Chapitre II

1098 Mots
II Sitôt après avoir quitté Marc, Morand s’empressa de rejoindre sa femme. Leur emménagement était loin d’être terminé. Des meubles restaient à monter et fixer, des cartons à déballer, des affaires à ranger. Si ce n’était plus le bazar, c’était encore le camping. Catherine s’organisait au mieux. Quatre déménagements en près de huit ans de mariage lui donnaient une certaine expérience des réinstallations rapides. Mais ce n’était pas une raison pour qu’elle en supportât seule les inconvénients. Morand accéléra le pas, franchit le Léguer, longea le monastère Sainte-Anne. Le pavillon que les Morand avaient loué rue de Kéravel, faisait partie d’un lotissement d’une vingtaine de maisons, toutes construites sur le même modèle : des maisons de plain-pied, sans étage ni cave, aux murs blanchis et volets bleus, aux encadrements extérieurs vaguement granitiques pour la couleur locale. Elles ne se différenciaient que par leur nombre de pièces et la superficie des jardins privatifs. Les Morand avaient opté pour un F4. Abordable pour le salaire d’un capitaine, le loyer excédait les possibilités financières d’un lieutenant de police. Mais pour que leurs deux petits-enfants puissent avoir chacun leur chambre et courir à leur guise dans un jardin, les grands-parents avaient aidé : ceux d’André en versant le dépôt de garantie, ceux de Catherine en se portant caution et en payant le loyer du premier mois. Sitôt connu leur point de chute breton, Catherine s’était démenée pour décrocher un emploi à Lannion et avait obtenu celui “d’attachée de recherche” à l’École Nationale Supérieure des Sciences Appliquées et de Technologies, grâce à sa maîtrise de l’anglais « lu, écrit, parlé » comme le précisait le profil du poste. Son statut d’épouse d’officier de police avait renforcé le sérieux de sa candidature. C’était idiot, mais c’était comme ça. Et pour une fois qu’être femme de flic servait à quelque chose ! C’était un emploi à mi-temps, idéal à tous égards, qui améliorerait les revenus du ménage et lui permettrait de s’occuper des enfants. L’ENSSAT se trouvait en outre non loin de là, rue de Kérampont. Seule ombre au tableau, c’était un CDD de six mois, renouvelable une fois. Mais dans un an… Vu les restructurations dans la police, autant ne pas se préoccuper de ce qu’il adviendrait dans un an… Disputes et cris accueillirent Morand. Le frère et la sœur prétendaient occuper la même chambre, la fille au motif qu’elle était plus proche de la salle de bains, le garçon au prétexte qu’elle était plus grande. Chacun repoussait du pied jouets et affaires que l’autre tentait d’y faire entrer. C’étaient trépignements contre bourrades, pleurs contre stridences. — Alain, laisse ta sœur tranquille et toi, Véro, n’en rajoute pas ! s’époumonait Catherine, manifestement excédée par cette guerre fratricide des territoires. Tiens, voilà votre père… Tu tombes à pic, toi. Rétablis l’ordre. Après tout, c’est ton travail. Débrouille-toi avec eux ! Et elle alla s’asseoir sur un gros carton dans le séjour déjà mi-meublé et encore mi-capharnaüm. Morand la retrouva quelques minutes plus tard, toujours assise sur son carton – qui contenait quoi au juste ? – les coudes sur son jean, la tête dans les mains, ses cheveux châtains retombant sur son front. — Qu’y a-t-il ? hasarda-t-il. C’était bien une question d’homme, ça ! Ce qu’il y avait ? Ce qu’il y avait eu plutôt ! Les courses, les démarches administratives, les changements d’adresse, le rendez-vous avec la directrice de l’école Pen An Ru, la lessive parce que, dans le jardin, les enfants se salissaient deux fois plus vite, le nettoyage parce que les précédents locataires n’étaient pas très regardants sur la propreté, le déballage des paquets et cartons, l’aménagement, le rangement, les enfants… — Et en plus, dit-elle, l’ENSSAT vient de me téléphoner pour me demander