Au petit matin, Marco passa chercher Alna comme prévu. Cependant, dès qu'il la vit sortir de chez elle, il croisa les bras en secouant la tête.
— Quoi ? demanda Alna, confuse.
— Cette robe. Elle n'est pas à la hauteur pour te présenter à la cour, dit-il en désignant sa tenue.
Alna baissa les yeux vers sa robe. Elle n'était pas luxueuse, mais propre et soigneusement repassée.
— Mais c'est tout ce que j'ai...
Marco soupira et sortit un paquet de son sac.
— Heureusement que je m'en doutais. Enfile ça rapidement.
Sans perdre de temps, Alna attrapa la robe, un vêtement simple mais élégant, fait de tissu léger et rehaussé de détails discrets. Elle courut à l'intérieur pour se changer et ressortit quelques minutes plus tard. Marco hocha la tête d'approbation.
— Voilà, là tu as l'air d'avoir ta place. Mais on n'a plus une minute à perdre, monte sur le vélo !
Alna grimpa sur le vélo bancal de Marco, s'accrochant fermement à ses épaules alors qu'il pédalait de toutes ses forces.
— On va être en retard ! cria-t-elle, anxieuse, en voyant le soleil déjà haut dans le ciel.
— Pas si tu m'aides en gardant ton calme, répondit Marco entre deux respirations.
Ils arrivèrent enfin devant les immenses grilles du palais, à bout de souffle mais juste à temps. Marco désigna l'entrée d'un geste.
— Vas-y, cours ! Et bonne chance !
Alna le remercia d'un signe rapide de la main avant de se précipiter à l'intérieur. Elle traversa la grande cour pavée, où un groupe de jeunes filles était déjà rassemblé en cercle autour d'une femme au port imposant. Alna n'avait pas besoin de demander qui c'était : son aura sévère et son expression rigide suffisaient à deviner qu'elle était Esme, la célèbre gouvernante du royaume depuis plus de vingt ans.
Respirant profondément pour calmer son stress, Alna s'avança vers elle et s'inclina légèrement.
— Je suis là pour l'emploi... souffla-t-elle, encore haletante.
Esme tourna lentement la tête vers elle, son regard acéré la jaugeant de la tête aux pieds.
— Vous êtes arrivée à l'instant même, fit-elle remarquer en fronçant les sourcils. Une minute de plus, et vous auriez été écartée. Je ne tolère pas le retard.
Alna rougit, honteuse, mais hocha la tête avec respect.
— Je m'en excuse, Madame. Cela ne se reproduira pas.
Esme plissa les yeux, hésitant un instant, avant de faire un geste vers le cercle des candidates.
— Placez-vous là. Et tâchez de ne pas me décevoir davantage.
Alna se faufila parmi les jeunes filles, sentant leur regard curieux et parfois méfiant sur elle. Malgré son cœur battant à tout rompre, elle releva le menton. Elle n'avait pas fait tout ce chemin pour échouer maintenant.
Lorsque toutes les jeunes filles furent enfin alignées, Esme fit quelques pas au centre du cercle, son regard sévère scrutant chaque visage. Elle resta un instant silencieuse, laissant l'angoisse s'installer. Puis, elle prit la parole d'un ton froid et impérieux.
— Regardez-vous, commença-t-elle en balayant les rangs du regard. Vous prétendez vouloir servir dans la maison royale, mais avez-vous seulement une idée de ce que cela exige ?
Elle s'arrêta devant une jeune fille, frôlant du doigt une mèche de cheveux mal attachée avant de secouer la tête avec dédain.
— Cheveux attachés, toujours parfaitement coiffés, qu'ils soient lissés, pliés, ou tressés. Pas une mèche ne doit dépasser, pas une seule !
Elle se tourna vers une autre, pinçant légèrement le tissu de sa robe.
— Vos vêtements doivent être impeccables : toujours repassés, propres, et adaptés à l'élégance de la cour. Pas de froufrous inutiles, pas de couleurs criardes. Des robes simples mais raffinées, avec des nœuds ou des cordes discrètement attachés pour ajuster la tenue. Et que cela reste pratique, car vous travaillerez dur, je vous le garantis.
Esme croisa les bras et se mit à faire les cent pas, son ton devenant plus tranchant.
— Vos chaussures ? Oubliez vos bottines usées ou vos souliers de fête. Ici, vous porterez des ballerines, sobres et silencieuses, car personne ne doit entendre vos pas dans les couloirs du palais.
Elle se tourna soudainement vers Alna, la désignant du doigt.
— Vous, là-bas. Vous pensez qu'une robe empruntée suffit ? L'apparence est importante, mais ce n'est qu'un début. Vos mains...
Esme attrapa brusquement la main d'Alna, la retournant pour inspecter ses ongles.
— Coupées, propres, soignées. Toute négligence sera immédiatement remarquée, et croyez-moi, la cour n'a aucune patience pour les maladroites.
Elle se redressa, observant à nouveau le groupe, son regard froid s'attardant sur chacune d'entre elles.
— Ici, chaque détail compte. Si l'une d'entre vous pense pouvoir relâcher son attention, même un seul instant, sachez que la porte est juste derrière vous. Ceux qui ne sont pas prêts à vivre sous cette pression constante n'ont pas leur place ici. Est-ce clair ?
Un murmure tendu traversa le cercle.
— Je n'ai pas entendu. Est-ce clair ? tonna-t-elle.
— Oui, Madame ! répondirent-elles en chœur, la voix tremblante.
Esme fit un dernier tour, les toisant avec une satisfaction glaciale.
— Bien. Vous avez choisi d'entrer dans ce monde. À présent, vous devez prouver que vous en êtes dignes.
Alna sentait la pression monter à chaque règle stricte qu'Esme énonçait. Tout semblait lourd, oppressant, et elle se demandait déjà si elle réussirait à suivre toutes ces consignes. Pourtant, malgré le stress, elle ne pouvait s'empêcher de s'émerveiller à chaque fois qu'elle entrait dans une nouvelle pièce du palais.
Les immenses salons décorés de tapisseries magnifiques, les dorures qui brillaient sous la lumière du soleil, les lustres qui semblaient faits de diamants... Tout était impressionnant, irréel.
Il fallait dire qu'Alna n'avait jamais rien connu de tel. Elle venait d'un endroit misérable, une cabane délabrée qui tenait à peine debout. Les murs, faits de planches mal ajustées, laissaient passer le vent et l'humidité. Le sol n'était que de la terre battue, recouverte de vieux morceaux de tissu pour cacher les trous. Une table bancale, quelques chaises abîmées... C'était tout ce qu'il y avait. L'eau, elles devaient la chercher loin, avec des seaux lourds. Quant à la nourriture, c'était souvent maigre : des soupes légères, des restes, rien de vraiment consistant.
Alors, être ici, au milieu de ce luxe et de cette splendeur, c'était comme découvrir un autre monde. Les rideaux en velours, les sols en marbre qui brillaient sous ses pieds, les meubles si beaux qu'ils semblaient sortir d'un rêve... Tout la fascinait. Mais en même temps, elle se sentait déplacée. Comme si elle n'avait pas sa place ici, dans un endroit aussi grandiose. Pourtant, elle serra les dents. Elle n'était pas là pour admirer. Elle était là pour réussir, pour Glenda. Et elle ferait tout pour que ça marche.
Une fois la visite terminée, Esme les fit revenir dans une grande pièce où des tenues de travail étaient soigneusement disposées sur une longue table. Elle se plaça au centre de la pièce, le dos droit, et d'un geste autoritaire, invita les jeunes filles à avancer.
— Approchez, ordonna-t-elle. Chacune d'entre vous recevra sa tenue. À partir de maintenant, ces vêtements feront partie de vous. Ils devront toujours être impeccables : propres, repassés, sans le moindre accroc. Et si je vois l'une d'entre vous se présenter avec une tenue négligée, elle sera renvoyée sur-le-champ.
Elle désigna les robes, simples mais élégantes, d'un gris pâle avec des bordures blanches. À côté, des tabliers assortis et des ballerines noires complétaient l'ensemble.
— Ces robes ne sont pas là pour vous mettre en valeur, mais pour refléter la discipline et la sobriété que l'on attend de vous. Vous n'êtes pas ici pour être vues, mais pour servir.
Esme distribua les tenues une par une, observant chaque jeune fille avec un regard scrutateur, comme si elle évaluait si elles étaient dignes de porter ces vêtements.
Une fois les tenues remises, elle recula d'un pas et frappa dans ses mains pour attirer leur attention.
— Maintenant, passons aux postures, annonça-t-elle sèchement.
Elle fit un signe à l'une des filles.
— Toi, avance.
La jeune fille s'exécuta, nerveuse, et Esme la corrigea immédiatement en lui redressant le dos.
— Toujours droite, ordonna-t-elle. La tête haute, mais jamais arrogante. Vous devez montrer respect et humilité. Vos mains doivent rester croisées devant vous lorsque vous attendez, et vos mouvements doivent être fluides, jamais brusques.
Elle se tourna vers les autres et poursuivit.
— Lorsque vous êtes face à un membre de la famille royale, vous devez incliner légèrement la tête en signe de respect. Pas trop bas, pas trop haut. C'est un équilibre subtil que vous devez maîtriser.
Esme montra ensuite comment marcher, parler à voix basse, et même comment poser un plateau avec une précision parfaite.
— Tout ici est une question de contrôle, insista-t-elle. La moindre erreur, le moindre faux geste, sera remarqué. Et dans cette maison, il n'y a pas de place pour l'approximation. Est-ce bien compris ?
Les jeunes filles acquiescèrent en silence, sentant le poids de la tâche qui les attendait. Alna, bien que stressée, observait attentivement, consciente qu'elle n'avait pas le droit à l'erreur.
Alors qu'elles étaient sur le point de rentrer, ayant fini leur première rencontre avec la gouvernante. Alna, qui traînait un peu à l'arrière du groupe, essayait discrètement de réajuster le bas de sa robe, qui la gênait en marchant. Mais, perdue dans ses pensées, elle ne vit pas une petite irrégularité au sol et trébucha légèrement. Elle réussit à se rattraper, mais pas sans perdre un peu d'équilibre.
Quand elle releva la tête, les autres filles étaient déjà plus loin, complètement concentrées sur leurs discussions. Elle accéléra le pas pour les rattraper, mais à ce moment-là, quelque chose dans l'air changea.
Un bruit lourd résonna dans le hall, suivi de l'ouverture majestueuse des portes principales. Alna se figea, comme tous les autres domestiques présents. Les murmures cessèrent, et un silence respectueux s'installa. Elle vit des regards paniqués autour d'elle, et tout le monde se précipita sur les côtés pour s'incliner profondément.
Confuse, Alna resta au milieu du passage, ne comprenant pas ce qui se passait. C'est alors qu'elle les aperçut : la reine, imposante dans sa démarche, avançait avec une grâce froide, suivie de près par le prince. Leur présence dégageait une autorité qui forçait le respect, même chez les plus téméraires.
Alna, plantée là, n'avait toujours pas bougé. Les battements de son cœur s'accélérèrent en réalisant qu'elle était la seule debout, complètement hors de place.
Le prince, remarquant cette silhouette immobile qui ne s'inclinait pas comme les autres, tourna la tête vers elle, intrigué. Leurs regards se croisèrent brièvement. Celui d'Alna était un mélange de panique et d'incompréhension, tandis que le sien semblait plus curieux qu'irrité.
Elle sentit une chaleur lui monter au visage, d'autant plus quand une mèche rebelle, échappée de son chignon, vint tomber sur son front. Gênée, elle tenta maladroitement de l'écarter tout en baissant légèrement les yeux. Mais le moment était déjà passé : le prince continuait d'avancer, sans un mot, mais avec une expression presque imperceptible d'intérêt dans le regard.