VI

1920 Mots
VI À ce moment Nicolas et Justine entrèrent dans la salle à manger, accourant aussi vite que le leur permettaient leurs yeux encore troublés par le sommeil, et leurs jambes qui n’avaient plus la souplesse et la légèreté de la jeunesse. C’était le mari et la femme, et ils avaient élevé Casparis qu’ils tutoyaient encore, mais avec des formes respectueuses autant qu’affectueuses. – Eh bien, monsieur Georges, qu’est-ce que tu as ? s’écria Justine dès la porte et sans voir Pompon. – Es-tu malade, monsieur Georges ? demanda Nicolas. Leurs voix émues et leur empressement montraient la sollicitude inquiète que leur inspirait leur jeune maître. – Tu auras eu froid, dit Justine. Mais elle s’arrêta bouche béante, puis elle se rejeta en arrière. Elle venait d’apercevoir Pompon. – Ah ! la vilaine bête, s’écria-t-elle, qu’est-ce que c’est que ça ? Beaucoup moins impressionnable que sa femme, M. Nicolas, qui était un homme « et qui s’en faisait gloire, » disait-il souvent en parlant de lui-même, n’avait pas laissé échapper d’exclamation, mais il regardait ce corps noir avec des yeux ronds et un air peu rassuré ; évidemment si sa dignité d’homme le lui avait permis, il eût reculé comme lorsqu’on se trouve tout à coup par surprise en présence d’un animal immonde. – Ne restez donc pas ainsi, dit Casparis, vous voyez bien que ce n’est pas une bête ; c’est une enfant que je viens de trouver évanouie dans la neige, aidez-moi à la réchauffer ; Justine, fais bouillir de l’eau ; Nicolas, allume le feu dans la cheminée ; allons, plus vite que ça. Tandis que Justine courait pour descendre à sa cuisine, Nicolas attisait le feu dans la cheminée, où quelques charbons encore rouges étaient enfouis sous la cendre et l’allumait. Pendant ce temps, Casparis était entré dans le salon et il en avait rapporté une peau d’ours blanc avec un coussin, qu’il avait disposés en face la cheminée, mais à une certaine distance du foyer pour que la chaleur trop vive ne brûlât pas la petite négresse. Puis, cela fait, il avait pris celle-ci doucement et l’avait installée sur la peau d’ours, en lui posant la tête sur le coussin. Sans rien faire elle-même, sans rien dire, elle l’avait regardé de ses yeux de velours qui, s’ils n’exprimaient plus la crainte, n’exprimaient pas cependant encore une complète sécurité, mais plutôt l’étonnement et la curiosité. Après l’avoir ainsi installée, Casparis l’avait examinée plus attentivement, éclairée qu’elle était en plein par la flamme du bois qui tourbillonnait dans la cheminée : c’était en effet une petite négresse, du type noir le plus pur : cheveux crépus, front arrondi, yeux ronds à fleur de tête, grosses lèvres, et cependant elle était charmante par la gentillesse de sa physionomie, la grâce de ses attitudes, la flexibilité, la souplesse féline de ses mouvements, la douceur de son regard aussi beau que celui d’une gazelle ; sur la peau blanche de l’ours à longs poils, sa peau d’un noir brillant faisait un curieux contraste. Mais ce n’était pas au point de vue artistique, de ce qui était ou n’était pas beau, de la ligne ou de la couleur, qu’il devait s’intéresser à cette pauvre enfant. – Comment te trouves-tu ? lui demanda-t-il doucement. – Je ne sais pas. – Tu es mieux ? – Oui, mais tout tourne. Et comme elle disait ces mots elle se laissa aller sur le coussin ; son visage pâlit et prit une teinte livide, ses yeux se fermèrent à demi. – Il faudrait lui faire prendre quelque chose, dit Nicolas. – Va presser Justine ; monte de l’eau chaude ; nous allons lui en faire boire avec du cognac. Nicolas, qui depuis que le feu flambait était occupé à se boutonner et à arranger sa cravate, allait descendre lorsque sa femme parut portant une bouillotte. En quelques secondes Casparis eut préparé lui-même un grog qu’il présenta à Pompon : – Bois cela, petite ; brûle-toi un peu ; il faut te réchauffer intérieurement. Elle vida la tasse à petits coups, ne s’interrompant que pour le regarder d’un air profond dont il était difficile de définir l’expression vraie. À mesure qu’elle buvait, elle reprenait sa couleur naturelle, et ses yeux alanguis, presque défaillants devenaient plus vivants et plus vifs. Justine qui l’observait se pencha alors vers elle : – Ça va mieux, hein ? – Oui, madame, je vous remercie. – Eh bien, il faut vous lever et vous asseoir sur une chaise. Mais Casparis intervint : – Laisse-la donc, elle est bien là. La vieille bonne aimait son maître et le respectait, mais elle avait depuis longtemps pris l’habitude de ne faire que ce qui lui plaisait et de ne pas se gêner dans l’expression de ses idées : un maître qu’elle avait mouché ! Elle se pencha vers lui, et, à mi-voix : – S’il y a du bon sens de lui avoir donné la peau d’ours ; elle va la noircir. – Es-tu bête ! dit Casparis en souriant. – Je vous dis que ça a la peau sale ces animaux-là, ça sue noir. – Tais-toi, dit Casparis sévèrement. Mais Pompon avait entendu sans doute, car elle s’était levée, et elle avait fait deux pas en avant pour ne pas poser ses pieds mouillés sur la peau d’ours. – Reste couchée, dit Casparis, reste, mon enfant. Et allant vivement à elle, il la prit et la força presque à s’étendre sur la peau, avec précaution, doucement, comme l’eût fait une femme, une mère. – Si tu te sens mieux, dit-il, causons un peu. – Si vous voulez, monsieur. – Comment te trouvais-tu le long de la pierre où je t’ai relevée évanouie ? Elle ne répondit pas, et détournant les yeux, elle parut vouloir cacher son embarras : des tiraillements agitèrent les muscles de son visage. Casparis, qui l’observait, fut frappé par cette expression de confusion et de honte, et il eut comme un regret de lui avoir adressé cette question, car son cœur s’était pris de pitié pour cette malheureuse enfant, pour cette pauvre petite bête, et déjà il s’intéressait à elle. De peur d’apprendre ce qu’il ne voulait pas savoir, il changea de sujet : – Où demeures-tu ? dit-il. Elle ne répondit pas, et sa confusion augmenta. Voyant cela, il pensa que c’était une enfant qui s’était sauvée de chez ses parents ou de chez ses maîtres. – Tu n’oses pas répondre, parce que tu as peur que je te fasse reconduire chez tes parents, dit-il. – Je n’ai pas de parents. – Chez tes maîtres. – Je n’ai pas de maîtres. – Ah ! en voilà une forte ! s’écria Justine en levant les bras au ciel. – Tais-toi, dit Casparis, et laisse cette petite me répondre librement. – Elle vous conte des histoires, ou elle ne répond pas. – Enfin tais-toi. Cela fut dit d’un ton qui ne permettait pas la réplique ; et bien que Justine eût un peu le franc-parler des servantes de Molière, elle n’osa pas continuer ses observations. – Tu n’es pas à Paris toute seule ? dit Casparis s’adressant à Pompon. – Si, monsieur, toute seule ; pas de parents, pas de maîtres. – Enfin, tu n’es pas venue seule de ton pays ? – Non, monsieur. – Quel est ton pays ? – Je ne sais pas. – Tu viens cependant de quelque part ; d’où ? – De la Havane ; mais la Havane n’est pas mon pays, c’est-à-dire, je ne crois pas. – Avec qui es-tu venue à Paris ? De nouveau elle hésita. – Pourquoi ne veux-tu pas répondre ? tu dois bien voir que tu n’as rien à craindre de moi. Elle le regarda longuement ; puis, tout à coup, se décidant : – Avec mademoiselle Novar. – Qu’est-ce que c’est que mademoiselle Novar ? – Vous ne connaissez pas mademoiselle Novar, la chanteuse ? Casparis avait lu ce nom, mais il ne le connaissait que vaguement et ne savait rien de cette chanteuse. – Tu ne demeures donc plus chez mademoiselle Novar ? – Elle a quitté Paris pour aller en Italie chanter. – Sans t’emmener ? Elle fit un signe affirmatif. – Depuis quand est-elle partie ? – Depuis huit jours. – Qu’as-tu fait depuis ce temps ? Elle se troubla et ne répondit pas. – Tu as demeuré quelque part ? – Mademoiselle Novar m’avait donné à un de ses amis ; mais comme ce monsieur n’était pas bon pour moi, je me suis sauvée de chez lui. Ah ! je vous en prie, monsieur, vous qui avez l’air si bon, ne me reconduisez pas chez lui ; j’aimerais mieux me laisser mourir de froid. Casparis ne voulut pas insister sur ce point. – Quand t’es-tu sauvée ? dit-il. – Il y a quatre jours. – Tu avais de l’argent ? – Non. – Comment as-tu vécu ? qu’as-tu mangé ? Où as-tu couché ? – J’ai mangé ce que je trouvais dans les ordures, des croûtes de pain, des morceaux de pommes pourries ; j’ai couché dans une maison qui n’était pas encore habitée ; en passant j’avais remarqué cette maison fermée et il m’avait semblé que je pourrais entrer dans le sous-sol en me glissant entre les barreaux d’un soupirail ; je ne suis pas grosse, en me serrant beaucoup j’ai pu entrer ; il y avait des copeaux, je n’étais pas trop mal ; mais ce soir j’ai trouvé le soupirail fermé en dedans avec des planches ! j’ai cherché d’autres maisons, mais partout il y avait des clôtures ; et puis la neige tombait et j’étais glacée. – Ah ! la pauvre petite, s’écria Justine attendrie. – Ce qui me faisait très froid, continua Pompon, c’est que je n’avais pas mangé, parce que la neige ayant recouvert les ordures, je n’ai pas trouvé de croûtes ; alors je me suis assise contre une pierre… et je ne sais plus. Sa voix s’était affaiblie ; elle parut prête à défaillir. – Mais elle se meurt de faim, s’écria Casparis ; va vite, Justine, lui faire chauffer une bonne soupe. – Je n’ai que le bouillon pour ta soupe de demain. – Donne-lui vite mon bouillon, tu me feras autre chose. Justine eût volontiers donné sa soupe, à elle, mais elle ne pouvait pas admettre l’idée de donner celle de son maître ; est-ce que cette petite bête ne pouvait pas manger du pain ? c’est très nourrissant le bon pain, surtout quand on a vécu de croûtes pendant quatre jours ; mais Casparis ne lui permit pas la résistance : – Va vite, dit-il, et surtout ne partage pas ton bouillon, donne-lui tout. Puis s’adressant à Pompon : – Aimes-tu le pain dans la soupe, le pain bien trempé ? – Oh ! oui. – Et les légumes ? – Oh ! oui. – Mets-lui du pain et des légumes ; dépêche-toi, et apporte ta soupe bouillante ; toi, Nicolas, dispose le couvert. – Je peux aller à la cuisine, dit Pompon en regardant craintivement les domestiques. – Ne bouge pas ; ne quitte pas le feu ; on va te servir ; jusque-là ne parle pas, ne te fatigue pas ; et tu ne disais pas que tu mourais de faim, pauvre enfant ! Justine ne tarda pas à revenir, portant une soupière fumante, et une odeur de soupe grasse se répandit dans la salle ; alors les narines de Pompon se dilatèrent en palpitant et ses yeux s’écarquillèrent. Casparis voulut la servir lui-même, et quand elle se mit à manger, il resta à la regarder, tout attendri de voir l’avidité avec laquelle elle avalait les cuillerées de soupe les unes par-dessus les autres. Après la première assiettée, qui fut vite engloutie, il lui en servit une seconde, puis après celle-là une troisième. Pendant qu’elle dévorait ainsi, Justine était sortie, mais pour revenir bientôt, portant dans ses bras une chatte noire aux yeux d’or, et suivie d’une levrette italienne au poil ras gris-de-souris à reflets dorés, à la démarche distinguée, à l’attitude noble ; en entrant, elle posa la chatte sur le tapis et regarda ce qu’elle allait faire. La levrette et la chatte restèrent un moment attentives, regardant cette nouvelle venue qu’ils ne connaissaient pas ; puis la levrette s’approcha de Pompon qu’elle flaira, tandis que la chatte sautait sur la table. Pompon venait de finir sa dernière assiette de soupe ; elle tendit la main à la chatte qui, au lieu de reculer, avança et se laissa flatter. – Maintenant, dit Casparis, on va te coucher, mon enfant ; demain, nous verrons ce qu’il y aura à faire : tu lui mettras une boule d’eau chaude dans son lit, Justine. – Pardi ! il n’y a pas besoin de me recommander ça ; je sais ce que c’est qu’un enfant peut-être bien. Au bout d’un quart d’heure, Justine redescendit dans la salle à manger, où Casparis était resté devant le feu, réfléchissant. – La petite est couchée, dit-elle, et je crois qu’elle en sera quitte pour la peur ; en voilà une qui a eu une chance que vous passiez là ; c’est égal, je ne crois pas que ce soit une mauvaise fille ; j’ai amené exprès Souris et Patapon pour qu’ils la flairent, et, vous avez vu, ils lui ont fait fête ; quand une bête est bien accueillie par les bêtes, on peut avoir confiance en elle, car les bêtes ont des connaissances que les gens n’ont pas. – Mais les nègres ne sont pas des bêtes, dit Nicolas sentencieusement. – Tu crois ça, toi ; demande à M. Georges. M. Georges ne se prononça pas.
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