P1 - Chapitre 9

2355 Mots
9. Sandro massa le dos de sa main. Tout autour du village poussaient les mêmes fleurs jaunes que celle qui lui avait blessé le pouce, le jour de son arrivée. Il enchaînait les piqûres sur les bras, les jambes, même à travers l’épaisseur de son jean. Nattog, qui le visitait presque tous les jours, avait paru surpris, autant par leur nombre que par leur intensité. D’après lui, ces fleurs réagissaient à la proximité d’étrangers au Temps des Okks, mais leurs piqûres restaient discrètes. Depuis presque dix semaines, Sandro se promenait avec des cataplasmes un peu partout. Une odeur doucereuse d’artichaut trop cuit l’enveloppait en permanence et le moindre geste lui tirait une grimace. Kavo fronçait le nez en sa présence, chaque fois qu’il s’aventurait au village pour donner des nouvelles de Prune. Les abris de feuillage dégageaient une sensation de fraîcheur et de paix sous le Soleil de l’après-midi. La rivière qui le bordait d’un côté glouglou-tait joyeusement. Deux femmes battaient du linge sur la berge sablonneuse. Sandro traîna les pieds entre les foyers, perdu dans ses pensées. Les premiers temps, il avait trouvé pénible de vivre avec eux, sans possibilité de s’iso-ler. Cette communauté, qu’il avait d’abord crue composée de gens un peu baba cool, mais normaux, comptait une généreuse proportion de changeurs de forme. Ceux-ci prenaient à volonté une apparence animale ou humaine. Toutes les familles, à sa connaissance, étaient mixtes. Celle qui l’accueillait se composait de Jean, un humain pur et de sa descendance hybride avec la belle Siesir, changeuse de forme. La petite Line, benjamine de ses hôtes, trottina vers lui entre les canisses. Elle agrippa son pantalon entre deux doigts et se mit à le suivre sans un mot. Du haut de ses trois ans, elle le fixait avec un sérieux déstabilisant. Sandro peinait à la regarder en face. Peut-être à cause des petites plumes fines, derrière ses oreilles et dans ses cheveux châtains. Il ne s’agissait pas d’ornements. Elle l’escorta jusqu’à l’auvent familial. Siesir, occupée à tresser de longues feuilles bleutées pour en faire des paniers, se leva pour les accueillir. Elle offrit du thé à son hôte. En plein jour, ses yeux prenaient des reflets d’or plus prononcés et Sandro ne pouvait s’empêcher de rougir en la regardant. Il croyait toujours sentir sa main sur son épaule, depuis la nuit de son arrivée. Ses hôtes lui manifestaient la plus grande amabilité. Pire, ils le soignaient comme un convalescent. Partager leur foyer le renvoyait au souvenir des siens. Valentine aurait détesté cet endroit. Pas assez de technologie, ni de magasins de vêtements. Là où elle se trouvait, pouvait-elle encore se soucier de son apparence ? Et leurs parents dormaient-ils toujours, figés dans ce froid insoutenable ? Rien ne parvenait à distraire Sandro de son angoisse. Autrefois, Internet, les jeux en ligne l’occupaient à toute heure du jour et de la nuit. Son casque vissé sur les oreilles, il traversait la ville en musique, lisait jusque dans les transports. Jamais il n’avait eu à craindre de se retrouver en tête-à-tête avec lui-même. Line rejoignit ses deux frères aînés, occupés à effeuiller des branches pour leur mère. Sandro s’assit auprès du foyer et il se laissa hypnotiser par la danse des flammes. Valentine ne reviendrait pas. La terre s’était refermée sur elle et ne la rendrait plus. Sandro prit conscience du regard triste de Siesir posé sur lui. Il enfonça un peu plus son bonnet sur ses yeux. La nuit tombée, il se coucha, le cœur fermé comme une huître. Le froid l’éveilla aux petites heures de l’aube. La silhouette si caractéristique de Nattog se découpait sur un ciel aux teintes incertaines. — Venez avec moi. J’ai demandé une audience au Seigneur Karaburan. Sandro se leva sans entrain. — Pourquoi je devrais vous accompagner ? Je ne suis personne dans cette histoire. Juste un dommage