Chapitre 3-3

1712 Mots
— Les bergers ont fort à faire, maintenant que le chemin s’élargit vers la plaine, et il faudra à coup sûr effectuer des réparations de fortune sur les clôtures avant la nuit ; ton aide sera la bienvenue. Tumr partit sans un mot vers l’arrière du convoi. L’on ne s’attarda guère au belvédère, car le crépuscule approchait. De ce plateau, on apercevait au loin la ligne grise et ondulante de la mer entre les collines basses. L’embouchure du fleuve Ern, avec ses bouquets d’aulnes et de palmiers, les maisons colorées et les coupoles de Hemlah, à droite, étaient cachées par une barre rocheuse s’abaissant vers la plage pour n’y plus être que rochers bas dans les vagues. La route vers la ville partait du belvédère et contournait la barre. Sur la gauche, un chemin menait vers la plaine côtière. Près de la mer, un entrelacs de creux sablonneux et de monticules couverts de courtes herbes dures résistant au vent chargé d’embruns ; parfois, un cordon littoral isolant une lagune. Plus à l’intérieur, des collines basses abritant du vent, parfois v*****t en hiver, des étendues plates où se nichaient les campements des Migrants. De loin en loin, une mince rivière, après avoir couru le long de la montagne, se reposait en sinuant lentement ; sur ses bords s’étendaient d’étroites mais grasses prairies puis, à mesure qu’elle avançait vers la mer, des marais ombragés de saules où poussaient dru les roseaux. Tumr revint fort tard à la cabane de Bérol, qui l’attendait devant sa porte en observant les constellations, assis sur le banc de bois flotté qu’il avait autrefois fabriqué pour sa femme. Un berger de Tirap avait tenu à l’accompagner : il voulait attester l’aide efficace que le Lointain avait apportée aux bergers et tenait à transmettre, au nom de leur Chef, leur gratitude au Chef des Anciens, qui avait eu l’heureuse initiative de leur adresser le jeune étranger. Bérol resta si longtemps silencieux que le berger, peu habitué aux longues phrases, crut s’être mal exprimé. — Il est bon, dit-il enfin, que toutes choses soient en ordre. La journée a été rude, surtout pour toi et tes compagnons. Cependant, établissez des tours de garde. L’orage vient. Le berger étonné leva les yeux vers le ciel paisible. Bérol répondit à son étonnement muet : — J’ai scruté les étoiles. Crois-moi, la nuit ne restera pas claire. — C’est bien, nous ferons comme tu dis car tu vois plus loin que nous. Bérol le regarda s’éloigner puis fit signe à Tumr de le suivre à l’intérieur. La cabane ne comportait que deux pièces dont la plus petite, close et sans fenêtre, abritait les coffrets à documents. Dans la plus grande, à la fois chambre, cuisine et salle de réunion, se tenaient Rikat, Chidrhal et Chaline. Tumr éclata de rire. Bérol, un instant désarçonné, se ressaisit assez vite pour parler le premier. — Tumr, ou quel que soit ton nom, surnommé « le Lointain », tu t’es montré indigne de notre hospitalité. Point n’est besoin d’en dire plus, et il est inutile d’en prévenir toute autre personne. Tu vas partir sur-le-champ, et ne jamais revenir. — Auriez-vous oublié les services que je vous ai rendus, jusqu’à ce soir y compris, et à ta demande, Bérol ? Auriez-vous oublié ce que j’ai appris à vos enfants ? Belle ingratitude ! Et jolie notion de l’hospitalité ! Chaline ouvrit la bouche mais choisit de laisser la parole à Rikat. — Tu as en effet donné mais je pense que tu as pris plus encore, et plus précieux. — Sous le couvert de la camaraderie avec nos jeunes gens, ajouta Chidrhal, tu les as détournés de leur devoir. Sous le couvert de la discrétion tu as semé la discorde. Rikat reprit : — Tu t’es présenté en apprenti modèle mais tu as tenté de dérober des secrets. — Je n’en crois pas mes oreilles ! Seriez-vous en train de me faire un procès ? Vous n’en avez aucun droit, et d’ailleurs vous n’avez rien entre les mains. Et toi, Chaline-la-Muette, veux-tu encore me chasser d’un geste sans oser rien dire ? Chaline se leva. — Tu n’obtiendras jamais de moi que je me laisse déborder par la colère. J’avais espéré que tu partirais de toi-même, aussi brusquement que tu étais venu. Il n’en est rien, je parlerai donc sans fard : il n’est pas dans nos coutumes de mentir, surtout à notre Chef ; il n’est pas dans nos coutumes de brutaliser un animal car leur esprit mérite respect ; il n’est pas dans nos coutumes de s’ériger en chef ou en instructeur sans y avoir été appelé ; il n’est pas dans nos coutumes de courtiser en même temps deux jeunes filles, et de laisser croire à la laide qu’elle est préférée à la belle. Tu viens de révéler ton arrogance ; en plus de cela, tu es menteur, voleur, cruel et impudique. Il y a désormais inimitié entre nous. — Inimitié entre nous ! reprirent en chœur les trois Anciens. Le beau visage de Tumr se tordit de fureur. — Inimitié, dites-vous, inimitié ? Oui, il y aura inimitié ; j’ai pris sans payer, vous payerez sans avoir pris. Je partirai mais je serai présent, j’ai semé et vous récolterez. Gardez donc vos ridicules coutumes de paysans arriérés ; chacun, à Hemlah et dans le reste du pays, se gausse de vous. « Le village des fous », voilà le surnom de Tavrac. Gargarisez-vous donc de vos prophéties. Non, ce n’est pas dans votre poussière de culs-terreux que brillera la Puissance de Vie, les chétifs seront jetés à terre et foulés aux pieds, le moineau pourrira dans le ventre de la Chouette ! Sur ses dernières paroles, sa voix s’était amplifiée ; elle sortait de la cabane de Bérol, s’étendait comme une marée sur le village, entrait dans tous les logements, rebondissait en écho contre toutes les collines. L’un après l’autre, les chiens se mirent à hurler ; là-bas, près de la rivière, les bergers tentaient d’arrêter les moutons courant en tous sens dans leur enclos. Multipliées et projetées en tous sens, les imprécations de Tumr tourbillonnaient dans Tavrac-Ohr, dont les habitants épouvantés restaient terrés dans leur logis. Tumr cessa de parler, il lança un rire sardonique et le tintamarre s’arrêta net ; aussitôt, plus un cri, plus un mouvement. Et ce brusque silence était épais, comme les nuages qui commençaient de cacher les étoiles. Au même instant – comme en témoignèrent Atchéla et Awine, que Chaline avait tenu à héberger pour cette première nuit à Tavrac-Ohr – Tumr était dans la maison de Chaline. — Comment est-ce possible, mère ? demandait, des années plus tard, le fils aîné d’Awine. — Je ne sais pas comment cela a été possible, mais cela a été : Atchéla, Oringa et moi entendions ces étranges bribes de malédiction s’entrechoquer ; le Lointain, à nos côtés, restait silencieux et concentré ; il s’est soudain mis à rire et tout s’est arrêté. J’étais si inquiète pour toi que j’en oubliais ma peur, mais ce rire m’a glacée. — Le Lointain n’était pas joyeux ? — Certainement pas. Ses yeux ne riaient pas ; et le rire de sa bouche n’était que moquerie et méchanceté, comme le malheur de la pauvre Atchéla l’a bien montré ensuite. Seule Oringa semblait s’amuser. Quand Chaline est arrivée en courant pendant l’appel du buccin, il avait disparu. — Pour toujours ? — Pas tout à fait ; il est revenu une fois, l’été suivant, pour quelques instants seulement. Mais ceci est une autre histoire que je te conterai un autre soir. Lorsque le grand silence se fit, Bérol fut le premier à réagir. — Une tempête menace. Je n’ai pas le temps de vous donner des explications mais je le sais, je l’ai déjà laissé entendre à Servat, le Chef de Tirap. Que chacun de vous