I.-2

2337 Mots
– Vous devriez fiche le bonhomme à la porte, m’a-t-il dit. Et, comme je protestais : – Le fiche dehors, parfaitement ! D’ailleurs, je le connais, votre Dumonchel : le vieux a de quoi… Sa défunte femme était deux fois plus riche que lui, – juste qu’il l’enterre proprement ! Vous autres, jeunes prêtres… Il est devenu tout rouge et m’a regardé de haut en bas. – Je me demande ce que vous avez dans les veines aujourd’hui, vous autres jeunes prêtres ! De mon temps, on formait des hommes d’église – ne froncez pas les sourcils, vous me donnez envie de vous calotter – oui, des hommes d’Église, prenez le mot comme vous voudrez, des chefs de paroisse, des maîtres, quoi, des hommes de gouvernement. Ça vous tenait un pays, ces gens-là, rien qu’en haussant le menton. Oh ! je sais ce que vous allez me dire : ils mangeaient bien, buvaient de même, et ne crachaient pas sur les cartes. D’accord ! Quand on prend convenablement son travail, on le fait vite et bien, il vous reste des loisirs et c’est tant mieux pour tout le monde. Maintenant les séminaires nous envoient des enfants de chœur, des petits va-nu-pieds qui s’imaginent travailler plus que personne parce qu’ils ne viennent à bout de rien. Ça pleurniche au lieu de commander. Ça lit des tas de livres et ça n’a jamais été fichu de comprendre – de comprendre, vous m’entendez ! – la parabole de l’Époux et de l’Épouse. Qu’est-ce que c’est qu’une épouse, mon garçon, une vraie femme, telle qu’un homme peut souhaiter d’en trouver une s’il est assez bête pour ne pas suivre le conseil de saint Paul ? Ne répondez pas, vous diriez des bêtises ! Hé bien, c’est une gaillarde dure à la besogne, mais qui fait la part des choses, et sait que tout sera toujours à recommencer jusqu’au bout. La Sainte Église aura beau se donner du mal, elle ne changera pas ce pauvre monde en reposoir de la Fête-Dieu. J’avais jadis – je vous parle de mon ancienne paroisse – une sacristaine épatante, une bonne sœur de Bruges sécularisée en 1908, un brave cœur. Les huit premiers jours, astique que j’astique, la maison du bon Dieu s’était mise à reluire comme un parloir de couvent, je ne la reconnaissais plus, parole d’honneur ! Nous étions à l’époque de la moisson, faut dire, il ne venait pas un chat, et la satanée petite vieille exigeait que je retirasse mes chaussures – moi qui ai horreur des pantoufles ! Je crois même qu’elle les avait payées de sa poche. Chaque matin, bien entendu, elle trouvait une nouvelle couche de poussière sur les bancs, un ou deux champignons tout neufs sur le tapis de chœur, et des toiles d’araignées – ah, mon petit ! des toiles d’araignées de quoi faire un trousseau de mariée. « Je me disais : « Astique toujours, ma fille, tu verras dimanche. » Et le dimanche est venu. Oh ! un dimanche comme les autres, pas de fête carillonnée, la clientèle ordinaire, quoi. Misère ! Enfin, à minuit, elle cirait et frottait encore, à la chandelle. Et quelques semaines plus tard, pour la Toussaint, une mission à tout casser, prêchée par deux Pères rédemptoristes, deux gaillards. La malheureuse passait ses nuits à quatre pattes entre son seau et sa vassingue – arrose que j’arrose – tellement que la mousse commençait de grimper le long des colonnes, l’herbe poussait dans les joints des dalles. Pas moyen de la raisonner, la bonne sœur ! Si je l’avais écoutée, j’aurais fichu tout mon monde à la porte pour que le bon Dieu ait les pieds au sec, voyez-vous ça ? Je lui disais : « Vous me ruinerez en potions » – car elle toussait, pauvre vieille ! Elle a fini par se mettre au lit avec une crise de rhumatisme articulaire, le cœur a flanché et, plouf ! voilà ma bonne sœur devant saint Pierre. En un sens, c’est une martyre, on ne peut pas soutenir le contraire. Son tort, ça n’a pas été de combattre la saleté, bien sûr, mais d’avoir voulu l’anéantir, comme si c’était possible. Une paroisse, c’est sale, forcément. Une chrétienté, c’est encore plus sale. Attendez le grand jour du Jugement, vous verrez ce que les anges auront à retirer des plus saints monastères, par pelletées – quelle vidange ! Alors, mon petit, ça prouve que l’Église doit être une solide ménagère, solide et raisonnable. Ma bonne sœur n’était pas une vraie femme de ménage : une vraie femme de ménage sait qu’une maison n’est pas un reliquaire. Tout ça, ce sont des idées de poète. » Je l’attendais là. Tandis qu’il rebourrait sa pipe, j’ai maladroitement essayé de lui faire comprendre que l’exemple n’était peut-être pas très bien choisi, que cette religieuse morte à la peine n’avait rien de commun avec les « enfants de chœur », les « va-nu-pieds » qui « pleurnichent au lieu de commander ». – Détrompe-toi, m’a-t-il dit sans douceur. L’illusion est la même. Seulement les va-nu-pieds n’ont pas la persévérance de ma bonne sœur, voilà tout. Au premier essai, sous prétexte que l’expérience du ministère dément leur petite jugeote, ils lâchent tout. Ce sont des museaux à confitures. Pas plus qu’un homme, une chrétienté ne se nourrit de confitures. Le bon Dieu n’a pas écrit que nous étions le miel de la terre, mon garçon, mais le sel. Or, notre pauvre monde ressemble au vieux père Job sur son f****r, plein de plaies et d’ulcères. Du sel sur une peau à vif, ça brûle. Mais ça empêche aussi de pourrir. Avec l’idée d’exterminer le diable, votre autre marotte est d’être aimés, aimés pour vous-mêmes, s’entend. Un vrai prêtre n’est jamais aimé, retiens ça. Et veux-tu que je te dise ? L’Église s’en moque que vous soyez aimés, mon garçon. Soyez d’abord respectés, obéis. L’Église a besoin d’ordre. Faites de l’ordre à longueur du jour. Faites de l’ordre en pensant que le désordre va l’emporter encore le lendemain parce qu’il est justement dans l’ordre, hélas ! que la nuit fiche en l’air votre travail de la veille – la nuit appartient au diable. – La nuit, ai-je dit (je savais que j’allais le mettre en colère), c’est l’office des réguliers ?… – Oui, m’a-t-il répondu froidement. Ils font de la musique. J’ai essayé de paraître scandalisé. – Vos contemplatifs, je n’ai rien contre eux, chacun sa besogne. Musique à part, ce sont aussi des fleuristes. – Des fleuristes ? – Parfaitement. Quand nous avons fait le ménage, lavé la vaisselle, pelé les pommes de terre et mis la nappe sur la table, on fourre des fleurs fraîches dans le vase, c’est régulier. Remarque que ma petite comparaison ne peut scandaliser que les imbéciles, car bien entendu, il y a une nuance… Le lis mystique n’est pas le lis des champs. Et d’ailleurs, si l’homme préfère le filet de bœuf à une gerbe de pervenches, c’est qu’il est lui-même une brute, un ventre. Bref, tes contemplatifs sont très bien outillés pour nous fournir de belles fleurs, des vraies. Malheureusement, il y a parfois du sabotage dans les cloîtres comme ailleurs, et on nous refile trop souvent des fleurs en papier. Il m’observait de biais sans en avoir l’air et, dans ces moments-là, je crois voir au fond de son regard beaucoup de tendresse et – comment dirais-je ? – une espèce d’inquiétude, d’anxiété. J’ai mes épreuves, il a les siennes. Mais il m’en coûte, à moi, de les taire. Et si je ne parle pas, c’est moins par héroïsme, hélas, que par cette pudeur que les médecins connaissent aussi, me dit-on, du moins à leur manière et selon l’ordre de préoccupations qui leur est propre. Au lieu que lui, il taira les siennes, quoi qu’il arrive, et sous sa rondeur bourrue, plus impénétrable que ces Chartreux que j’ai croisés dans les couloirs de Z…, blancs comme des cires. Brusquement, il m’a pris ma main dans la sienne, une main enflée par le diabète, mais qui serre tout de suite sans tâtonner, dure, impérieuse. – Tu me diras peut-être que je ne comprends rien aux mystiques. Si, tu me le diras, ne fais pas la bête ! Eh bien, mon gros, il y avait comme ça de mon temps, au grand séminaire, un professeur de droit canon qui se croyait poète. Il te fabriquait des machines étonnantes avec les pieds qu’il fallait, les rimes, les césures, et tout, pauvre homme ! il aurait mis son droit canon en vers. Il lui manquait seulement une chose, appelle-la comme tu voudras, l’inspiration, le génie – ingenium – que sais-je ? Moi, je n’ai pas de génie. Une supposition que l’Esprit-Saint me fasse signe un jour, je planterai là mon balai et mes torchons – tu penses ! – et j’irai faire un tour chez les séraphins pour y apprendre la musique, quitte à détonner un peu, au commencement. Mais tu me permettras de pouffer de rire au nez des gens qui chantent en chœur avant que le bon Dieu ait levé sa baguette ! Il a réfléchi un moment et son visage, pourtant tourné vers la fenêtre, m’a paru tout à coup dans l’ombre. Les traits mêmes s’étaient durcis comme s’il attendait de moi – ou de lui peut-être, de sa conscience – une objection, un démenti, je ne sais quoi… Il s’est d’ailleurs rasséréné presque aussitôt. – Que veux-tu, mon petit, j’ai mes idées sur la harpe du jeune David. C’était un garçon de talent, sûr, mais toute sa musique ne l’a pas préservé du péché. Je sais bien que les pauvres écrivains bien pensants qui fabriquent des Vies de saints pour l’exportation, s’imaginent qu’un bonhomme est à l’abri dans l’extase, qu’il s’y trouve au chaud et en sûreté comme dans le sein d’Abraham. En sûreté !… Oh ! naturellement, rien n’est plus facile parfois que de grimper là-haut : Dieu vous y porte. Il s’agit seulement d’y tenir, et, le cas échéant, de savoir descendre. Tu remarqueras que les saints, les vrais, montraient beaucoup d’embarras au retour. Une fois surpris dans leurs travaux d’équilibre, ils commençaient par supplier qu’on leur gardât le secret : « Ne parlez à personne de ce que vous avez vu… » Ils avaient un peu honte, comprends-tu ? Honte d’être des enfants gâtés du Père, d’avoir bu à la coupe de béatitude avant tout le monde ! Et pourquoi ? Pour rien. Par faveur. Ces sortes de grâces !… Le premier mouvement de l’âme est de les fuir. On peut l’entendre de plusieurs manières, va, la parole du Livre : « Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ! » Que dis-je ! Entre ses bras, sur son cœur, le cœur de Jésus ! Tu tiens ta petite partie dans le concert, tu joues du triangle ou des cymbales, je suppose, et voilà qu’on te prie de monter sur l’estrade, on te donne un Stradivarius et on te dit : « Allez, mon garçon, je vous écoute. » Brr !… Viens voir mon oratoire, mais d’abord essuie-toi les pieds, rapport au tapis. Je ne connais pas grand-chose au mobilier, mais sa chambre m’a paru magnifique : un lit d’acajou massif, une armoire à trois portes, très sculptée, des fauteuils recouverts de peluche et sur la cheminée une énorme Jeanne d’Arc en bronze. Mais ce n’était pas sa chambre que M. le curé de Torcy désirait me montrer. Il m’a conduit dans une autre pièce très nue, meublée seulement d’une table et d’un prie-Dieu. Au mur un assez vilain chromo, pareil à ceux qu’on voit dans les salles d’hôpital et qui représente un Enfant Jésus bien joufflu, bien rose, entre l’âne et le bœuf. – Tu vois ce tableau, m’a-t-il dit. C’est un cadeau de ma marraine. J’ai bien les moyens de me payer quelque chose de mieux, de plus artistique, mais je préfère encore celui-ci. Je le trouve laid, et même un peu bête, ça me rassure. Nous autres, mon petit, nous sommes des Flandres, un pays