Chapitre 4-1

2302 Mots
Chapitre 4 Lente chute vers les enfers Au prymm-madh, fraîche et reposée, Kathleen s’étira sensuellement avant de bondir souplement hors de son lit. Un coup d’œil à l’horloge lui confirma qu’elle avait tout son temps. À l’idée de ce qui l’attendait, un sourire se déploya sur ses lèvres. En petite tenue, les cheveux épars sur ses épaules et lui mangeant le visage, elle sortit dans la serre. Le plaisir de la jeune femme s’accrut en écoutant la fontaine chanter son refrain d’eau limpide. Elle admira la beauté sereine des hauts arbres mutants. Les feuillages bleutés de ces derniers s’agitaient sous l’effet d’un air provenant des turbines qui brassaient continuellement un vent artificiel au sein de ce petit paradis végétal. Même en le sachant, la jeune femme oubliait l’automatisme pour n’évoquer que la poésie de cet instant dans le jardin improbable. Puis elle pensa au prince et revint dans sa chambre pour se préparer. Vêtue d’une simple tunique couleur argent lui arrivant à mi-cuisses, resserrée à la taille par une ceinture d’un ton de rouille, et d’un collant étroit et noir, elle se présenta devant le prince Kearinh et son second déjà installés autour de la table de l’annexe servant à se sustenter dans la suite du Prince. Le Premier lieutenant Laïenden Nordth se redressa instantanément, et l’invita à avancer et à prendre place auprès d’eux. – Suis-je en retard ? – Absolument pas, la rassura Laïenden en l’accueillant. – Cette tenue vous va à ravir, ambassadrice, rajouta-t-il. Louan leva la tête du document qu’il paraphait, détailla l’arrivante et réagit en répliquant : – Kathleen serait belle dans n’importe quoi. – Si vous vouliez me mettre de bonne humeur, eh bien, c’est le cas, messieurs. Le repas se déroula agréablement. Comme lors du précédent, Louan les laissa parler, se contentant de quelques répliques pour, le reste du temps, observer sa médiatrice tout à loisir. Sous l’assaut des cauchemars, sa nuit avait été plus que morcelée ; comme toutes les autres nuits depuis qu’il la connaissait. En lutte avec lui-même, en proie aux doutes malfaisants qui faisaient de cette femme, une espionne à la solde de leurs ennemis, il ne pouvait pourtant que l’aimer, que suivre son instinct qui lui soufflait qu’elle n’était qu’une victime des circonstances, qu’une innocente venue pour le troubler, le traquer dans le ventre de son vaisseau. Parfois, il gommait jusqu’à son propre débarquement sur Stelhenia et son intervention à la WWC pour aller à sa recherche et s’emparer d’elle. Il oubliait surtout qu’il l’avait peut-être trahie et qu’elle en subirait probablement un jour ou l’autre les conséquences, enfin que sa mauvaise conscience le taraudait en permanence. Cela oui, il préférait l’oublier. Trop de peur, trop de douleur, de savoir que… Non, il ne pouvait tout simplement pas le concevoir. Elle se tenait là, en face de lui de l’autre côté de la table, souriante, attentive, adorable… – Que pensez-vous du bureau de notre prince, Kathleen ? questionna Laïenden. – C’est l’antre d’un sorcier ou bien celui d’un démon, mais en tant que sciolaëben, j’ai apprécié, répliqua la jeune femme en se tournant vers Louan qui persistait à ne rien vouloir dire. – Oui, je vous comprends, renchérit Laïenden. De mon côté, je n’ai jamais vu prince plus passionné que lui pour tout ce qui a trait à la science. Petit, déjà, il déconcertait notre empereur et roi par son penchant. Lui ne rêvait pour son fils que de gloire guerrière et d’héroïsme ; pourtant Louan ne l’a jamais déçu. Il excelle dans tous les domaines. – Hum ! Laïenden ! Quand auras-tu terminé mon apologie devant cette Dame ? Il est temps de commencer. J’ai hâte de vérifier les performances de cette jeune Stelhene. Ils débutèrent par un peu d’exercices physiques et Kathleen prit plaisir à tester son endurance sur les nouvelles machines xénobiannes. L’équipement vieillot de la confrérie laissait à désirer par moments, alors que tout ici rappelait puissance et technologie. Le