Visite au moulin-1

2091 Mots
Visite au moulin « Je propose une grande promenade au moulin, par les bois, dit M. de Rugès. Nous irons voir la nouvelle mécanique établie par ma sœur de Fleurville, et pendant que nous examinerons les machines, vous autres enfants vous jouerez sur l’herbe, où l’on vous préparera un bon goûter de campagne : pain bis, crème fraîche, lait caillé, fromage, beurre et galette de ménage. Que ceux qui m’aiment me suivent ! » Tous l’entourèrent au même instant. « Il paraît que tout le monde m’aime, reprit M. de Rugès en riant. Allons, marchons en avant ! – Hé, hé, pas si vite, les petits ! Nous autres gens sages et essoufflés, nous serions trop humiliés de rester en arrière. » Les enfants, qui étaient partis au galop, revinrent sur leurs pas et se groupèrent autour de leurs parents. La promenade fut charmante, la fraîcheur du bois tempérait la chaleur du soleil ; de temps en temps on s’asseyait, on causait, on cueillait des fleurs, on trouvait quelques fraises. « Nous voici près du fameux chêne où j’ai laissé ma poupée, dit Marguerite ; je n’oublierai jamais le chagrin que j’ai éprouvé lorsque, en me couchant, je me suis aperçue que ma poupée, ma jolie poupée, était restée dans le bois pendant l’orage1. – Quelle poupée ? dit Jean ; je ne connais pas cette histoire-là. – Il y a longtemps de cela, dit Marguerite. La méchante Jeannette me l’avait volée. Jean Jeannette la meunière ? Marguerite Oui, précisément, et sa maman l’a bien fouettée, je t’assure ; nous l’entendions crier à plus de deux cents pas. Jacques Oh ! raconte-nous cela, Marguerite. Voilà maman, papa, ma tante et mes oncles assis pour quelque temps ; nous pouvons entendre ton histoire. Marguerite s’assit sur l’herbe, sous ce même chêne où sa poupée était restée oubliée par elle ; elle leur raconta toute l’histoire et comment la poupée avait été retrouvée chez Jeannette qui l’avait volée. « Cette Jeannette est une bien méchante fille, dit Jacques, qui avait écouté avec une indignation croissante, les narines gonflées, les yeux étincelants, les lèvres serrées. Je suis enchanté que sa maman l’ait si bien corrigée. Est-elle devenue bonne depuis ? Sophie Bonne ! Ah oui ! C’est la plus méchante fille de l’école. Marguerite Maman dit que c’est une voleuse. Camille Marguerite, Marguerite ! Ce n’est pas bien ce que tu dis là. Tu fais tort à une pauvre fille qui est peut-être honteuse et repentante de ses fautes passées. Marguerite Ni honteuse, ni repentante, je t’en réponds. Camille Comment le sais-tu ? Marguerite Parce que je le vois bien à son air impertinent, à son nez en l’air quand elle passe devant nous, parce qu’à l’église elle se tient très mal, elle se couche sur son banc, elle bâille, elle cause, elle rit ; et puis elle a un air faux et méchant. Madeleine Cela, c’est vrai ; je l’ai même dit à sa mère. Léon Et que lui a dit la mère Léonard ? Madeleine Rien, je pense, puisqu’elle a continué comme avant. Sophie Et tu ne dis pas que la mère t’a répondu : « Qu’est-ce que ça vous regarde, mamzelle ? Je ne me mêlons pas de vos affaires ; ne vous occupez pas des nôtres. » Jean Comment elle a osé te répondre si grossièrement ? Si j’avais été là, je l’aurais joliment rabrouée et sa Jeannette aussi. Madeleine, souriant. Heureusement que tu n’étais pas là. La mère Léonard se serait prise de querelle avec toi et t’aurait dit quelque grosse injure. Jean Injure ! Ah ! bien ! je lui aurais donné une volée de coups de poing et de coups de pied ; je suis fort sur la savate, va ! Je l’aurais mise en marmelade en moins de deux minutes. Léon, levant les épaules. Vantard, va ! C’est elle qui t’aurait rossé. Jean Rossé ! moi ! Veux-tu que je te fasse voir si je sais donner une volée en moins de rien ? Et Jean se lève, ôte sa veste et se met en position de bataille. Jacques lui offre de lui servir de second. Tous les enfants se mettent à rire. Jean se sent un peu ridicule, remet son habit et rit de lui-même avec les autres. Léon persifle Jacques, qui riposte en riant ; Marguerite le soutient ; Léon commence à devenir rouge et à se fâcher. Camille, Madeleine, Sophie et Jean se regardent du coin de l’œil et cherchent par leurs plaisanteries à arrêter la querelle commençante ; leurs efforts ne réussissent pas ; Jacques et Marguerite taquinent Léon, malgré les signes que leur font Camille et Madeleine. Léon