Prologue
Les dépressions venant de l’Ouest se succédaient depuis quinze jours et des vents violents accompagnés de pluies froides balayaient la campagne de l’Argoat en ce mois de janvier. Taranis devait être en colère pour envoyer sur le pays breton, tous les deux jours, ces tempêtes qui n’en finissaient pas.
La longère, située dans un creux de vallon non loin du Trieux, bénéficiait d’un peu moins de vent que les autres fermes proches, car sa façade était orientée au sud. Les rafales violentes venaient se cogner au pignon Ouest, fait de grosses pierres de granit gris jointées au ciment, et rebondissaient en tourbillons qui faisaient voleter les feuilles mortes gorgées d’eau.
À l’intérieur de la demeure, une cheminée ouverte donnait un peu de chaleur et beaucoup de fumée. En fait, le seul vrai chauffage se résumait à une antique cuisinière à bois située dans la cuisine.
La femme aux cheveux gris, entre deux âges, qui y demeurait, aimait l’odeur de la fumée et la vision des bûches de chêne qui donnaient des flammes hautes dans l’âtre et projetaient sur les murs des silhouettes grotesques d’elle devant la fenêtre et de son chat assis en position hiératique sur la longue table cirée de la salle à manger.
Une luminosité faite de déclinaison de gris entrait chichement par les deux fenêtres de la pièce qui donnait au sud. C’était une de ces luminosités qui obligeait à plisser les paupières tellement elle blessait les yeux.
La femme qui regardait la pluie n’échappait pas à cette lumière couleur de fumée, et son regard qui portait au loin, vers la rivière gonflée de pluie, se chargeait de rouge autour de ses pupilles bleues couleur d’océan froid.
Cette longère appartenait à sa famille depuis tant de générations que nul ne se souvenait de la date de sa construction, mais ses murs gris avaient dû voir passer les chouans et les sans-culottes. La femme aimait cette demeure et pourtant elle l’avait souvent quittée, de malheurs en errances, elle s’en était éloignée, mais toute sa vie durant cette ferme avait été l’aimant qui l’avait rappelée sans cesse. Maintenant qu’elle sentait le bout du chemin que chaque vivant parcourt sur cette boule perdue dans l’espace, elle se remémorait ceux qui avaient vécu en ces lieux.
Elle entendait des rires joyeux qui sortaient des poutres craquantes, des pleurs qui sourdaient des murs sombres, mais aussi des soupirs de joies intenses qui semblaient venir des portes du lit-clos vissées au mur et qui servaient aujourd’hui de décoration.
D’un pas lourd, les épaules un peu basses, elle s’en alla prendre un gros album de photos sur une étagère, le posa sur la table cirée, s’assit et l’ouvrit au hasard. Le chat, un gros matou gris, lui aussi, s’approcha et posa sa patte sur l’une des photos, dans une attitude qui semblait humaine.
Elle représentait une femme assez jeune en tenue de cérémonie, la tête prise dans la coiffe traditionnelle du centre Bretagne, cette coiffe empesée, petit rectangle de dentelle blanche avec ses deux curieuses sortes de cornes inversées qui pendaient sur les épaules. Elle se tenait bien droite, les bras le long du corps et ne souriait pas. En ce temps-là, la photographie était une chose sérieuse.
D’une main légère, la femme aux cheveux gris caressa la photo en prononçant doucement « mam ». La langue bretonne était remontée spontanément dans sa mémoire ; elle qui était pourtant d’une génération où cette langue avait été interdite. Avec le langage de ses ancêtres, un flot de souvenirs remonta à la surface de sa mémoire, aussi tumultueux que le Trieux gonflé par les pluies incessantes.
Elle se vit, toute petite, assise sur ce même banc. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Cinq ans, six ans ? C’était si loin dans le temps. Mais elle s’en souvenait, avec des images précises se succédant devant ses yeux, comme s’il s’agissait d’un film ancien. C’était le soir à la veillée, un énorme fagot brûlait dans l’âtre, projetant une flamme haute et claire qui vous brûlait le devant du corps et laissait gelé le dos. Sa mère lui parlait de sa naissance avec une gravité pourtant légère.
Envoûtée par ses souvenirs, elle assista au début de sa propre vie. Elle était spectatrice d’un film qu’elle seule pouvait voir.
C’était tellement vrai, tellement beau. Des larmes se mirent à couler doucement sur son visage resté jeune malgré le temps écoulé dans le grand sablier cosmique. Ce n’était que des larmes d’émotion, non de tristesse. Son visage s’illumina et un joli sourire fit s’épanouir la femme. Elle était encore très belle, rajeunie par cette remontée dans ses souvenirs.