prince la guida ensuite vers un fauteuil à l’ergonomie surréaliste et lui montra comment se sangler avant de prendre à son tour un autre de ces sièges. – Nous allons tester ton pouvoir de concentration ; la rapidité dans tes réponses sera également mesurée. Tu dois savoir que les sujets féminins se distinguent des sujets masculins ; ne compare donc pas nos scores ensuite. Une grille appropriée te situera en fonction de certains critères comme l’âge et le sexe, ou la race. Laïenden vint vérifier leur harnachement puis précisa le commentaire de son prince : – Au sein de notre espèce, nous rencontrons différents niveaux sur une échelle graduée. Un simple ouvrier, chez nous, se positionne tout en bas, à 40 wartz ; une indication de son degré de puissance psychique et correspond à la quantité d’unités mentales mises en jeu en fonction du temps écoulé durant l’expérience. Le prince détrône toutes les normes. La moyenne pour un mâle est de 100 wartz, celle de nos femmes : 75. Le prince dépasse les 300. Je n’ai connu personne jusqu’à ce jour qui ait accédé à un tel niveau. Pas même son père. – Laïenden, regimba le prince, je t’ai demandé de m’oublier ! Mais ce dernier continua, imperturbable, tandis que la jeune femme sourcillait devant ces distinctions absurdes. À quoi lui servirait donc de passer ces foutus tests si c’était pour s’échouer tout en bas de l’échelle xénobianne, sans aucun doute au niveau des vers de sol pour le regard expérimenté de ces deux vétérans. Elle serait tel un moucheron attendant son jugement pour manque d’intelligence. Révoltant. La voix implacable du lieutenant poursuivait : – Les autres races, dont vous, les Stelhens, sont en dessous de notre ouvrier ; donc, relativise, Kathleen : une simple Stelhene peut espérer une moyenne d’environ 25. – C’est réellement injuste, se lamenta la jeune femme en dessinant une moue qui enchanta Louan. Autant ne pas m’imposer ce test discriminatoire orchestré par avance. Situez-moi d’emblée à 30 au maximum ; je préfère ne pas m’échiner. Ses deux compagnons rirent de bon cœur. – Tu abandonnerais ? fit mine de s’étonner Louan. Elle le jaugea, approfondissant soudain son regard sur l’homme qui se moquait, sur ce prince et ce roi harnaché tout comme elle à ses côtés. Elle se surprit à ressentir en elle cette impulsion de jeu, cette envie de se mesurer à lui, qui la confondit par son intensité. – Bon, je me lance ! Elle riait à présent et Louan la fixait, une lueur singulière au fond des yeux tandis que Laïenden s’éclipsait dans le local pour enclencher le système de psychrob. Louan en expliqua brièvement le fonctionnement à Kathleen qui buvait ses paroles. – Les réglages sont effectués à partir des signaux émis par ton cerveau et obtenus grâce à une stimulation neuronale. La réponse mentale est décryptée par le logiscan. Tu es prête ? Elle ne l’était pas, mais mentit : – Oui. Sur l’écran, la jeune femme vit défiler une flopée hallucinante de signes, formes, chiffres et tracés. Si au début, elle n’eut pas le sentiment de réellement répondre aux sollicitations de la machine, peu à peu son cortex lui renvoyait des parcelles de semi-conscience qu’elle parvenait progressivement à discerner et à fixer à l’instar de limbes qui se révèlent aux sages après une infinité de moments à être resté à l’écoute de soi. Sa pensée courait sur le fil des ondes. Sa pensée… Non, ses pensées… qui se multipliaient pour mieux riposter à l’instigation du flux, qui se répandaient au long des canaux en se renforçant, se développant en empilement de couches, prenant de cours le système intrusif qui néanmoins répercutait la cadence en un cycle sans fin. Il lui paraissait que plus elle interagissait et plus le processeur intelligent accélérait le rythme de défilement, assimilant sa célérité mentale et son adaptation aux diverses situations, collectant ses réponses toujours plus nombreuses. De sa plate-forme de pilotage, Laïenden suivait en direct les séquences qui s’affichaient. Avec les tests de