits asiatiques en combinaisons de travail, certains portant des masques de protection respiratoire s’activait dans un désordre qui n’était qu’apparent. Elle se dérouilla les jambes en déambulant dans la zone « duty free » du gigantesque aéroport, se laissa tenter par des « sushis » appétissants dans un restaurant japonais et but un café avant de regagner l’énorme appareil qui avait refait son plein de kérosène. On avait accompli la moitié du voyage. Encore une dizaine d’heures et on toucherait Sydney. De là, il lui faudrait trouver une correspondance pour Brisbane. Au bout de la route, elle aurait passé plus de vingt-quatre heures en avion. Heureusement, elle avait apporté de la lecture et aussi son Ipod sur lequel étaient enregistrées ses musiques préférées. Mais elle avait surtout étudié les documents reçus par Internet. La vie de Julius Van Korkelien y était retracée. C’était édifiant, mais il restait bien des trous, des zones obscures. Elle espérait en savoir plus aux Trois Rivières, le ranch que Vanco avait exploité pendant sa période australienne et qu’il avait soudain abandonné sans qu’on sache pourquoi. Peut-être ferait-elle chou blanc, mais au moins aurait-elle obéi aux injonctions du commissaire Fabien : « Pourquoi n’allez-vous pas au bout du monde passer vos vacances? » Ce qui était sûr, c’est qu’elle ne risquait pas de se heurter aux deux flics des RG et ça, c’était déjà un grand soulagement. Elle essaya de regarder le film qui passait, une américanerie pleine d’explosions, d’effets spéciaux, de fumées, de bruit et de fureur qui ne l’inspira guère et qu’elle abandonna sans regrets. Son siège était incliné en position de relaxation. Elle posa sur ses yeux le cache-lumière mis à sa disposition et ne tarda pas à sombrer dans le sommeil. Elle alterna ainsi des sommes plus ou moins longs avec des périodes de lecture, des pauses musicales et les en-cas servis par l’hôtesse de l’air. Sydney brillait de tous ses feux lorsque l’appareil se posa sur la terre d’Australie. Après les formalités de douane, ayant récupéré son bagage, elle s’enquit des correspondances pour Brisbane. Elle estimait avoir suffisamment dormi dans l’avion pour ne pas avoir besoin de prendre une chambre à l’hôtel. Un moyen-courrier l’embarqua une heure plus tard et cette fois le voyage fut plus bref. Elle toucha la capitale du Queensland au milieu de la nuit. Là, elle prit une chambre dans un hôtel proche de l’aéroport où elle se fit couler un bain dans lequel elle se plongea avec ravissement. • Le lendemain, un train brinquebalant la mena jusqu’à la ville de Menton, bled estimable pourvu de quatre pubs et d’un bureau de police. C’est à ce bureau de police que Mary se présenta au constable Wellington qui dirigeait les forces de l’ordre dans ce bout du monde. De haute taille, d’une minceur athlétique, le constable Wellington avait le cheveu d’un blond roussâtre et des yeux gris acier qui examinaient Mary avec perplexité. — English? demanda-t-il avec un accent chantant. — No, French… Le constable Wellington ouvrit la bouche et Mary crut qu’il ne la refermerait jamais. Pourtant il finit par répéter « French? » avec l’incrédulité qu’il aurait mise à répéter « extraterrestrial? ». — Yes! dit Mary en lui présentant son passeport. Le constable Wellington examina longuement le document, comparant la photo à l’original et, posant le doigt sous son nom il lut avec un accent épouvantable : — Mary Lester? — Yes! redit-elle. — It’s an english name! Et comment, que c’était un nom à consonance anglaise! Mais elle n’allait pas se perdre en explications sur les causes qui l’avaient fait s’appeler Mary Lester et non Marie Le Ster comme ça aurait dû. Elle se borna à dire une nouvelle fois : « yes ». Puis elle ajouta : — But I’m French! Le bureau de police et la maison du constable Wellington ne faisaient qu’une. Comme nombre de maisons voisines, elle était construite en bois et sur pilotis, ceci afin de permettre à l’air de circuler sous l’édifice en temps de grande chaleur. Wellington avait établi une sorte de bureau dans la grande pièce du bas qui se trouvait tout de même surélevée de la route d’un bon mètre. Le constable Wellington ne portait pas d’uniforme et pourtant personne n’aurait pu douter qu’il était flic. Quelque chose dans le maintien sans doute, et aussi dans les petits yeux gris et inquisiteurs qui ne lâchaient Mary que pour se poser sur le passeport. Le rez-de-chaussée de la maison était parqueté et meublé d’une table métallique ainsi que d’une armoire de même facture où il rangeait ses dossiers. Au mur, trois cartes étaient punaisées : l’une d’Australie dans son entier, l’autre du Queensland, et la troisième de son district. Le constable Wellington finit par se retourner et beugla : — Janet… Janet… Mary entendit un remue-ménage à l’étage, puis des pas dans l’escalier. Une porte s’ouvrit dans le dos du constable et le visage inquiet d’une femme