Même jour, Pleumeur-Bodou

1883 Mots
Même jour, Pleumeur-Bodou.Une situation qui n’était pas si désespérée trente-six heures après le meurtre du dentiste de Paimpol. Quand toute la petite famille Demaître s’était retrouvée face à la mer dans le jardin bercé de nuages de la maison de l’île Grande, en train de prendre le petit-déjeuner café-croissants-tartines. Sous les yeux encore endormis de la Pomponnette… — Alors Adrien, bien dormi ? — Comme un loir, à part la chatte qui est venue dans notre chambre et qui ronflait… — Faut pas exagérer ! On entendait quand même le bruit des vagues et, au petit matin, le bruit des moteurs des bateaux de pêche, pondère la frêle Charlène dont les yeux, moins timides que la veille, ne cessent de fixer la terrible balafre qui creuse la joue droite de Laure. Ce souvenir de guerre et d’Irak qui a bouleversé sa vie de journaliste, et sa vie de femme. Qui a changé le regard des autres sur elle, et son propre regard sur le monde alentour. Hugues contemple ce spectacle familial, a priori d’une banalité affligeante, comme si c’était la Cène, Jésus et Judas en moins. Pour lui, ce petit-déjeuner a valeur de symbole. Voilà SA famille réunie, avec la femme de sa nouvelle vie et son fils qu’il adore, heureux aux côtés de sa copine et, peut-être, future compagne. Et avec Pomponnette, celle qui lui a remonté le moral durant ses années de solitude. Avant Laure… Des larmes ne seraient pas loin si Laure n’interrompait cette béatitude onirique d’un sourire, toujours si spécial, et d’une phrase qu’elle a manifestement répétée si souvent : — Charlène ! Tu te demandes d’où vient cette cicatrice ? Le ton de la question est un peu désabusé. Mais celui de la réponse se veut lui beaucoup plus positif. — Excuse-moi, Laure ! Adrien m’a expliqué pour la cicatrice. Non, je cherchais ce qui serait possible de faire pour la faire disparaître, ou au moins l’atténuer. Les croissants de Laure et d’Hugues qui s’apprêtaient à plonger simultanément dans leurs bols de café respectifs, restent en plan fixe. Cet intérêt direct pour la balafre de la jeune femme sème la surprise. Charlène profite de cette réaction pour jeter un coup d’œil rapide à Adrien et lancer, non sans une visible fierté : — Comme je vous l’ai dit hier, je suis en médecine et je veux devenir chirurgien. Comme j’ai déjà eu l’occasion de faire des stages dans une clinique de… Elle n’a pas le temps de finir sa phrase que la cloche du portail d’entrée se met à sonner et qu’une silhouette familière lance, depuis l’entrée du jardin : — Vous n’en êtes qu’au petit-déjeuner, à 11 heures moins le quart ! Ça sent la grasse matinée, dites donc ! Les yeux de Laure s’illuminent avant qu’elle ne réponde d’une voix enjouée, teintée d’étonnement : — Isabelle, ma belle ! Mais qu’est-ce que tu fous là ? Tu n’es pas à la radio à cette heure ? Vêtue d’une jupe longue d’inspiration marocaine, d’une tunique assortie et d’un petit gilet couleur feuille morte, c’est une femme élégante qui s’avance sur l’opus incertum qui mène au coin repas abrité sous la pergola en bois. — Je vois avec plaisir que vous écoutez régulièrement Plestin FM… Passons ! Mon émission se terminant à 10 heures, j’ai décidé de venir directement après, pour jouer les facteurs… — Les facteurs ? interroge Hugues, visiblement peu enchanté par cette arrivée impromptue, qui vient perturber son sentiment naissant de patriarche. — Oui ! Les facteurs ! J’ai reçu du courrier pour toi, Laure, et comme j’ai trouvé l’enveloppe bizarre, je me suis dit qu’il valait mieux vous l’apporter tout de suite. Comme je savais que vous n’étiez pas à Trémel, mais ici… Vous n’avez pas un peu de café pour moi ? Laure et son pharmacien échangent un regard qui montre à quel point ce courrier imprévu n’est pas le bienvenu, en pleine phase de détente familiale. Laure demande quand même, visiblement sans enthousiasme : — Et c’est quoi ton courrier ? Isabelle, d’un geste preste, fait coulisser son sac à main qu’elle portait à l’épaule, et en sort une enveloppe qu’elle tend à Laure, avec un petit sourire en coin. Avant même de l’ouvrir, LSD la regarde sous toutes les coutures : une enveloppe de format carte