télépathie, le prince renouvelait son record précédent et même le pulvérisait. Quant aux résultats de Kathleen qui avaient progressé beaucoup plus lentement dès le départ, Laïenden ne fit qu’y jeter un regard de routine sans intérêt. Si l’amorce s’augurait toujours graduelle pour un Stelhen, la suite se développait chaque fois sur un tempo immuable. Le seuil de mi-parcours n’atteignait qu’un premier niveau de base avant de stagner à peine au-dessus, jusqu’à la fin de l’expérience. Il en allait ainsi la plupart du temps. Pourtant, ce fut autre chose que pointa tout à coup son regard absent. Basculant d’un coup de l’ennui à un vif intérêt ; sidéré par la courbe en flèche qui précipitait sa croissance absolument stupéfiante. Depuis quand l’accélération s’était-elle emballée ? Les chiffres ne cessaient de grimper et venaient de dépasser largement ceux attendus pour les femmes de sa race, dépassaient déjà les plus hauts niveaux atteints par un non Xénobian et continuaient de s’élever à une vitesse inimaginable, rappelant en cela le rythme particulier propre au schéma familier du prince, frôlant à présent la moyenne enregistrée par les femmes xénobiannes. Ayant du mal à appréhender la logique de ce qui s’avérait ici, Laïenden vérifia l’appareil qui devait présenter un dysfonctionnement quelconque, mais en pure perte. De même, il vérifia l’étalonnage préréglé. Ses doigts fébriles couraient sur la console. Selon toute vraisemblance, le dispositif opérait parfaitement. Interloqué, il reporta son attention sur les écrans. Celui de la Stelhene annonçait ce que l’on était en droit d’attendre d’un Xénobian mâle moyen. Laïenden transpirait ; l’incompréhension marquait ses traits. Sous ses yeux ahuris, les chiffres ne cessaient de croître : 100 – 115 – 130 – 155… Il y eut une accalmie du mouvement ascendant et la courbe et les chiffres finirent par se stabiliser. Le prince venait d’ôter son casque et aidait la jeune femme à en faire autant. – Ça va, Kathleen ? Pas trop embrouillée dans cette jolie tête ? Sa main se posa innocemment sur sa chevelure et caressa les boucles rebelles avec un plaisir évident. D’ici deux heures spatiales, il partirait pour ne revenir que sept dixièmes de cycles plus tard. Son humeur s’assombrit d’un coup. – Attends, Laïenden. Peux-tu soumettre Kathleen à un test d’apprentissage à la mémoire lointaine et proche ? Laïenden saisit aussitôt les implications de son choix : ils pourraient ainsi suivre la lente évolution vers une dégradation possible. Quant à Kathleen, elle scruta bizarrement le prince impassible. De nouveau, le casque et de nouveau des scènes et séquences distinctes… Elle les géra au mieux et l’expérience finit par s’achever comme la précédente. – J’en ai assez pour aujourd’hui, se plaignit-elle. Le prince la fixait d’un air absent et ne releva pas la protestation. Ils se jaugèrent un instant avant de s’éveiller ensemble : – Alors, Laïenden ? lança Kathleen en même temps que le prince, avant de partir avec lui dans un grand éclat de rire sous le regard troublé de Laïenden qui ne savait comment analyser les résultats de Kathleen, et surtout les annoncer à Louan. – Venez voir, Prince, appela-t-il avec un drôle d’air. Louan le rejoignit et examina ce que lui présentait son ami. Se désintéressant de ses propres tests, il se pencha sur ceux de Kathleen… et marqua un étonnement sans borne. « Mémoire profonde : exceptionnelle » « Mémoire proche : très bonne » « Concentration et célérité : niveau 175 » « Psychisme évolué » « Sujet féminin de race ultime » Personne n’atteignait ce score chez les Xénobians à part lui qui le dépassait et certains rares dignitaires de souches pures tel le prince Xathief Dea Bornheï qui le secondait. – L’appareil fonctionne, je l’ai vérifié, commenta son second en aparté. Demain, je lui referai passer les tests sur l’autre machine. Aussitôt Louan se renfrogna, redevenu suspicieux. Ses cauchemars revinrent en force le harceler. Et si cette femme n’avait été que le moyen de