collatéral. — Parce qu’il ne s’attend pas à vous voir, répliqua sèchement l’hybride. Que vous le vouliez ou non, vous êtes mêlé à tout ça. La menace du Gel plane toujours. Je dois savoir s’il faut en plus compter les Seigneurs du vent parmi nos ennemis. Sandro haussa les épaules. Il sortit du village en compagnie de son guide et suivit le lit du ruisseau vers sa source. Un hybride, doté de bois de cerf sur un crâne humain, leur adressa un salut. Non loin de lui, Sandro crut apercevoir une silhouette pâle et longiligne se fondre entre les arbres. Un des ha-bitants de la communauté fuyait sa compagnie depuis son arrivée : un type du nom de Frederik, totalement oubliable, qui apparaissait et disparaissait sans prévenir. Sandro le soupçonnait d’avoir peur de Nattog. Les collines devant eux se ressemblaient toutes ; la forêt défilait à leur droite, compacte, telle un rempart. Ils marchèrent environ une heure avant de s’éloigner du cours d’eau à travers broussailles et collines marneuses. Apparut alors une série de cercles concentriques au creux d’une dépression herbeuse. Sandro plissa les paupières. Des cercles d’ossements : le Seigneur leur accordait une audience dans un cimetière. Avec un frisson de répulsion, il s’aventura à la suite de Nattog. À sa grande surprise, une onde, pareille à une brise tiède, l’accueillit à l’intérieur du premier cercle. Les démangeaisons dues aux piqûres d’étincelle refluèrent. Plus il avançait vers le centre de l’ossuaire, plus ses courbatures, irritations et petites douleurs diminuaient d’intensité, jusqu’à disparaître complètement. L’hybride parut remarquer sa surprise. — C’est un lieu où les morts, revenus à la terre, nourrissent les okks, expliqua-t-il. Ces sanctuaires sont très répandus en ce Temps. On vient y rencontrer les seigneurs, ou guérir les malades. Comme pour appuyer ses mots, un aigle aux proportions gigantesques piqua vers eux et se posa au centre de l’ossuaire. Le déplacement d’air manqua de faire chuter Sandro. Le profil de Nattog se contracta alors qu’il s’inclinait avec raideur. Sandro l’imita. Son cœur battait plus fort, il se redressa rapidement. Il lui répugnait de présenter sa nuque à cet oiseau de proie. Bon sang, cet aigle aurait pu sans effort emporter une vache entre ses serres ! Son regard, très mobile, sautait sans cesse de Sandro à Nattog, qui s’avança dans le premier cercle d’ossements avant d’articuler avec fermeté : — Hommages, Aquilon, Seigneur des Seigneurs du Vent. — Vous avez amené l’humain avec vous. Le vibrato de sa voix se propageait dans le sol. Sandro serra les mâchoires. Pas question de laisser transparaître sa peur. L’aigle pouvait lui briser les reins d’un coup d’aile. Personne dans ce Temps ne s’opposerait à sa volonté. Sauf peut-être… Nattog reprit, sans la moindre trace de crainte : — Les humains sont les bienvenus dans ce Temps, Seigneur, ou bien les lois ont-elles changé ? Ce jeune homme est sous ma protection jusqu’au passage de Saison. — Votre arrogance n’a pas de limites, hybride. S’il portait le Gel sur ses épaules, je n’aurais aucune pitié. Nattog plissa les yeux. — J’ai demandé audience au Seigneur Karaburan. Pourquoi n’est-il pas présent ? — Mes réponses devraient vous suffire. Mais peut-être complotez-vous avec le corbeau et son misérable passeur écureuil ? Sandro roula un peu des épaules pour tenter de chasser la tension qui le paralysait. Il garda les yeux tournés vers Nattog. Les proportions de l’aigle le rendaient trop nerveux et l’empêchaient de se concentrer. Pourtant, le Seigneur venait de se trahir. Quelque chose ne s’était pas passé comme prévu et Nattog l’avait sans doute compris. Déjà, il enchaînait : — Que reprochez-vous à ma protégée ? — Partout où elle passe, le Gel transgresse les lois de l’équilibre. Il est évident qu’elle présente un danger pour nous tous. — Vous comptiez donc la livrer à son poursuivant plutôt que de punir le responsable. L’hybride se tut un instant. Une satisfaction très humaine se peignit sur ses traits animaux lorsqu’il laissa tomber : — Mais le Seigneur Karaburan n’a pas suivi vos ordres. Il a envoyé un passeur pour guider ma protégée dans l’Ombre de la montagne. Là où le Gel ne pourrait l’atteindre. Aquilon releva la tête avec lenteur. Une tension phénoménale se dégageait de son corps. Il étendit ses ailes et pendant un moment, Sandro se demanda s’il allait s’envoler ou frapper. Il recula d’un pas, ses jambes se préparaient déjà à fuir, mais il résista. Des impulsions nerveuses remontaient tout le long de son corps. Non, il ne ferait pas ce plaisir au Seigneur ! Nattog ne bronchait pas, fermement campé sur ses quatre pattes. Un vent tourbillonnant se leva au milieu des ossements. — Comment osez-vous, hybride ? Sous-race ! Misérable parasite ! tonna Aquilon Sandro manqua de s’étrangler avec sa salive. Il n’avait pas imaginé ce genre de discours dans un Temps où tous les habitants adoptaient des formes aussi étranges. Sa crainte se mua peu à peu en dégoût. À ses côtés, Nattog contractait tous ses muscles pour résister au vent. La colère rendait ses yeux plus brillants encore. Il répliqua sans flancher : — Combien d’humains, d’animaux ou d’hybrides, sont devenus les proies du Gel ? Combien y ont survécu, combien y ont succombé ? Je l’i-gnore, mais jamais je n’ai été le témoin d’une telle manipulation. Le Temps des Okks est hospitalier ! — Et les créatures telles que vous en abusent ! — Ma protégée n’est pas une hybride ! — C’est une humaine, elle ne vaut guère mieux ! Le poitrail d’Aquilon se soulevait avec force. Sa colère n’était pas feinte : le passage de non-animaux dans le Temps des Okks l’offensait. Ce Seigneur pourrait bien décider de les exécuter tous pour en finir avec ce problème. Sandro déglutit avec peine. Oui, il l’en croyait tout à fait capable. Nattog s’inclina une nouvelle fois avant de déclarer : — Merci Seigneur, vous m’avez dit tout ce que j’avais besoin de savoir. Un silence plombé s’abattit sur la scène. Le vent se calma peu à peu. L’aigle fixait Nattog ; quelque chose de l’ordre du doute traversa son regard. Sandro serra les poings. Qu’est-ce qui lui échappait ? — Débarrassez ce Temps de vos présences dès le passage de Saison, gronda Aquilon. Faites-vous oublier, hybride. Sans plus rien ajouter, il s’éleva vers le ciel. Sandro faillit culbuter en arrière sous le déplacement d’air, mais Nattog le retint d’une main ferme. La silhouette de l’aigle disparut dans un ciel saturé de lumière. Sandro se gratta la tête sous son bonnet. — Il ne vous porte pas dans son cœur, le grand aigle. — Ah, ça vous a frappé aussi ? Nattog reprit la route vers le village. — Aquilon n’a que mépris pour les changeurs de forme et les hybrides. Les humains ne sont que des avortons à ses yeux. Je vous laisse imaginer ce qu’il pense des familles qui vivent au village. Sandro hocha la tête, le front contracté et considéra Nattog : torse d’homme et corps de chamois. Pas surprenant que l’aigle supportât mal son aplomb. — Dites, à propos de Prune… — Ce vieux fou ne sait rien. Il l’a traitée d’humaine. Sandro ouvrit des yeux ronds. — Je ne suis pas sûr de comprendre. Elle ne l’est pas ? Nattog sourit en coin, avec l’air de celui qui savourait la situation. — Karaburan l’a dupé. Ce corbeau a sauvé la vie de Prune et il s’assure que Kavo garde un œil sur elle. Pourquoi ? Sans doute comprend-il que si elle ne traverse pas ce Temps saine et sauve, nous en payerons tous le prix. Sandro sentit sa mâchoire tomber, mais s’obligea au silence. Quelque chose d’important se jouait devant lui. Quelque chose qui le dépassait, qui reléguait sa famille au rang de dommage collatéral, voire même de sacrifice. À quoi l’hybride était-il prêt pour protéger Prune ? Sandro planta ses ongles dans sa main. Pendant quelques instants, la douleur fut plus forte que la colère