Prologue

675 Mots
Prologue Léonie déposa sur le bureau deux aiguilles à tricoter dorées. Elle bâilla, les épaules lourdes après plusieurs heures passées à réparer les protections magiques de la maison. Trois d’entre elles s’étaient déchirées simultanément, aux premières heures du jour. Léonie avait tissé des fils d’or, si fins, si légers qu’ils semblaient faits de lumière. Ils se fondaient dans les murs, où ils vibraient en cas d’intrusion. Jamais ce système n’avait fait défaut avant aujourd’hui. Pour plus de sécurité, Léonie avait ajouté des pièges un peu partout au cas où son visiteur indésirable tenterait une nouvelle fois sa chance. Elle sourit en coin, effleura ses aiguilles d’un geste tendre. — Il ne perd rien pour attendre notre « fantôme », n’est-ce pas mes belles ? La cloche, à la grille du jardin, signala le passage du courrier. Léonie sortit avec précautions dans l’ombre du grand magnolia. Elle foula les herbes jusqu’à la grille de fer forgé, donnant sur un quartier résidentiel où toutes les maisons s’alignaient sagement : brique rouge ou pierre meulière, toutes cernées de leur carré de végétation. Léonie tira de la boîte à lettres une enveloppe de papier crème, seulement marquée d’un cachet familier. Une lettre d’Adrien et une tentative d’effraction le même jour ? Elle s’engouffra dans la maison et verrouilla la porte. Il n’y avait pas de coïncidence. D’autant plus que Léonie, absorbée par les questions de sécurité, ne s’était pas encore préoccupée de se connecter en pensée avec sa filleule, Prune. Dix ans auparavant, Adrien lui avait confié la tâche de veiller sur sa fille unique. Toutefois, Prune vivait au bout de l’Outre-Temps, parmi les humains. Communiquer par-delà cette distance demandait une énergie considérable. Or, Léonie s’était épuisée à tisser de nouvelles protections. Même en utilisant les réserves d’énergie de ses aiguilles, pas question de projeter son esprit à travers les Temps aujourd’hui. L’enveloppe ne contenait qu’une seule page, arrachée d’un cahier ou d’un livre jauni, sans aucune inscription. De la pointe d’une aiguille, Léonie lui donna une légère tape. Une décharge d’énergie se transmit au papier, puis ricocha tout le long de son bras. Elle maugréa, secouant son poignet endolori : — Bon sang, Adrien. Quelle idée de poser une protection pareille ? Son regard tomba sur l’enveloppe ; un unique mot apparut alors sur le papier, lettre après lettre. Léonie ajusta ses grosses lunettes carrées et lut : « Prune » Un enchantement puissant imprégnait la lettre : elle ne se révélerait qu’à une personne bien particulière. Une personne injoignable jusqu’à ce que Léonie reprenne des forces. Cette affaire sentait mauvais. Pourquoi ne pas avoir envoyé la missive directement à Prune ? Adrien exprimait un avertissement. Le message ne serait visible qu’une fois Prune et sa marraine réunies pour la première fois : la rencontre était prévue pour les dix-huit ans de la jeune fille. Soit deux ans plus tard. Une étincelle jaillit de l’extrémité d’une aiguille. — Encore ? Impossible ! Une autre protection de la maison venait de céder. Léonie fourra la page vierge dans son enveloppe. D’un mouvement tournoyant, elle lança un enchantement léger. Heureusement qu’il restait un peu d’énergie dans ses aiguilles, sinon… En trois enjambées, elle traversa son salon encombré de bibelots, plantes en pots et livres de toutes tailles, pour atteindre le manteau de la cheminée. L’enveloppe disparut derrière des bocaux de graines et un antique moulin à café. — Cachée, mais sans magie. Une aiguille dans chaque main, Léonie se planta au centre de la pièce, yeux clos. Avant tout, elle devait analyser les dégâts pour quantifier l’énergie qu’il lui faudrait pour les réparer. Elle vit en pensée son réseau de tissages scintillants, tout autour de la maison. Elle découvrit la protection brisée. La fatigue raidissait ses membres, mais Léonie estima qu’elle pouvait puiser dans ses réserves pour réparer. Après l’effort, elle s’autoriserait un remontant bien corsé. Remuant les mains en miroir, elle dessina des arabesques, traça des symboles destinés à remplacer les fils abîmés. L’intrus avait évité tous les pièges. Que cherchait-il au juste ? Une vibration inattendue fit sursauter Léonie. Il était là ! Cet inconnu rôdait toujours, ombre noire au milieu des enchantements. Une sueur froide perla sur son front. Déjà, la présence tentait de se dérober. — Où crois-tu aller, fichtre-corne de merlu cendré ? Presque aussitôt, la réponse lui apparut, limpide. Les fils déchirés protégeaient le sous-sol, là où Léonie cachait son plus précieux artefact. Le lien qui l’unissait à sa filleule en dépendait. Plus de doute. Quelqu’un, ou quelque chose, cherchait Prune.
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