pénétrer ses forces de l’intérieur. Il fallait qu’elle soit extrêmement douée et intelligente, et lui savait qu’elle l’était, mais qui aurait pu programmer son inclination pour elle ; qui aurait pu la prévoir ? La plus intelligente des femmes n’aurait pu la provoquer volontairement. Louan connaissait les êtres, lisait en eux, n’était encore jamais tombé amoureux jusqu’à sa rencontre avec l’ambassadrice ; trop méfiant, trop peu à donner quand on lui offrait si peu. Le corps d’une femme n’avait jamais été pour lui qu’un joli ornement, jamais l’émergence d’un désir incontrôlé. Louan était assoiffé d’absolus ; les individualités, seules, l’intéressaient. Un corps n’était en définitive qu’un assemblage de modules de chairs, d’os et de muscles, aussi harmonieux que fût cet assemblage, aussi parfaitement constitué qu’il paraisse à l’esthète. Mais une âme, une âme emplie de magie, de connaissance, de perspicacité et de sagesse, il n’avait alors de cesse de l’apprivoiser, la subjuguer jusqu’à ce qu’elle s’en remette à lui. Certains de ces hommes à l’intelligence supérieure l’avaient ainsi rejoint pour intégrer sa garde personnelle ou son cercle restreint d’amis fidèles. Pour les femmes, il n’avait guère eu le temps de s’en préoccuper, et aucune, qu’elles soient laides ou belles, n’avait croisé son chemin suffisamment longtemps pour l’intéresser. Aucune pour laquelle il aurait eu un tremblement, un doute : celui de se dire que peut-être, peut-être celle-là était investie de cette aura magique dont il se nourrirait. Il ne leur avait jamais donné la moindre chance de le rencontrer vraiment sur ce terrain. Au contraire, il prenait extrêmement garde à son entourage, afin qu’aucune d’entre elles ne parvienne à franchir les barrières qu’il dressait lui-même en continu. Il y avait également l’ultimatum de liaisons vouées à la menace de la mutagenèse ; il y avait aussi le souvenir de sa mère, imperméable à toute compassion, superficielle et égoïste, qui ne l’avait pas préparé, lui-même, à beaucoup de mansuétude et de considération du sexe faible. Ses dons de télépathe ne l’avaient pas préparé non plus à subir le harcèlement des femmes qui s’étaient empressées dès son adolescence, auprès de lui. Alors il les avait fuies ; très tôt. Par la suite, ses dons s’étaient aguerris, il les avait domptés avec l’enseignement que Laïenden et son père lui avaient fait donner. Mais le fait de s’approcher d’un être et de pouvoir lire en lui aisément ne facilitait pas les relations, qu’elles soient fraternelles ou sexuelles. Bien au contraire. La complexité des échanges qui en résultait avait de quoi détruire ou déboussoler un homme ; ces échanges se révélaient par ailleurs bien trop souvent décevants, la plupart du temps, pour qu’il s’y attarde vraiment longtemps. Le mystère ne tenait pas devant son aptitude à prévoir les comportements. Pourtant, parfois, il lui avait été donné de croiser l’une de ces âmes qu’il s’était empressé lui-même de s’attacher. Mais de femmes jamais encore, jusqu’à ce qu’il rencontre l’une d’elles ; la plus belle à ses yeux. L’âme de celle-ci, sans qu’il s’y soit préalablement préparé, sans qu’il l’ait préalablement devinée, l’avait asservi, dominé, fasciné. Cette âme, cette conscience, animait ce corps merveilleux et l’avait instantanément enchaîné, rendu esclave d’un sentiment presque dégradant parce que passionné, inattendu ; et si cette âme, aujourd’hui, le trahissait… Par les dieux ! Elle n’aurait pas été capable de le leurrer ainsi ; pas elle. Seigneurs, pas elle ; comment aurait-elle fait ? Comment aurait-il pu ne pas voir, lire, appréhender sa duperie au fond de son esprit dont elle lui interdisait si souvent l’entrée ? Comment avait-il pu ne pas le réaliser ? C’était si inconcevable ! Il était à cet instant dans une totale confusion de sentiments. Et comme dans un état second, il la vit qui le questionnait du regard, un regard anxieux qui ne lui ressemblait pas :
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER