Chapitre 2

1283 Mots
2Momo fait le guet Il est midi pile. René, déposé à l’heure, doit être proche de sa destination. Moi, à la mienne. Je cherche à me garer autour de la place Gambetta, dans le XXe. Momo est en planque à cinq minutes à pied. J’ai du pot, une camionnette quitte son emplacement sur l’avenue. Il est content et soulagé de me voir arriver. Ça doit bien faire six heures qu’il planque. Heureusement qu’il fait beau. Il se lève du banc qu’il squatte sur la place Martin-Nadaud, juste à la sortie du métro Gambetta, et d’un mouvement de menton me désigne un bel immeuble, sans doute haussmannien. Le numéro 4, plus précisément. Une énorme porte en fer forgé et verre coincée entre une brasserie et un bistro en vente. La porte englobe le rez-de-chaussée et le premier étage qu’on devine entre les devantures et le second. La chaussée, devant l’immeuble, est piétonne mais facilement accessible en voiture. La route est peinte de b****s de couleurs vives. Ambiance LGBT. De son endroit, Momo bénéficie d’une vue panoramique et dégagée sur toute la place et sur l’adresse qu’on nous avait désignée. — Gros coup de bol, il rentrait chez lui juste quand j’arrivais. Vers six heures et demie. Le tuyau était bon. Je l’ai vu débarquer d’une BM. J’ai pas pu voir le chauffeur qui était du mauvais côté et qui s’est à peine arrêté, mais lui, du coup, j’l’avais plein cadre. Je l’ai photographié. Juste avant qu’il rentre dans l’immeuble… Il me montre l’écran du superbe bridge Sony, zoom X50, que je lui ai offert. On y voit nettement Joël Perdrigeon, dit Jojo la Perdrix dans les milieux autorisés. Pleine face, tête de con. Il a l’air fatigué. Une cavale, ça use. L’indic de Saint Antoine avait vu juste en nous donnant cette adresse. Momo continue son récit : — Je l’ai vu aussitôt entrer au 4 alors que j’imaginais le surprendre en sortir. À cette heure-là, tu comprends… En observant la façade, j’ai même pu localiser l’appartement. Il me montre une deuxième image, une vidéo plutôt, où on voit des persiennes métalliques se fermer au quatrième étage juste au-dessus du restaurant Les Foudres. On distingue même assez nettement la silhouette de Jojo bien qu’il soit dans l’ombre. Depuis ses fenêtres, il a une superbe vue sur le cimetière du Père-Lachaise qui est juste derrière notre dos. Un endroit calme qui s’avère être l’espace vert le plus étendu de Paris intra-muros. — Depuis, il n’a pas bougé. Il doit pioncer. J’ai été vérifier, il n’y a pas d’autre sortie. S’il sort, c’est forcément par où il est entré. — Bon boulot ! À ce stade, je vous dois quelques explications. Sinon vous allez être perdu. Quand Momo a paumé définitivement son boulot1, il a décidé, assez unilatéralement, de consacrer son énergie à m’aider. Vous vous doutez bien que, même si dans les faits c’était déjà le cas depuis longtemps, ça m’ennuyait un peu de l’employer avec un statut de bénévole. D’autre part – faut être honnête – je n’ai guère les moyens de salarier quelqu’un. Persévérant, il a su trouver les arguments. Notamment en se rapprochant de Cap Emploi-Sameth, un organisme d’État chargé de faciliter l’emploi des handicapés. Il a réussi à faire intervenir un conseiller pour me permettre d’obtenir une allocation de six mille sept cents euros par an à condition de lui présenter un CDI à mi-temps. Comme il a plus de cinquante-deux ans, de justesse, et que son handicap saute aux yeux, ça a été une formalité simple. Six mille sept cents euros pendant trois ans. Comment refuser ? Officiellement, donc, Momo est devenu mon employé. Mon affaire gonfle. C’est pas encore le CAC mais ça fait moins bidouillage. Cette orientation nouvelle nous a crédibilisés et amenés à bosser un peu plus sérieusement. Dans le cas qui nous intéresse, nous travaillons pour Saint Antoine. Il manque d’effectifs, et Jojo la Perdrix étant citoyen de Vitry, il a à cœur que ça soit lui qui livre à la justice cet évadé en planque que toutes les polices de France recherchent depuis trois mois. Nous sommes donc en appui de ses propres équipes qui ne sortent