de gros buveurs, de gros mangeurs – et riches… Vous ne vous rendez pas compte, vous, les pauvres noirauds du Boulonnais, dans vos bicoques de torchis, de la richesse des Flandres, des terres noires ! Faut pas trop nous demander de belles paroles qui chavirent les dames pieuses, mais nous en alignons tout de même pas mal, de mystiques, mon garçon ! Et pas des mystiques poitrinaires, non. La vie ne nous fait pas peur : un bon gros sang bien rouge, bien épais, qui bat à nos tempes même quand on est plein de genièvre à ras bord, ou que la colère nous monte au nez, une colère flamande, de quoi étendre roide un bœuf – un gros sang rouge avec une pointe de sang bleu espagnol, juste assez pour le faire flamber. Allons, bref, tu as tes ennuis, j’ai eu les miens – ce ne sont probablement pas les mêmes. Ça peut t’arriver de te coucher dans les brancards, moi j’ai rué dedans, et plus d’une fois, tu peux me croire. Si je te disais… Mais je te le dirai un autre jour, pour le moment tu m’as l’air trop mal fichu, je risquerais de te voir tomber faible. Pour revenir à mon Enfant Jésus, figure-toi que le curé de Poperinghe, de mon pays, d’accord avec le vicaire général, une forte tête, s’avisèrent de m’envoyer à Saint-Sulpice. Saint-Sulpice, à leur idée, c’était le Saint-Cyr du jeune clergé, Saumur – ou l’École de guerre. Et puis, monsieur mon père (entre parenthèses, j’ai cru d’abord à une plaisanterie, mais il paraît que le curé de Torcy ne désigne jamais autrement son père : une coutume de l’ancien temps ?), monsieur mon père avait du foin dans ses bottes et se devait de faire honneur au diocèse. Seulement, dame !… Quand j’ai vu cette vieille caserne lépreuse qui sentait le bouillon gras, brr !… Et tous ces braves garçons si maigres, pauvres diables, que même vus de face, ils avaient l’air toujours d’être de profil… Enfin avec trois ou quatre bons camarades, pas plus, on secouait ferme les professeurs, on chahutait un peu, quoi, des bêtises. Les premiers au travail et à la soupe, par exemple, mais hors de là… des vrais diablotins. Un soir, tout le monde couché, on a grimpé sur les toits, et que je te miaule… de quoi réveiller tout le quartier. Notre maître de novices se signait au pied de son lit, le malheureux, il croyait que tous les chats de l’arrondissement s’étaient donné rendez-vous à la Sainte Maison pour s’y raconter des horreurs – une farce imbécile, je ne dis pas non ! À la fin du trimestre, ces messieurs m’ont renvoyé chez moi, et avec des notes ! Pas bête, brave garçon, bonne nature, et patati, et patata. En somme, je n’étais bon qu’à garder les vaches. Moi qui ne rêvais que d’être prêtre. Être prêtre ou mourir ! Le cœur me saignait tellement que le bon Dieu permit que je fusse tenté de me détruire – parfaitement. Monsieur mon père était un homme juste. Il m’a conduit chez Monseigneur, dans sa carriole, avec un petit mot d’une grand-tante, supérieure des Dames de la Visitation à Namur. Monseigneur aussi était un homme juste. Il m’a fait entrer tout de suite dans son cabinet. Je me suis jeté à ses genoux, je lui ai dit la tentation que j’avais, et il m’a expédié la semaine suivante à son grand séminaire, une boîte pas trop à la page, mais solide. N’importe ! Je peux dire que j’ai vu la mort de près, et quelle mort ! Aussi j’ai résolu dès ce moment de me tenir à carreau, de faire la bête. En dehors du service, comme disent les militaires, pas de complications. Mon Enfant Jésus est trop jeune pour s’intéresser encore beaucoup à la musique ou à la littérature. Et même il ferait probablement la grimace aux gens qui se contenteraient de tortiller de la prunelle au lieu d’apporter de la paille fraîche à son bœuf ou d’étriller l’âne.
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