apparut. — What? Le constable se leva vivement, sa tête frôlant le plafond bas : — Janet, miss Mary Lester comes from France! Le visage de la femme s’éclaira : — France? Really? Elle se précipita vers Mary et lui serra la main énergiquement, avec une chaleur enthousiaste en répétant : « Very glad, very glad! » ce qui laissa à penser à Mary qu’elle était particulièrement heureuse de la voir, sans pour autant lui laisser deviner les raisons de cette satisfaction. Janet Wellington devait avoir quatre ou cinq ans de moins que son mari, ce qui la faisait approcher de la quarantaine. C’était une jolie femme brune, aux formes épanouies. Elle regardait Mary des pieds à la tête en répétant : « France! France! » avec émotion, énumérant ses connaissances : « Paris, Folies Bergères, Champs Elysées, Tour Eiffel, De Gaulle, Zinedine Zidane… » comme s’il s’agissait d’une terre et d’une espèce humaine mythique qu’elle n’aurait jamais espéré voir et qu’elle avait pourtant devant elle. À la fin, ça en devenait gênant. Mary espéra qu’elle n’allait pas aller crier sur les toits de la ville qu’il y avait une Française dans ses murs. Enfin, l’enthousiasme se calma et le constable demanda à Mary les raisons de sa visite. — Tourisme? Elle hocha la tête affirmativement : — Yes! — Je voudrais, dit-elle en anglais, que vous m’indiquiez où se trouve l’exploitation des Trois Rivières. Elle parlait lentement, en articulant pour bien se faire comprendre, et aussi en espérant que le policier ferait de même pour lui répondre car cet anglais-australien lui était difficilement compréhensible lorsque ses interlocuteurs parlaient vite. Et, sous le coup de l’enthousiasme provoqué par son arrivée, ils avaient tendance à manger leurs mots. Cependant, le constable avait compris le message. — Trois Rivières, dit-il en soignant sa diction, ce n’est guère loin. Juste à une trentaine de kilomètres. Il plaça le doigt sur la carte épinglée au mur derrière son bureau pour montrer où se trouvait l’exploitation en question. — Ensuite, poursuivit-il, il faut faire de la piste pendant une vingtaine de kilomètres. Vous connaissez Bert Grossman? — Non. Qui est-ce? — Le propriétaire de l’exploitation des Trois Rivières. — C’est lui qui a racheté le domaine à Julius Van Korkelien? Elle sentit le regard gris du policier peser sur elle. — Vous connaissez Julius Van Korkelien? Son ton était nettement moins avenant. Elle éluda : — J’en ai entendu parler. En fait, il est venu s’installer en France près de chez moi… — I see… fit-il, sans préciser ce qu’il voyait. — Il semble avoir des méthodes de culture assez particulières, ajouta Mary. Le constable Wellington ne disait plus rien. Il fixait Mary sans sourire, semblant se demander ce que cette jeune fille était réellement venue faire dans ce bled perdu d’Australie. Sa femme sentit cette forme de tension dans la conversation et elle s’exclama, joyeuse : — Je vais faire le thé. Vous aimez le thé? — Bien sûr, madame, dit Mary. La femme du constable la reprit : — Pas madame, Janet! — OK, Janet, moi c’est Mary. — Allright! Allright Mary! dit-elle avec ravissement en disparaissant par la porte dérobée. Mary revint vers Wellington : — Étiez-vous déjà en poste ici lorsque Van Korkelien exploitait les Trois Rivières? — Non, dit le constable, j’étais à cette époque à l’école de police de Brisbane. Mais le vieux Ed Mason, à qui j’ai succédé, l’a bien connu… Il marqua un temps d’arrêt et ajouta à voix plus basse : — À ce qu’il m’en a dit, ce n’était pas un individu très recommandable. — Je m’en serais doutée, dit Mary. Et cet Ed Mason, il vit toujours? — Oui, il s’est retiré à Edison justement. Vous voudriez le rencontrer? — C’est possible? — Je pense… Il a épousé une lubra, savez-vous? Comment l’aurait-elle su? Elle demanda : — C’est quoi une lubra? — Une femme aborigène. — Ah… Ce n’est pas courant? — Non, les abos et les Aussies ne se mélangent guère. C’est mal perçu dans l’une comme dans l’autre des communautés. Mais voilà, Ed Mason est un broussard à l’ancienne mode, comme on n’en fait plus. Plutôt que d’aller profiter de sa retraite à Menton ou même à Brisbane comme l’aurait fait n’importe quel homme sensé, il est resté à Edison, un patelin minable où il n’y a qu’un seul pub. Curieux pays, pensa Mary, que celui où on mesure l’attractivité d’une ville à son nombre de pubs! — S’il s’y plaît… dit Mary. — C’est surtout sa femme qui s’y plaît! C’est une Musgrave, de la tribu des Trois Rivières. Ainsi elle reste près des siens. — Et son mari s’en accommode? — C’est l’affaire d’Ed Mason, dit le constable Wellington laconiquement. — Si je comprends bien, cette tribu vit près du ranch des Trois Rivières? — Oui, dit Wellington. Et il ajouta, en souriant : — Ils étaient probablement déjà là quelques milliers d’années avant que l’homme blanc ne découvre l’Australie. — Bien… Comment va-t-on à Edison? demanda Mary. La bouche du constable se pinça : — Si vous cherchez un service de bus, je crains fort qu’il n’y en ait pas… — Ah… Je pourrais louer une voiture? Le constable eut un sourire bizarre : — Vous pourriez louer une voiture, mais il n’y a pas de route. Mary le regarda, stupéfaite : — Il n’y a pas de route? — Pas au sens où vous l’entendez en Europe, précisa le constable. Il y a une piste sur laquelle vous vous égareriez immanquablement si votre voiture ne se retournait pas avant. — Mais alors, comment y va-t-on? — Le vieux Ed Mason y allait à dos de chameau mais maintenant les exploitations ont des camions à quatre roues motrices pour venir chercher du matériel à Menton. Vous pourriez attendre que le camion des Trois Rivières ou du Triangle passe, mais ça sera probablement en fin de semaine. La déception se lisait sur le visage de Mary Lester. Elle n’avait tout de même pas fait un demi-tour du monde pour échouer si près du but! — Je n’ai que quelques jours de vacances, dit-elle. — Je pense, dit le constable Wellington en clignant de l’œil malicieusement, que, dès demain matin, une tournée d’inspection s’impose dans ce district. Voulez-vous en être? Le visage de Mary s’éclaira : — Ça serait formidable! Mais je sors d’un long voyage, pourriez-vous m’indiquer un hôtel où je puisse loger? — Un hôtel? demanda le constable en arquant les sourcils, un hôtel à Menton… Il réfléchit et sa réflexion ne parut pas lui apporter un élément de réponse satisfaisant. Il hocha la tête négativement : — No… No… Elle s’étonna : — Il n’y a pas d’hôtel dans votre ville? — Si, naturellement, fit Wellington embarrassé, mais un hôtel pour une lady qui vient de France, il n’y en a pas! — Je ne suis pas difficile, assura-t-elle, du moment que je peux me laver et dormir… — No, no, dit encore le constable. Il se leva et dit à Mary : — Venez! À son tour elle emprunta la petite porte qui donnait sur un escalier menant à l’étage et elle se trouva dans un séjour meublé à l’anglaise, avec un canapé habillé de tissus à grosses fleurs et une large cheminée de pierre, au linteau de bois couvert de bibelots. Janet Wellington avait posé sur une table basse sa belle théière d’argent au manche de corne et des tasses aux motifs étranges. — Décorations aborigènes, dit-elle en montrant les tasses. On la sentait fière de son service d’apparat qu’elle ne devait sortir que dans les grandes occasions, et l’arrivée d’une Française en était une. Wellington fit part à sa femme de l’intention de Mary de s’installer dans une des auberges locales et Janet se récria avec indignation : — Oh no! It’s not decent! Ce n’était pas convenable, donc. Pourquoi n’était-ce pas convenable? Eh bien parce que la tonte des moutons venait de prendre fin et de nombreux gardiens avaient touché leur paye et feraient probablement beaucoup de bruit après avoir beaucoup bu. — Vous allez dormir ici! décréta Janet. Mary protesta : elle ne voulait pas encombrer. Mais Janet lui fit savoir que leurs deux filles étaient à l’université à Brisbane et que leurs chambres étaient donc libres. Mary pouvait en disposer comme elle voulait, et elle, Janet, en serait particulièrement honorée. Mary n’hésita qu’un instant. Elle était lasse, un peu perdue dans ce monde si différent du sien, que l’idée de pouvoir se poser là, dans une maison hospitalière, la séduisait tout à fait. On la conduisit dans une chambre mansardée à la tapisserie fleurie, une vraie chambre de jeune fille. Elle se laissa tomber sur le lit et sombra dans un sommeil profond. Une heure plus tard elle se réveillait, passait à la salle de bains pour se rafraîchir juste à temps pour être prête pour le dîner. Elle offrit à madame Wellington une petite tour Eiffel en métal argenté et un flacon de n° 5 de Chanel qui plongea la bonne dame dans un ravissement proche de la pâmoison. Bien entendu elle dut se raconter, décrire la ville où elle vivait et situer la Bretagne sur un Atlas. Ses hôtes étaient un peu déçus d’apprendre qu’elle n’habitait pas à Paris, mais lorsqu’elle leur annonça que sa ville n’était qu’à six cents kilomètres de la capitale, ils furent rassurés : rapportés à l’échelle de l’Australie, six cents kilomètres c’était un voisinage immédiat. Comme elle avait glissé dans ses bagages un bouquin de photos sur la Bretagne, elle le leur montra et offrit au constable des dépliants des offices de tourisme en Finistère qu’elle accumulait jusque-là sans grande utilité, simplement parce qu’elle avait trouvé que les photos qui les illustraient étaient belles. Il parut ravi du cadeau devant lequel il resta longuement s’extasier. Et elle dut fournir moultes explications sur les chapelles, les costumes, les coiffes, la manière de vivre. Devant les réactions de ses hôtes, elle avait l’impression de débarquer d’une autre planète. La suite du voyage lui prouva que, en fait, c’était un peu le cas. Enfin, on se souhaita la bonne nuit.
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