guère de leur territoire et qui, comme c’est général dans la police nationale, souffrent d’un certain manque de motivation lié essentiellement à un déficit de reconnaissance auprès du public et des autorités supérieures. Je me retrouve même en concurrence avec Vaness’. Ça vous donne une idée de l’ambiance à la maison, quand, ce soir, je vais lui annoncer qu’on l’a grillée, Momo (surtout Momo) et moi. Je vous raconterai. Mon adjoint embauché, il m’a bien fallu le doter d’un minimum de matériel : une loupe, un calepin et un stylo. Je déconne ! Non, mais je lui ai acheté, à la FNAC de Thiais-Village, cet appareil photo Sony avec gros zoom. Un peu encombrant mais terriblement efficace. La prise en main a été quand même fastidieuse et tout autre que Momo aurait vite renoncé. Manipuler ce truc légèrement imposant avec sa seule main gauche, pour un manchot droitier, c’était pas évident. Il s’est entraîné, il a persisté et a réussi à trouver la solution. Il ne le tient qu’en position verticale, tête en bas et, avec son petit doigt, il peut agir sur le déclencheur et le zoom. Un vrai champion ! Il a acquis une dextérité impressionnante. Comment peut-on parler de dextérité pour un gaucher ? Bref, il touche sa bille. Mon employé à mi-temps ne compte pas ses heures. On en a fermé des fausses pistes depuis un mois qu’on est sur l’affaire. Là, c’est la récompense suprême : être parvenus à loger le fuyard avant toutes les polices du pays. Assurément une belle référence à encadrer dans le bureau. Si nous en avions un. — Tu as prévenu le vieux ? — Non, c’est toi le patron. C’est à toi que revient cet honneur. Momo, pro jusqu’au bout, me tend un papier sur lequel il a gribouillé : « 4e étage gauche, appartement 402 ». Livré sur un plateau, l’évadé. J’appelle aussitôt le commissaire qui ne cache pas sa joie ni son inquiétude : — Vous êtes sûrs ? — On a même la photo de Jojo. C’est lui à cent pour cent. — Et vous êtes sûrs de ne pas avoir été doublés ? Un peu parano, pépère, comme si toutes les polices du coin étaient sur les dents. Par acquit de conscience, je regarde autour de nous. Rien qui puisse évoquer un soum ou des fonctionnaires en planque. Juste un balayeur sur le trottoir du Père-Lachaise. Mais il y met tant d’énergie que ça ne peut pas être un flic en faction ni un employé titulaire de la Ville de Paris. Je rassure le vieux. — Bougez pas, au cas où il sortirait ! qu’il nous intime… J’envoie une équipe. Et il raccroche. Qui a dit : « Mais que fait la police ? » Ça ne fait pas cinq minutes que j’ai remis mon portable dans ma poche que deux bagnoles banalisées remplies de mecs se garent devant le 4 de la place Martin-Nadaud. Pas de sirène tonitruante comme dans les films. De la discrétion. Quatre mecs harnachés comme s’ils allaient tourner une émission de télé-réalité descendent de chaque Peugeot (comme dans vos téléfilms préférés sauf que là c’est un hasard. Je ne touche rien de la firme). Deux se postent devant l’entrée, cinq pénètrent dans l’immeuble et celui qui semble être le chef nous cherche du regard. Je lui fais signe et il rapplique. Présentations rapides, étonnement maîtrisé en voyant Momo qui répond, de la main gauche, à sa poignée de main. Ça va vite, on cause peu. Il valide la photo du fugitif que lui montre mon collaborateur (ça me fait drôle de dire ça, moi qui trouve que ce mot est tellement condescendant) et retraverse donner ses ordres. Nous on reste là comme deux spectateurs. Sur notre banc on est aux premières loges. C’est rapide. On n’entend rien de particulier. Dans un dessin animé, je ferais vibrer tout l’immeuble. Mais là je ne peux pas. Moins de dix minutes ont passé et Jojo la Perdrix, en caleçon et menottes, apparaît, bien entouré, dans le hall. Il est hagard. Il n’a rien compris. Il devait dormir. Quand on a un surnom de gibier, faut bien s’attendre à être chassé. Un flic l’enroule dans une couverture. On l’embarque et fin de chapitre ! 1. Voir Comme un cheveu sur le wok, même auteur, même collection.
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