si je pouvais commencer dès lundi. À plein-temps, au moins pour quelques jours. — Ce n’était pas prévu ! — Un pépin, expliqua Catherine. Des trucs à traduire en urgence au sujet d’un câble sous-marin qui doit relier la France aux États-Unis. Ça va être gai ! Je ne vais rien comprendre à la plupart des termes techniques. Rien que le nom de ce truc déjà. Le Warsace Nord. Mais quel moyen de refuser ? Morand n’eut pas le temps de répondre : surgissait des toilettes un tonneau sur jambes en combinaison marron d’éboueur ou d’égoutier, encapuchonné, ganté, trempé, tenant d’une main une grosse éponge et de l’autre un seau. — Voilà, madame Catherine, c’est propre. J’ai tout lessivé à la Saint-Marc, même le plafond. D’après la voix, le tonneau était une femme. — Je te présente notre nouvelle femme de ménage, dit Catherine à son mari. André, voici Dezig Kerdangi. Celle-ci délaça la capuche qui lui enserrait le visage, la rabattit sur ses épaules, révéla sa coiffure : des cheveux roux taillés à la garçonne. — Bonjour monsieur André. Morand serra la main caoutchoutée et humide qu’on lui tendait. — Bonjour. Comment dois-je vous appeler ? — Madame ! Madame Dezig. C’est un vieux prénom breton. Ces présentations expédiées, madame Dezig reprit son seau et son éponge pour aller “s’attaquer” à la salle de bains. — Personne n’a besoin d’y aller ? interrogea-t-elle pour la forme. Parce que j’en ai au moins pour deux heures. — Où as-tu trouvé ce “monstre” ? demanda Morand à sa femme quand ils furent seuls. — Par Mireille ! Et elle n’est pas un « monstre », comme tu dis ! — Je ne sais pas ce qu’il te faut ! 100 kg environ pour 1 mètre 60, double menton en formation, des bras comme des poteaux et un c*l de jument ! Seul son strabisme est léger ! Et avec ça, elle s’est trouvé un mec, “madame” Dezig ? — Et pourquoi pas ? T’es tout de même extraordinaire ! Dès qu’une femme n’a pas la taille mannequin, elle est bonne à jeter ! Vous vous croyez donc tous des George Clooney ou des Brad Pitt ! Ses bajoues en formation, comme tu dis, valent bien ton pneu naissant. Il porta instinctivement ses mains sur ses hanches, les palpa : un bourrelet se forma entre ses doigts. — Elle est travailleuse et gentille, continuait de la défendre Catherine. Et moi, j’en ai besoin, figure-toi ! Qui accompagnera lundi les enfants à l’école, ira les chercher, fera le ménage ? Ce n’est pas toi. Bon… Morand se le tint pour dit, s’informa tout de même sur le nombre d’heures qu’il faudrait l’employer, sur leur coût, charges sociales comprises. — J’en ai parlé à mes parents, répondit sèchement Catherine. Vexé dans son amour-propre masculin et sa dignité de gendre, Morand tenta de se rendre utile. Où, dans quelle pièce, fallait-il transporter l’énorme carton sur lequel sa femme s’était assise ? Malgré des efforts répétés, il ne put le soulever ni le faire glisser sur le dallage du séjour. — Mais qu’est-ce qu’il y a dedans ? grogna-t-il. — Attendez, laissez-moi faire, monsieur André ! s’exclama madame Dezig qui passait prendre dans la cuisine un nouveau paquet de lessive Saint-Marc. Elle souleva légèrement le carton, glissa un pied dessous, s’assura d’une prise solide et de ses gros doigts l’arracha de terre, dans un mouvement de reins, comme une haltérophile. — Portez-le dans notre chambre, dit Catherine, goguenarde. Morand, lui, retourna voir ses enfants, en guerre désormais froide et silencieuse, quand bientôt son portable sonna. C’était Marc. À la sortie est de la ville, juste avant le rond-point de Boutill où aboutissaient la D 767 et la D 788, un radar venait d’être détruit. Un cocktail Molotov jeté d’une voiture. Il n’y avait pas, ou pas encore, de revendication. Il fallait prévoir que des éléments radicaux puissent se mêler aux manifestants. — Prends un blouson bien matelassé ! conseilla Marc.
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