Interlude

546 Mots
Interlude Le chat, d’une patte, avait tourné les pages de l’album photo et miaulait. La femme aux cheveux gris secoua la tête et sembla sortir d’une torpeur profonde ; le rêve éveillé qu’elle faisait se disloqua en bribes de fumée avant de s’évanouir complètement. La pluie continuait de frapper les carreaux. Maintenant éveillée, elle toussa. La fumée avait envahi la pièce et le feu avait baissé dans l’âtre. Elle frissonna, l’humidité était entrée. La femme, suivie de son chat, se dirigea vers la cuisine, séparée de la pièce principale par une cloison de bois peinte en bleu clair et ouvrit un fenestron pour laisser partir l’air enfumé. Elle chargea de petit bois la vieille cuisinière et l’alluma. À l’époque de sa jeunesse, c’était une cuisinière moderne ; peu de familles en Argoat en possédaient une. C’était cet engin qui donnait de la chaleur et chassait l’humidité de la maison. La femme esquissa un sourire en songeant à cette cuisinière en fonte qui pesait un poids considérable et que son père et son oncle avaient dû aller chercher à Guingamp avec la charrette. Quarante kilomètres aller et retour avec cet engin qui, à cause de son poids, ne demandait qu’à faire basculer la charrette à deux roues dans les ornières du chemin, sans compter la vieille jument qui à la fin du voyage n’en pouvait plus et s’arrêtait sans cesse pour brouter et reposer ses paturons fatigués. Les deux hommes, qui dans les derniers kilomètres avaient aidé l’attelage dans les montées en tirant ou poussant sur les ridelles ou les rayons en bois des roues cerclées de fer, étaient tout aussi épuisés que la bête. Le comble avait été que la dernière heure s’était passée sous une pluie battante. Les hommes, en arrivant à la ferme, étaient trempés comme des soupes. Et il avait encore fallu descendre l’engin et le traîner-pousser vers la grande cheminée. La femme eut un petit rire de gorge en se souvenant parfaitement de l’allure de son père et son oncle ce jour-là : deux gros chiens mouillés vêtus de chiffons. Puis les deux hommes avaient bu bon nombre de gwin ru pour se remettre d’aplomb. Elle revoyait aussi les femmes qui jacassaient autour de la belle cuisinière toute neuve. Quelle belle journée, même si les hommes avaient un peu trop avalé de ce gros vin rouge dont l’étiquette portait le dessin d’un gros moine rougeaud qui levait un verre en proclamant qu’il s’agissait d’un vin de France. Chacun savait qu’en fait il n’en était rien, il arrivait de loin, d’un pays ensoleillé de l’autre côté de la mer. Pas de l’océan, de la mer. La femme attisa le feu dans la cuisinière qui commençait de chauffer, referma le fenestron et retourna près du gros album, le chat sur les talons. Le matou sauta de nouveau sur la table et comme s’il feuilletait l’album, fit tourner les pages d’une patte assurée. Il s’interrompit, posa la patte sur une photo, assis bien droit, le derrière sur la longue table. La photo était celle d’une petite fille en robe longue et bonnet de laine qui tenait les mains d’un homme et d’une femme. Les trois personnages regardaient l’objectif avec une gravité non feinte. Elle reconnut la femme, c’était celle de la photo précédente que le chat avait choisie. Sa mère, Marie-Louise. L’homme, était son père, il se prénommait Jean-Maï. La petite fille, c’était elle : Violette. Elle devait avoir cinq ou six ans, peut-être ? Assise, la tête dans les mains, paumes soutenant le menton, Violette reprit le film de sa vie qu’elle se projetait en séance intime.
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