rejoigne en hâte son logis. Je pars chez le Gardien-du-Buccin. — Est-ce si grave ? demanda Rikat. — Peut-être ; nous nous devons de mettre en garde nos frères de l’Ohr. Le buccin était un énorme coquillage qui, lorsqu’on soufflait dedans, émettait un son grave si puissant qu’on pouvait l’entendre d’une vallée à l’autre. On ne l’utilisait que pour prévenir d’un grave danger ou demander une aide urgente. Le sonneur de buccin devait être aussi intègre que robuste, ayant la garde de l’instrument salvateur. Ce coquillage, rare, avait été acquis à grand prix des générations auparavant, auprès des Layous. Chaque village de Migrants en possédait un. Lorsqu’un danger approchait, le village menacé prévenait par ce moyen son voisin, qui prévenait à son tour le village suivant, de sorte qu’en moins de temps qu’il n’en fallait pour marcher d’un village à l’autre, le peuple des Migrants tout entier était en alerte. Selon le type de menace ou de besoin, le sonneur soufflait un certain nombre de fois et à un certain rythme. Dès qu’il vit Bérol sur son seuil, le sonneur comprit et se dépêcha de sortir l’instrument du coffret où il reposait, enserré dans un sac de cuir. — Quelle sonnerie ? — Avis de tempête. — Depuis la Colline-aux-Ajoncs ? — Depuis la Colline-aux-Ajoncs. Le sonneur empoigna le sac et sortit en courant. Sur le sommet de la colline, il saisit le coquillage à deux mains, leva les bras, prit son inspiration et, tourné vers l’Ohr, souffla. Le son du buccin perça la nuit de ses puissantes vibrations ; bientôt retentit, un peu moins forte, la sonnerie du campement voisin ; la transmission du message semblait l’écho, inlassablement répété jusqu’au bout de l’Ohr, de l’avertissement lancé par Tavrac. Chacun savait ce qu’il avait à faire ; quand le vent se leva, les chiens étaient dans les maisons, les autres bêtes enfermées dans leurs abris, une couverture de cuir solidement fixée au-dessus des enclos dont le toit s’était abîmé pendant l’été. Les gens avaient rajouté des pierres sur les toits et rabattu les volets. Le vent forcit rapidement ; on l’entendait grossir de toutes parts ; dans les cabanes closes, il semblait tantôt que des vagues arrivaient en courant et sautaient par-dessus les collines pour se fracasser contre les murs, tantôt que des avalanches déboulant de la montagne s’abattaient sur les toits ; tout s’arrêta brusquement, pour laisser place à des piétinements furtifs, des cognements aux volets et aux murs, des sifflements et des chuchotis qui tourbillonnaient autour des maisons, plus terrifiants que le vacarme précédent. Nouveau silence. Seul un bruit de sabots s’approcha : Poil-de-Loutre galopait vers la maison de Chaline. À l’instant où, malgré le cri de sa mère, Atchéla allait ouvrir la porte, le cheval se cabra en hennissant : le gigantesque éclair qui fondait sur le seuil de Chaline le foudroya dans un jaillissement de lumière bleue. La pluie se mit à tomber, longue, lourde, crépitant dans les ornières et sur les toits. Elle ne cessa qu’à l’aube. Portes et fenêtres s’ouvrirent alors dans le village ; les habitants hagards cherchaient en vain les flaques formées par l’eau dégoulinant des toits jusqu’au matin : tout était sec. Sur le seuil de Chaline gisait un inconnu à la peau noire tué par l’éclair ; sur son dos, une blessure récente avait laissé une trace de sang ; selon la coutume, on l’enveloppa d’une couverture, puis on l’enterra sous un rocher, du côté de la rivière. Au cours de la journée, un habitant du village voisin vint remettre à Bérol le message transmis par les Chefs des autres campements de l’Ohr : on lui demandait avec acrimonie quelle fantaisie l’avait pris de faire sonner le buccin.
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