se lève et veut chasser Jacques, qui, plus leste que lui, court, tourne autour des arbres, lui échappe toujours et revient toujours à sa place. Léon s’essuie le front, il est en nage et tout à fait en colère. « Viens donc m’aider, dit-il à Jean. Tu es là comme un grand paresseux à me regarder courir, sans venir à mon aide. Jean À ton aide, pour quoi faire ! Léon Pour attraper ce mauvais gamin, pardine. Jean, froidement. Et après ? Léon Après... après... pour m’aider à lui donner une leçon. Jean, de même. Une leçon de quoi ? Léon De respect, de politesse pour moi, qui ai presque le double de son âge. Jean De respect ! Ha ! ha ! ha ! Quel homme respectable tu fais en vérité ! Marguerite Ne faudrait-il pas que nous nous prosternassions devant toi ? Jean Dans tous les cas, lors même que Jacques t’aurait offensé, je serais honteux de me mettre avec toi contre lui, pauvre petit qui a, comme tu le dis très bien, la moitié de ton âge. Ce serait un peu lâche, dis donc Léon ? comme trois ou quatre contre un ! Léon Tu es ennuyeux, toi, avec tes grands sentiments, ta sotte générosité. Jean Tu appelles grands sentiments et générosité que deux grands garçons de treize ans et de onze ans ne se réunissent pas pour battre un pauvre enfant de sept ans qui ne leur a rien fait ? Léon Ce n’est rien, de me taquiner comme il le fait depuis un quart d’heure ? Jean Ah bah ! Tu l’as taquiné aussi. Défends-toi tout seul. Tant pis pour toi, s’il est plus fort que toi à la course et au coup de langue. Jacques avait écouté sans mot dire. Sa figure intelligente et vive laissait voir tout ce qui se passait en son cœur de reconnaissance et d’affection pour Jean, de regret d’avoir blessé Léon. Il se rapprocha petit à petit, et au dernier mot de Jean, il fit un bond vers Léon et lui dit : « Pardonne-moi, Léon, de t’avoir fâché ; j’ai eu tort, je le sens et j’ai entraîné Marguerite à mal faire comme moi ; elle en est bien fâchée comme moi aussi : n’est-ce pas, Marguerite ? Marguerite Certainement, Jacques, j’en suis bien fâchée et Léon voudra bien nous excuser en pensant que toi et moi étant les plus petits, nous nous sentons les plus faibles, et qu’à défaut de nos bras nous cherchons à nous venger par notre langue des taquineries des plus forts. Léon ne dit rien, mais il donna la main à Marguerite, puis à Jacques. Les papas et les mamans, qui étaient assis et causaient plus loin, se levèrent pour continuer la promenade. Les enfants les suivirent ; Jacques s’approcha de Jean et lui dit avec tendresse « Jean, je t’aime, et je t’aimerai toujours. Marguerite Et moi aussi, Jean, je t’aime, et je te remercie d’avoir défendu mon cher Jacques contre Léon. » Et elle ajouta tout bas à l’oreille de Jean : « Je n’aime pas Léon. » Jean sourit, l’embrassa et lui répondit tout bas : « Tu as tort ; il est bon, je t’assure. Marguerite Il fait toujours comme s’il était méchant. Jean C’est qu’il est vif, il ne faut pas le fâcher. Marguerite Il se fâche toujours. Jean Avoue que Jacques et toi vous vous amusez à le taquiner. Jacques et Marguerite se regardèrent, sourirent, et avouèrent que Léon les agaçait avec son air moqueur, et qu’ils aimaient à le contrarier. « Eh bien ! dit Jean, essayez de ne pas le contrarier, et vous verrez qu’il ne se fâchera pas et qu’il ne sera pas méchant. » Tout en causant, on approcha du moulin ; les enfants virent avec surprise une foule de monde assemblée tout autour ; une grande agitation régnait dans cette foule ; on allait et venait, on se formait en groupes, on courait d’un côté, on revenait avec précipitation de l’autre. Il était clair que quelque chose d’extraordinaire se passait au moulin. « Serait-il arrivé un malheur, et d’où peut venir cette agitation ? dit Mme de Rosbourg. – Approchons, nous saurons bientôt ce qui en est », répondit Mme de Fleurville. Les enfants regardaient d’un œil curieux et inquiet. En approchant on entendit des cris, mais ce n’étaient pas des cris de douleur, c’étaient des explosions de colère, des imprécations, des reproches. Bientôt on put distinguer des uniformes de gendarmes ; une femme, un homme et une petite fille se débattaient contre deux de ces braves militaires qui cherchaient à les maintenir. La petite fille et sa mère poussaient des cris aigus et lamentables ; le père jurait, injuriait tout le monde. Les gendarmes, tout en y mettant la plus grande patience, ne les laissaient pas échapper. Bientôt les enfants purent reconnaître le père Léonard, sa femme et Jeannette. « Voyons, ma bonne femme, laissez-vous faire, ne nous obligez pas à vous garrotter, disait un gendarme. N’y a pas à dire, nous avons ordre de vous amener : il faudra bien que vous veniez. Le devoir avant tout. Mère Léonard Plus souvent que je viendrai, gueux de gendarmes, tueurs du pauvre monde ! Pas si bête que de marcher vers la prison, où vous me laisseriez pourrir jusqu’au jugement dernier. Le gendarme Allons, mère Léonard, soyez raisonnable ; donnez le bon exemple à votre fille. Mère Léonard Je m’en moque bien, de ma fille ! C’est elle, la sotte, l’imbécile, qui nous a fait prendre. Faites-en ce que vous voudrez, je n’en ai aucun souci. – Vas-tu me laisser, grand fainéant ! criait le père Léonard à un autre gendarme qui le tenait au collet. Attends que je t’aplatisse d’un croc-en-jambe, filou, bête brute ! » Les gendarmes ne répondaient pas à ces invectives et à bien d’autres injures que nous passons sous silence. Voyant que leurs efforts pour faire marcher les prisonniers étaient vains, ils firent signe à un troisième gendarme. Celui-ci tira de sa poche un paquet de petites courroies. Malgré les cris perçants de Jeannette et de sa mère et les imprécations du père, les gendarmes leur lièrent les mains, les pieds, et les assirent ainsi garrottés sur un banc, pendant que l’un d’eux allait chercher une charrette pour les transporter à la prison de la ville. Mme de Fleurville et ses compagnes étaient restées un peu à l’écart avec les enfants. MM. de Rugès et de Traypi s’étaient approchés des gendarmes pour savoir la cause de cette arrestation. Léon et Jean les avaient suivis. « Pourquoi arrêtez-vous la famille Léonard, gendarmes ? demanda M. de Rugès. Qu’ont-ils fait ? – C’est pour vol, monsieur, répondit poliment le gendarme en touchant son chapeau ; il y a longtemps qu’on porte plainte contre eux, mais ils sont habiles ; nous ne pouvions pas les prendre. Enfin, l’autre jour, au marché, la petite s’est trahie et nous a mis sur la voie. M. de Rugès Comment cela ? Le gendarme Il paraîtrait qu’ils ont volé une pièce de toile qui était à blanchir sur l’herbe. Ils l’ont cachée dans leur huche à pain sous de la farine mais, dans la nuit, la petite s’est dit : « Puisque mon père et ma mère ont volé la toile de la femme Martin, je puis bien aussi leur en voler un morceau ; ça fait que j’aurai de quoi acheter des gâteaux et des sucres d’orge. » La voilà qui se lève et qui en coupe un bon bout. C’était la veille du marché. Le lendemain, la petite se dit : « Ce n’est pas tout d’avoir la toile, il faut encore que je la vende. » Et la voilà qui, sans rien dire à père et à mère, part pour le marché et offre sa toile à la fille Chartier. « Combien en as-tu ? lui dit la fille Chartier. – J’en ai bien six mètres, de quoi faire deux chemises, répond la petite Léonard. – Combien que tu veux la vendre ? – Ah ! pas cher, je vous la donnerai bien pour une pièce de cinq francs. – Tope là, je te la prends ; tiens voilà la pièce et donne-moi la toile. » Les voici bien contentes toutes les deux, la petite Léonard d’avoir cinq francs, la fille Chartier d’avoir de quoi faire deux chemises et pas cher. Mais quand elle la rapporte chez elle, qu’elle la montre à sa mère et qu’elle la déploie pour mesurer si le compte y est, ne voilà-t-il pas que la farine s’envole de tous côtés ; la chambre en était blanche ; la mère et la fille Chartier étaient tout comme des meunières. « Qu’est-ce que c’est que ça ? disent-elles. Cette toile a donc été blanchie à la farine ? Faut la secouer. Viens, Lucette, secouons-la dans la rue ; ce sera bien vite fait. » Les voilà qui secouent devant leur porte, quand passe la mère Martin. « Où allez-vous donc, que vous avez l’air si affairé ? lui demande la mère Chartier. – Ah ! je vais porter plainte à la gendarmerie ; on m’a volé ma belle pièce de toile cette nuit. Faut que je tâche de la rattraper. – Et moi je viens d’en acheter un bout qui n’est pas cher, dit la mère Chartier. – Tiens, dit l’autre, mais c’est tout comme la mienne. Qu’est-ce que vous lui faites donc à votre toile ? – Je la secoue ; elle était si pleine de farine que nous en étions aveuglées, Lucette et moi.
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