LE POINT DE VUE : AMIA
Amia, qui est malheureusement la dernière à quitter le bureau pour la soirée, déteste travailler de nuit, même si cela lui offre certains avantages : une prime spéciale et l’accès à des collations de fin de soirée qu’elle savoure sans que personne ne puisse l’en empêcher.
Mais après avoir travaillé tard le soir au restaurant et avoir été la dernière à le fermer, elle ne peut penser à rien de plus terrifiant que devoir faire la longue marche jusqu’à chez ses parents au milieu de la nuit.
Elle prend une profonde inspiration, espérant rentrer chez elle en un seul morceau. La situation est aggravée par l’absence de clair de lune ce soir et par l’absence totale d’éclairage dans les rues menant à sa maison. Dans le noir complet, tout ressemble à une catacombe.
Quand elle vérifie l’heure sur son téléphone, elle découvre qu’il est presque 22h55 et qu’elle n’est toujours pas rentrée. Elle sait que ses parents s’inquiètent énormément de son retard quand soudain, le numéro de sa mère s’affiche à l’écran et elle reçoit l’appel.
— Maman, je suis presque arrivée.
Elle informe rapidement ses parents qu’elle est proche de la maison tout en accélérant le pas.
— Ok, mais dépêche-toi !
Ils raccrochent aussitôt.
Elle craint de ne pas réussir à se repérer dans ces rues sombres et interdites, ni de pouvoir fuir en cas de danger. Son quartier est assez instable : un jour il semble sûr, le lendemain tout bascule.
Même si la criminalité a nettement diminué ces dernières semaines, le quartier d’Amia n’est généralement pas un endroit sûr. Les voleurs ne se sont pas simplement volatilisés.
Elle travaille comme serveuse à quelques pâtés de maisons, ce qui suffit à sa famille pour préparer un petit repas une ou deux fois par jour. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est mieux que rien.
Les parents d’Amia touchent maintenant une pension qui, malheureusement, ne suffit toujours pas pour joindre les deux bouts. Amia a maintenant vingt-trois ans et porte le fardeau de toute sa famille sur ses épaules, mais elle le referait sans hésiter.
Elle prie Dieu de faire bientôt la lumière sur sa famille et sur cette existence vide qui semble perdre en intensité chaque jour. Elle n’a pas beaucoup d’amis, ni d’intérêts romantiques ; tout ce qu’elle a, ce sont ses parents et Dieu.
Même si elle est encore jeune, elle se demande parfois si elle va s’amuser un jour dans sa vie. Peut-être devrait-elle prendre des décisions différentes ?
Elle a toujours été invitée à sortir par quelques garçons, mais elle n’a jamais eu envie de continuer à les voir après un premier rendez-vous, pour différentes raisons.
Ce soir, elle a un mauvais pressentiment, comme si quelque chose de terrible allait se produire. Elle accélère encore, presque en courant, en serrant fermement son sac à main contre elle.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres de chez elle. Lorsqu’elle aperçoit enfin sa maison, elle pousse un soupir de soulagement. Mais dès qu’elle entend un léger bruit venant de quelques mètres derrière un arbre, elle s’arrête net.
Ses pensées se confirment d’une certaine façon. Quelque chose de grave est sur le point d’arriver, et son cœur se met à battre à toute vitesse. Le bruit semble venir de quelqu’un qui souffre atrocement.
Elle ne veut pas passer et regarder ce qui se passe, car si elle le fait, elle pourrait bien finir portée disparue ou morte. Et si cette personne essayait de la piéger ? Quoi qu’il en soit, elle doit passer près d’elle pour rentrer chez elle.
Prenant son courage à deux mains, elle tente de traverser la rue pour faire un détour, puis une fois en face de sa maison, elle prévoit de retraverser rapidement pour rentrer chez elle entière, tout en priant en silence.
C’est triste de constater qu’à quelques mètres de chez elle, il n’y a même pas un lampadaire, ce qui l’empêche de voir clairement ce qui se trouve devant elle. Elle est obligée de plisser les yeux pour distinguer quoi que ce soit.
Alors qu’elle s’apprête à traverser la route et à continuer son chemin, le son devient plus fort. L’idée d’aider quelqu’un dans le besoin lui traverse alors l’esprit.
Et si elle était la seule personne capable d’aider cette personne ? Et si elle la laissait là, et qu’elle apprenait le lendemain qu’elle était morte ?
Elle va à l’église tous les dimanches, écoute des sermons qui encouragent à aider ceux dans le besoin, même si elle-même a du mal à s’aider.
Elle essuie ses mains moites sur son jean et réfléchit soigneusement à ses options, car elle sait que chaque fois qu’elle ressent une telle anxiété, quelque chose finit toujours par se produire.
Elle prie le Seigneur pour que rien de mal ne lui arrive, puis commence lentement à se diriger vers l’individu en souffrance.
En s’approchant, elle découvre qu’il s’agit d’un homme qui se tient difficilement debout et semble saigner.
Amia pousse un halètement devant cette scène. En voyant cet homme à l’agonie, elle comprend qu’elle ne peut pas le laisser mourir seul. Il est évident qu’il a besoin d’aide.
Elle se met à genoux, enlève sa veste adorée et l’enroule autour du corps de l’homme pour tenter d’arrêter le saignement. Il semble avoir une blessure par balle sur le côté.
Elle a des fournitures de premiers secours dans sa chambre, mais ses parents ne la laisseraient jamais faire entrer un inconnu dans la maison, surtout s’ils pensent que cela pourrait les mettre en danger. Même si elle peut réellement aider cet homme, ils refuseraient.
Tout en pensant à tous les scénarios possibles, elle se demande ce qu’elle doit faire. Mais en voyant l’homme maintenant étendu sur le dos, presque sans vie, elle décide d’écouter son cœur.
Elle choisit de l’aider, espérant que Dieu la récompensera avec bonté et non avec la mort, même si les chances qu’elle sorte indemne de cette situation semblent très faibles.
Elle espère simplement que cela ne la hantera pas plus tard… sans savoir qu’elle vient d’ouvrir la porte à quelque chose de bien plus grand que ses prières les plus sincères.