qu’il sentait bouillonner dans sa poitrine. Il respira profondément jusqu’à étouffer ce feu. — Nattog, elle est si importante que ça ? Il sentait trembler ses mains. Se laisser submerger par sa rage ne lui apporterait rien face à l’hybride. Trop fort, trop inébranlable. Son seul espoir pour sauver les siens consistait à s’en faire un allié. Nattog soupira et secoua la tête. — Pour vous comme pour elle, ne rien savoir est le meilleur moyen de conserver un secret. — Assez importante pour justifier le sacrifice de ceux qui croisent sa route ? L’hybride s’immobilisa. Son œil noir, bien plus grand qu’un œil humain, sonda Sandro. — Non, dit-il enfin. Nous ne pouvions rien faire de plus pour votre famille. Je suis navré. Alors qu’ils arrivaient aux abords du village, le cœur de Sandro se serra. Des enfants jouaient entre les auvents. Emon et Gil, les garçons de Siesir, couraient en tête, suivis d’un faon et de deux petites boules de poils sombres à longue queue. Sandro n’avait jamais vu ce genre d’animal dans son Temps. Ceux-là prenaient parfois une forme humanoïde encore petite et maladroite. Ils s’en amusaient, sans se poser de question sur leur nature. Le garçon détourna le regard. Il ne s’habituait pas complètement à ce spectacle et s’en voulut. Je ne vaux pas mieux que le vieil aigle ! Qu’il aille rejoindre ceux qui sont assez purs à son goût. Qu’il laisse ces gosses en paix. Après le départ de Nattog, Sandro s’isola un moment, sous prétexte de prendre un bain dans le cours de la rivière. Il aurait parié que Prune ignorait tout des embrouilles dans lesquelles elle était tombée. D’après les hybrides, l’Ombre de la montagne avait depuis longtemps effacé tous les souvenirs de sa vie passée. Flippant. Tout est flippant dans cette histoire… Les poils se hérissèrent sur les bras de Sandro. Il les frictionna en grommelant, mais loin de s’estomper, la sensation s’accentua. Une ombre glissa sur lui. Il bondit sur ses pieds. Non ! Le Gel ? Bon sang de… Sandro tourna les talons et repartit au pas de course vers l’abri de ses hôtes. Plusieurs cris perçants retentirent sur son chemin. Il se trouva nez à nez avec Jean, immobile, figé en plein mouvement alors qu’il tentait d’atteindre son foyer. Une brume sombre, teintée de bleu, masquait l’abri où sa femme et ses enfants devaient se trouver. Sandro crut s’effondrer sur place. Le froid l’engourdissait, comme dans la chambre au gîte. La peur explosa dans ses entrailles. Plus ça, pitié, plus ça… Mû par une énergie incompréhensible, il parvint à accomplir quelques pas de plus : il arrachait chaque fois son pied du sol à grand-peine. Autour de lui, d’autres villageois se trouvaient bloqués bien plus tôt dans leur tentative de porter secours à la malheureuse famille. Sandro dut finalement renoncer à avancer davantage, même respirer devenait laborieux. Le Gel relâcha brusquement son emprise. La brume dense s’estompa, révélant Siesir, les bras crispés autour de ses deux petits garçons, une expression de choc sur le visage. Malgré tout, il restait presque impossible de voir clairement au-delà d’un mètre. Jean se rua auprès de sa famille. — Vous n’avez rien ? Line ! Où est Line ? Sandro bouscula les canisses, fit deux fois le tour de l’abri tandis que l’air se clarifiait, sans trouver trace de la fillette. Une nausée lui retourna l’estomac. Qui s’en prendrait à une gamine de trois ans ? Le même genre de monstre qui lui avait pris Valentine ? Un branle-bas de combat général secoua tout le village. Les adultes se regroupèrent à la hâte, rassemblèrent les enfants, proposèrent une battue. Par-dessus le tumulte, un cri douloureux retentit. La voix de Siesir. Sous la forme d’une petite buse brune, elle s’envola à tire-d’aile à la recherche de sa petite fille. Tremblant de la tête aux pieds, Sandro s’élança vers les collines en appelant Nattog à pleins poumons.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER