Ce matin-là, même le temps était d'humeur maussade. Je m'étais réveillée encore roulée en boule dans mon petit coin. Alors que je me redressai, des coups furent frappés à ma porte.
"Fureur ? Ivana requiert votre présence, les étrangers sont sur le point de partir. Ils sont devant la maison."
Je ne pus m'empêcher d'avoir le cœur serré à la perspective de les voir partir, de le voir partir. Il fallait que je me raisonne, c'était la chose à faire. D'un pas lourd, je me traînai à l'extérieur. Ivana était déjà là, rayonnante, au bras son compagnon. L'Alpha Gareth, lui, semblait vouloir que tout se termine au plus vite afin de pouvoir à nouveau s'enfermer dans son bureau. Nos visiteurs leur faisaient face, prêts à partir. Duncan et Clyde étaient déjà sous leur forme lupine et l'Alpha Isaac qui n'avait pas encore changé, discutait aimablement avec le couple. Quant à moi, je me postai en retrait de la scène, faisant tout pour ne pas regarder directement dans la direction de ce loup qui, en quelques jours, avait fait irruption dans mon existence et y avait planté profondément ses griffes. Autant dire que c'était peine perdue, je ne pouvais pas m'empêcher de l'observer du coin de l'œil. C'était la première fois que je le voyais sous sa forme de loup. Son magnifique pelage était de toutes les couleurs possibles. Il était unique, il était parfait. Ma louve en soupirait de contentement et de fierté.
"Il est superbe ! J'aimerai tellement aller courir avec lui dans les bois. Nous pourrions jouer, chasser et ensuite nous endormir l'un contre l'autre près de la rivière.
- Tu sais que ce n'est pas possible…"
Même ma voix mentale semblait complètement brisée. Bien qu'elle ne disait rien, je sentais que ma louve, elle aussi souffrait terriblement. Soudain, une voix déplaisante me ramena à la réalité.
"Fureur, accompagne nos invités à la frontière, tu veux ! Puisque tu es là, ils n'auront pas besoin d'une escorte."
Jurant intérieurement, je m'inclinai vers mon Alpha et ma Luna avant de m'approcher du petit groupe les yeux rivés sur Clyde. Impossible de regarder Duncan et l'Alpha Isaac aurait pu prendre mon regard insistant pour une provocation. En arrivant à leur niveau, j'attendis le signal du départ qui ne tarda pas à arriver et nous nous mîmes en chemin, l'Alpha et moi devant et les deux autres dans notre sillage. Au moins dans ce corps, nous n'aurions pas la possibilité de faire la conversation. Arrivés à la lisière de la forêt, je marquai un temps d'arrêt pour qu'Isaac puisse muter en loup à l'abri des regards, mais celui-ci n'en fit rien.
"Avançons encore un peu, je changerai plus tard."
Intriguée, je repris néanmoins ma route. Les minutes passèrent en silence, mais je pouvais sentir le regard triste de Duncan braqué sur moi et celui de l'Alpha qui semblait plein de regrets. Peut-être que son Oméga l'avait mis au courant de la situation ? Clyde, lui, était comme à son habitude totalement oublieux de la tension qui régnait sur notre groupe et allait à droite et à gauche, humant les pistes fraîches de petits gibiers. Après une longue marche silencieuse, Isaac se s'arrêta à l'orée d'une grande clairière qui marquait la frontière Nord de notre territoire.
"Merci de nous avoir accompagné, Fureur. Je..."
Il hésita un instant, incertain. J'espérai sincèrement qu'il n'allait pas essayer de me faire revenir sur ma décision. Il ne savait pas ce que mon départ déclencherait pour nos deux meutes, il ne savait pas que je n'étais qu'un monstre sans cœur qui ne ferais qu'une bouchée de son tendre Oméga. C'est alors qu'il sortit de sa poche une enveloppe et me la noua solidement autour d'une de mes pattes avant.
"Ecoute, si un jour tu as besoin, sache que tu as des amis parmi la meute du Yukon. Lis-ça quand tu seras seule et ne le montre surtout à personne."
Je fis un vague signe d'assentiment. Ce n'est pas comme si j'avais des amis avec qui partager mes secrets de toute façon. Je fis quelques pas en arrière pour les laisser passer. Clyde me donna un coup de museau joueur sur l'épaule, auquel je répondis par un grognement moitié joueur, moitié menaçant. Issac avait disparu derrière les fourrés le temps de prendre sa peau de loup. Une fois revenu, il plongea son regard dans mes yeux en un au revoir silencieux et s'avança dans la clairière tranquillement suivi de son Gamma. Un geste discret dans le but de nous laisser un peu d'intimité. "Nous", un mot que je n'aurai bientôt plus à utiliser. Cette peur qui me rongeait disparaîtra et lui pourra reprendre le cours de sa vie comme si je n'avais jamais existé. Son regard plein de douleur, il geignait doucement comme pour me supplier de le suivre. Alors qu'il fit un pas vers moi, je lui grondai un avertissement. Puis, je fis demi-tour et fonçai droit devant, essayant de mettre le plus de distance possible entre lui et moi. Son hurlement de douleur me fit presque perdre pied et revenir sur mes pas. Sa souffrance était une torture. Moi qui pensais avoir connu l'enfer, je le découvrais vraiment ce jour-là. Je l'avais abandonné pour le protéger et ce qui restait maintenant de mon âme partait avec lui pour les terres sauvages du Nord.
Je courais sans but. La colère et la douleur me faisaient perdre le fil du temps et m'aveuglaient. Je finis par me prendre la patte dans une racine qui dépassait du sol et chutai. Je n'essayai même pas de me relever. Le souffle court, je levai la tête vers la canopée. Tout était gris et triste. Avec un soupir, je repris ma route vers le village de la meute. Arrivée là-bas, je fonçais dans ma chambre et mutais. Puis, je détachai la lettre d'Isaac qui avait mystérieusement résistée à ma course folle. Je la regardai un instant, incapable de savoir si je voulais la lire ou non et, manquant de courage, décidai finalement de la dissimuler dans une petite cachette que j'avais trouvée étant enfant avant de m'écrouler sur mon lit. Epuisée, je serrai mes genoux contre moi. Malgré les émotions qui me ravageaient, pas une larme ne coula. Je haïssais mon insensibilité à cet instant et quelques mots chuchotés m'échappèrent alors que je sombrais dans un sommeil agité.
"Je suis un monstre"