postale banal, blanche, ornée de la photo d’une maison aux volets bleu clair, dont la façade en vieilles pierres s’enlumine d’un buisson d’hortensias roses. Un modèle d’enveloppe extrêmement répandu dans toutes les maisons de la presse et supermarchés des Côtes d’Armor. En guise d’adresse, quelques mots composés à l’aide de lettres découpées dans des journaux : « Laure SADONGE, aux bons soins de Plestin FM, 22310 Plestin-Les-Grèves. » La première réaction de la détective : un ricanement. Un peu forcé. — On a voulu nous faire une blague c’est tout ! Quiconque pourrait entendre sa voix intérieure l’entendrait ajouter : « Ça y est, les emmerdements recommencent… » Une voix intérieure que semble entendre son pharmacien, dont la mine se déconfit à vue d’œil, et ce pour un certain temps. De là à dire que sa mine déconfite dure, à l’heure du petit-déjeuner, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas. Plutôt amusée par le trouble qu’elle vient de semer, Isabelle ajoute, non sans perfidie, voire perfidité : — Tu n’ouvres pas ? — Si si, bien sûr ! Sur la table, elle empoigne un couteau pointu et, en moins de temps qu’il n’en faut à votre banquier pour vous refuser un nouveau découvert, elle sort un carré de papier photographique de deux centimètres de côté. Laure commence à examiner ce bout de cliché, uniformément gris, dénué de la moindre explication ou document d’accompagnement. De quoi faire travailler ses cellules Breizh… * Toute de plain-pied, la maison du capitaine Marceau s’ouvre sur la plage du Launay et un peu plus loin sur la partie est de l’île de Bréhat. Installé confortablement dans un fauteuil en cuir chocolat, l’officier savoure ces quelques minutes de détente matinale, hors caserne, avec le major Kerilis. Celui-ci, en pleine enquête sur les suspects possibles dans le meurtre du dentiste de Paimpol, a profité de son passage dans le secteur pour faire une petite halte mi-professionnelle mi-amicale chez son supérieur. Dans sa résidence personnelle, une maison de famille où il aime venir se détendre quand il n’est pas de garde ou d’astreinte. Une visite, histoire de faire le point. Un jour et demi après l’assassinat du dentiste. — Alors, t’en es où ? demande, avec une visible impatience, le capitaine. — J’en suis, j’en suis… je ne sais pas trop, répond le major qui s’est assis face à lui. J’ai essayé de retrouver le client de 19 heures, et j’ai eu du mal. J’ai juste son nom, mais avec sans doute une faute d’orthographe : monsieur Scwartz. Comme le numéro qu’il a donné était faux, j’ai essayé de retrouver le numéro qui avait appelé le cabinet dentaire… Mais comme personne au cabinet ne se rappelait avoir pris le rendez-vous, à raison de quarante appels reçus par jour en moyenne, j’ai autant de chance de retrouver le bon numéro que de jouer au loto… Et, en plus… En rigolant à moitié, Christophe Marceau ajoute : — Et en plus, là, tu ne gagnes rien ! À part la considération de ta hiérarchie… Le major sourit. — Ce qui ne serait pas si mal ! Donc, j’ai abandonné la recherche et j’ai pensé à un autre angle d’approche. Comme la plupart des touristes du secteur vont faire un tour sur l’île de Bréhat, je suis allé faire un tour à l’Arcouest pour interroger les équipages des vedettes qui font la navette vers l’île. J’en reviens, j’ai fait chou blanc. Des clients à l’accent guttural, vraisemblablement allemands ou hollandais, ils en voient un paquet par jour, alors, rien à espérer non plus. — Bernard, tu vois, c’est dans ce genre de circonstance que je me dis que la communication entre nous doit être améliorée… Parce que moi je sais qui peut te renseigner sur le client de 19 heures… — Ah ? Qui ? — Le docteur Louargat. On en a parlé un peu quand je l’ai interrogé. Il l’a vu arriver et rentrer dans la salle d’attente et après, il est parti du cabinet avant qu’il ne ressorte. Tu n’as qu’à passer l’interroger en rentrant à la brigade… En hochant la tête et en poussant un soupir que ne dénierait pas un célèbre pont vénitien, Bernard Kerilis lâche : — Quand je pense à tout le temps que je viens de passer là-dessus ! Et que tu avais la réponse… — C’est sûr… mais positive ! Peut-être que Louargat va t’apprendre des tas de choses intéressantes ! Mais le client de 18 heures 45, lui, tu l’as vu ? — Vu et entendu. Rien de bien passionnant à vrai dire. Il s’appelle Jacques Langevin et venait parce qu’il avait un plombage qui avait sauté. Il est arrivé vers 18 heures trente et a été pris par le docteur Guériec entre 7 heures moins dix et 7 heures moins cinq. Pendant la consultation, il n’a rien remarqué de spécial. Louargat est passé dire bonsoir à Guériec pendant qu’il était dans le fauteuil. Pendant les soins, le dentiste a rigolé, lui a parlé de sa femme et des femmes en général, de leurs problèmes de poids et de ligne, de la danse country… À la fin, Guériec a rempli sa carte Vitale, l’a fait payer à la réception, puis Langevin est parti. — Il a aperçu le client suivant ? — Non ! Mais avant de le faire payer, Guériec est passé par la salle d’attente pour le prévenir qu’il allait le prendre tout de suite. — Et sur le parking ou aux alentours, il n’a rien remarqué ? — Quand il est arrivé, il y avait la BMW de Guériec et la moto de Louargat, c’est tout. Et quand il est reparti, la moto n’était plus là, mais il y avait un vélo genre VTT et rien d’autre. Il m’a dit avoir vu un monsieur promener son chien dans la rue qui passe devant le cabinet, un petit chien blanc, c’est tout. Il est remonté dans sa voiture, il était 19 heures 08 à sa montre. — Et il a vu ou aperçu quelqu’un dans la clinique, à part Guériec ? — Non ! À part Louargat qu’il a entendu faire la causette quelques secondes avec son associé, il n’a vu ni entendu personne. Même pas le prothésiste. D’après lui, Guériec était tout seul dans le cabinet avec le client de 19 heures, quand il est sorti. — Sauf que le dénommé Serge Antoine était encore là. Mais Langevin ne pouvait pas le savoir. Et pour les clés de Guériec, tu les as retrouvées ? — Non ! D’habitude, elles étaient dans son bureau, mais là, impossible de les retrouver. On a fouillé partout, rien… — Donc celui ou ceux qui ont fait ça ont refermé à clé, alors qu’Antoine était encore là, tu ne trouves pas ça bizarre… ? — Pas forcément ! Si le prothésiste avait l’habitude de travailler tard, je pense que le dernier qui partait devait fermer la clinique, par précaution. Et si Antoine avait à repasser par la clinique, il avait ses propres clés de toute façon… — Ouais, t’as raison ! En tout cas, il devient plus qu’urgent d’en savoir plus sur ce mystérieux client de 19 heures. File voir Louargat tout de suite et reconvoque-moi le prothésiste, il a peut-être remarqué quelque chose ou alors, peut-être qu’il nous cache quelque chose… * Du côté du port Saint Sauveur à l’île Grande, on se perd en conjectures. À part Pomponnette qui s’en fiche autant que de sa première souris, tous les autres participants du petit-déjeuner regardent ce lambeau de photo aussi gris que mystérieux avec la même détermination qu’un groupe d’experts américains n’ayant que 52 minutes pour résoudre une énigme. Signe supplémentaire de l’intérêt porté au document apporté par Isabelle, même Tanguy Rosnoën, son nouveau petit copain, participe au brainstorming, comme on ne dit pas à l’Académie Française. Dans les yeux du pharmacien de Trémel passe une lueur de contrariété. Pas si sûr que cette devinette photographique impromptue, potentiellement capable de bouleverser son programme de vacances avec Laure et son fils, ne le remplisse de joie… Sa compagne, elle, ne manifeste pas la moindre réticence et s’efforce de percer le mystère de ce message inattendu. Pourtant, après une bonne demi-heure d’élucubrations et de suppositions diverses, les “spécialistes” doivent se rendre à l’évidence : ce cliché peut représenter énormément de choses différentes, d’un bout de cratère lunaire jusqu’à un gros plan d’une ruche d’abeilles, en passant par une vue microscopique de la carapace d’une tortue. Bref, ils ne progressent pas sur le chemin de la vérité et doivent se résoudre à la pire des solutions pour des enquêteurs. La patience… Rien d’autre à faire que d’attendre la prochaine pièce du puzzle ou un événement qui pourrait s’avérer lié à la photo. *
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER