Préface

2410 Mots
Préfacede Jean-Luc Buard Quand Delly se dédouble Dix mois après la fin de La Fin d’une Walkyrie (paru en 58 feuilletons dans L’Echo de Paris du 9 novembre 1915 au 2 janvier 1916) 1, le 2 octobre 1916, débute la publication du Mystère de Ker-Even, grand roman d’espionnage (101 épisodes jusqu’au 10 janvier 1917), neuvième roman de Delly dans ce journal depuis 1909. Dans la bibliographie de Delly publiée dans Le Rocambole n°55-56 en 2011, ce roman est le 44e dans l’ordre chronologique des publications de l’auteur (depuis 1903), qui s’approche ainsi du milieu de sa production — en nombre de titres, 90 en tout. En réalité, ce milieu théorique vient d’être franchi cette même année 1916, car il se trouve que Delly a publié, dans l’intervalle, quelques contes dans le même journal. La guerre de 1914-1915 se prolongeant, L’Echo de Paris reprend, à la fin de l’année 1915, la publication de « Contes & récits » quotidiens, comme la plupart des journaux, tels Le Journal ou Excelsior, alimentés de récits qui n’ont pas tous trait à la guerre en cours, mais qui ont pour mission de distraire le lecteur, brièvement et tous les jours, et de l’extraire d’un quotidien grisâtre et morose, le feuilleton de longue haleine n’ayant pas nécessairement cette fonction ou ne suffisant pas à la tâche. Le 2 novembre 1915, le directeur littéraire de L’Echo de Paris, Charles Foley, présente un échange de lettres entre une marraine de guerre et son filleul, sous le titre « La vie militaire contée par les soldats ». Ce n’est pas le début d’une nouvelle rubrique régulière, mais presque. Du 20 novembre au 7 décembre, le journal publie « Les récits de guerre du comte Alexis Tolstoï », une série de nouvelles traduites du russe par Serge Persky, alors que s’achève la publication d’un document sensationnel, « Histoire secrète de Bertha Krupp », l’histoire de l’unique héritière des célèbres usines d’armement, signée Henry W. Fischer (publiée depuis le 22 septembre). Les « Contes & récits de L’Echo de Paris » débutent formellement le 12 décembre, avec La Chatte, signé Pierre L…, récit de guerre écrit dans la tranchée de V… Le 13, paraît Peu de chose, une enfant… d’Alfred Machard, et le 14, Le Géranium rose de Delly, l’auteur du roman-feuilleton en cours, La Fin d’une Walkyrie. La rubrique est alimentée ensuite par les autres collaborateurs littéraires du journal, Lya Berger, Guy de Téramond, Marc Elder, François de Nion, Hernri Allorge, Eve Paul-Margueritte, André Doderet, Georges Montignac, Trilby, Maurice Vaucaire, Gustave Guesviller, etc. D’autres contes d’Alexis Tolstoï sont traduits, et même un conte de Phillips Oppenheim, Les Deux joueurs, le 20 décembre. Delly apparaît cinq fois : après Le Géranium rose (qui sera réédité par Tallandier en 1960 à la suite de la nouvelle édition de La Colombe de Rudsay Manor), paraissent La Petite (13 janvier 1916), Le Chant de la paix (27 février), La Fille de la Roussalka (16 avril) et Madame Ambroise (3 juin, conte également reproduit en 1960 par Tallandier, voir les n°86 et 87 de la bibliographie du Rocambole). Il est à noter que deux de ces contes sont situés en Russie, lieu d’une partie de l’action de La Fin d’une Walkyrie. Mais, probablement accaparé par la rédaction du Mystère de Ker-Even, et peut-être peu inspirée par le genre court, Delly délaisse la composition de ces contes, à notre grand regret bibliographique. Ce petit intermède permet de redater deux textes courts de notre inventaire des œuvres de Delly, et d’en ajouter trois autres, inconnus, entre les n°43 et 44 2. Il résulte de tout ceci que Le Mystère de Ker-Even occupe désormais la 49e place (sur 93) dans la liste des œuvres publiées de l’auteur, c’est-à-dire que nous avons franchi la moitié de l’œuvre en nombre de titres entre le 27 février et le 16 avril 1916, mais Delly l’ignore, évidemment. Par contre, Delly sait une chose, essentielle pour le développement de sa carrière littéraire. Avec la rédaction de ce nouveau roman, elle inaugure une phase entièrement nouvelle de son œuvre. Le Mystère de Ker-Even est en effet le premier « Delly double », le premier « grand roman » de Delly, ceux que Tallandier publiera ensuite en deux volumes. Ces « grands romans » seront désormais une des marques de fabrique de l’œuvre à venir. Ils alterneront avec la rédaction de romans de longueur standard, à raison d’un « grand roman » pour deux romans courts. Ils seront au nombre de 13, occupant 27 volumes de format ordinaire (car l’un d’eux, Ourida, demandera trois tomes), auquel on peut rajouter un 14e titre formant un volume plus épais qu’un volume simple, Le Repaire des fauves. Cinq d’entre eux paraîtront en feuilleton (dans L’Echo de Paris puis dans Le Petit Journal) jusqu’en 1924, les neuf autres seront posthumes. C’est une véritable rupture dans l’élaboration créatrice de Delly, qui passe du conte bref au début 1916 au feuilleton de longue haleine à la fin de l’année ! Une hypothèse permet d’expliquer ce renouveau créatif : l’implication accrue de Frédéric dans l’élaboration et l’écriture des romans 3. Cette hypothèse est d’abord purement mathématique : l’écriture à quatre mains permet de doubler le volume à écrire. Elle s’étaie cependant sur une observation formelle : avec Le Mystère de Ker-Even, l’inspiration de Delly change résolument. Pour occuper 100 feuilletons, une « simple » intrigue sentimentale ne suffit pas, même compliquée de divers incidents annexes. Il faut autre chose, et cette autre chose, la guerre va d’abord la fournir. Il faut intégrer l’intrigue sentimentale dans un cadre plus vaste, tisser d’autres fils narratifs, mettre en marche des ressorts thématiques convenus ou inattendus, permettant de se lancer dans des développements, qui occuperont, pour commencer, une certaine « durée narrative ». Cette durée narrative est celle qu’offre le roman populaire ou le roman-feuilleton, véhicule idéal pour parcourir les générations ou du moins suivre ses héros (positifs et négatifs) depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, et leur donner le temps de développer leur potentiel, de révéler leur essence, les uns tournés vers le Mal et la Noirceur (tentant de réaliser leur idéal de « Bonheur dans le crime »), les autres vers le Bien et la Blancheur (s’opposant aux premiers pour faire triompher le droit et la justice). Il faut alors corser la fiction et se jeter dans le roman d’aventures. Et pour cela, il apparaît que l’aide de Frédéric devient déterminante. Delly s’était déjà essayé au roman d’aventures avant la guerre, en particulier avec Le Roi des Andes (1909). Mais ce roman fait une curieuse impression sur le lecteur. Il ne semble être qu’un galop d’essai, dans un genre peu familier à l’auteur. On voit bien comment Delly y explore le riche fonds du roman populaire, avec ses sociétés secrètes, ses intrigues parallèles, ses courses-poursuites, ses mystères et ses trésors. Cet essai honorable tranche déjà beaucoup sur la production antérieure de l’auteur. L’on est amené à se dire qu’une inspiration seconde se mêle à la trame principalement dellyenne, et que cette aspiration au roman d’aventures pourrait bien être le fait de Frédéric, qui interfère avec celle de sa sœur Marie, bien visible. Avec Le Mystère de Ker-Even, le pas est franchi. Nous sommes désormais, à fond, en plein roman populaire et, de surcroît, en plein roman d’espionnage, ce qui, pour Delly, est une innovation sans précédent. Nous sommes dans une narration purement feuilletonesque, parfaitement maîtrisée, totalement assumée, jusqu’à la dernière ligne. Delly a assimilé ses classiques et bâtit une intrigue remarquablement prenante, sur un fait d’actualité documentaire contemporain, la Grande guerre en cours, et avance son explication personnelle, si l’on peut dire, du conflit, dont les racines sont à rechercher loin dans le prologue de l’avant-guerre, dans les réseaux sournois que nos cousins « germains » sont sensés avoir tissé dans notre pays trop confiant. Ainsi, on peut s’amuser à calculer en quelle année le récit commence (le lecteur attentif repérera qu’il s’écoule un espace de douze ans avant le début de la guerre). Delly s’appuie en fait tout simplement sur la littérature de propagande dénonçant l’espionnage allemand installé en France que son journal L’Echo de Paris n’est pas le dernier à accuser, et qui avait déjà donné lieu à des fictions, comme celles de L’Employé de chez Kub et Le Chef des K de Jean Drault, dans L’Ouvrier 4. Notons à ce propos que l’Allemagne n’est pas le pays préféré de l’auteur, qui y situe rarement ses intrigues, préférant des royaumes d’opérette d’Europe centrale, et qui avait déjà composé avant-guerre des romans, sinon antigermaniques, du moins exposant des personnages d’Allemands fort antipathiques (voir ainsi Dans l’ombre du mystère, dans L’Echo de Paris, 1913). Dans Le Mystère de Ker-Even, Delly utilise sa passion pour la Bretagne comme cadre d’une intrigue exemplaire, destinée à stipendier la perfidie de l’ennemi. Mais Delly multiplie les cadres narratifs, pour donner de la variété et du pittoresque à son récit. Elle nous promène dans les magasins parisiens, qu’elle décrit comme truffés d’agents allemands, à la veille de la guerre (p. 181). Elle nous emmène en territoire ennemi, en Allemagne5, puis dans un hôpital de la région de Lille et de Valenciennes, pour nous faire retraverser les lignes de front, de manière rocambolesque, disons-le. C’est d’ailleurs le seul roman de Delly situé dans le Nord de la France. Il fait aussi partie du petit groupe de romans datés et situés dans l’espace et dans le temps, le temps de la guerre et l’espace géographique réel, avec des notations comme la mention de la gare des Invalides et la rue de Varennes, à Paris (2e partie, chap. 4, p. 148-149), les villes de Reims et Versailles (ville habitée par l’auteur), où un des personnages est en garnison, de Saint-Germain, etc. On mentionne même Amiens et son hôpital (p. 264 et 267). Tout ceci ne constitue, en fait, qu’un cadre obligé du récit de guerre. Celui-ci présente ici un intérêt supplémentaire, que l’on pourrait qualifier de conjectural. Embarqué dans une intrigue à ramifications multiples, inspiré par ce puissant outil narratif qu’est le roman-feuilleton et ses nécessités structurelles, Delly se met à délirer, ou peut-être à anticiper. Lancé à toute vapeur sur les voies de l’imaginaire débridé, le romancier se fait voyant, et construit une fiction, qu’il n’est peut-être pas tout à fait téméraire de qualifier de scientifique… Car l’on sait que, de tout temps, le roman d’espionnage se plaît à extrapoler, par exemple à inventer des gadgets un peu en avance sur son époque, à se nourrir d’imaginaire, de conjectures et de suppositions. On y vole les plans et les idées d’inventions nouvelles… Le monde occulte et secret de l’espionnage autorise et encourage ces avancées dans l’imaginaire. Et ce qu’imagine Delly comme « Mystère de Ker-Even » est pour le moins assez grandiose, et même tout à fait délirant. Qu’est-ce que des touristes allemands, se demande-t-on, peuvent trouver comme intérêt à cette côte bretonne désolée qui fait l’admiration de ses habitants ? Eh bien ! Mais c’est l’endroit idéal pour aménager une base secrète pour sous-marins, dans les grottes qu’on dit y exister. Voilà bien une idée de Frédéric ! Cette inspiration rocambolesque, nouvelle chez Delly, se retrouvera souvent, à divers titres, dans les « Delly doubles », dont la caractéristique commune est d’être systématiquement feuilletonesque et de proposer des aventures extraordinaires, et parfois délirantes. Les personnages de ces fictions longues sont typiques de cet univers de feuilleton. Les personnages négatifs sont abominables jusqu’à la caricature, à un tel point que c’en devient presque comique. Ils se nourrissent littéralement du Mal, ils s’en repaissent et s’en vantent. La jeune Elsa est très fière de se faire traiter de « petite espionne » par sa tante (p. 67), et en tire gloire une fois adulte (« Ce sont les nécessités du métier que j’exerce — du glorieux métier d’espionne allemande », p. 144). La duplicité est revendiquée par ces personnages, fiers de mener double jeu, double vie et de porter des masques pour tromper leur entourage franc et naïf. Mais cela fait aussi partie du jeu narratif. Ainsi l’ennemi est-il qualifié de « pirate » par le narrateur, et il en a les attributs, pour cause de guerre : une jambe de bois et un bandeau noir sur l’œil… (3e partie, chap. 3, p. 280). Ces personnages sont habités d’un orgueil démesuré, qui sera combattu impitoyablement par les personnages positifs, habités, eux, par une force invincible tournée vers la justice. La capacité de nuisance du monstre moral ne peut cesser que par sa mise hors de combat définitive, ce qui arrive le plus tard possible dans un récit à rebondissements incessants. Le monstre moral féminin n’est pas un personnage inédit chez Delly (que l’on songe à la Walkyrie du roman précédent !), mais il sera souvent réemployé dans les « grands romans ». A cet être malfaisant, s’oppose un ange de bonté, son envers absolu et inconciliable, mais doué de pitié et de commisération pour son antagoniste impitoyable. Le récit tire son énergie de cette machinerie manichéenne traditionnelle inusable. Dans les deux sens, les sentiments sont exacerbés. Ces motivations puissantes sont des moteurs naturels du feuilleton, qui s’épanouissent dans un contexte favorable de lutte dissymétrique, s’appuyant sur les données obligées du genre, telle qu’e********t et autres traîtrises, le désir effréné de vengeance de la part du monstre sans cesse tenu en échec, ou l’amnésie du héros qui sait tout du monstrueux complot en cours, mais a tout oublié, nourrissant un suspense de bon aloi… La présence suffocante du secret s’épanouit grâce à un réseau souterrain qui double la surface narrative du récit, réseau qui plonge dans le passé le plus ancien… Le souterrain breton trouvera un nouvel emploi dans un autre « Delly double », Hoëlle aux yeux pers/La Fée de Kermoal (dont certains personnages sont aussi d’origine espagnole). Autre ressort classique, jouant sur les contrastes et l’ascenseur social : la fille du colporteur deviendra comtesse, exploitant la faiblesse morale du meilleur ami du héros qui est, lui, incorruptible — un schéma dellyen classique. Le crime, motif feuilletonesque essentiel, sature littéralement le récit, et la volonté criminelle est un moteur majeur de l’intrigue. Ici, cette volonté criminelle a comme nom le pangermanisme. Nous la retrouverons à l’œuvre, ô combien, dans le roman suivant de l’auteur, Le Maître du Silence (1917), autre fiction fonctionnant au fantasme. De fait, les monstres moraux vont devenir de plus en plus noirs et monstrueux d’un roman dellyen à l’autre, dans une tentative sans cesse renouvelée d’atteindre à la noirceur sublime et totale, idéal toujours à surpasser, tandis que les anges de bonté opteront pour le chemin symétrique et inverse. Parcourir tous les échelons du Mal chez Delly semble être une source de délice pour cet auteur autant que pour ses lecteurs. Grand roman d’aventures et d’espionnage, Le Mystère de Ker-Even mérite, à tout point de vue, d’être aussi reconnu comme un remarquable exemple de roman-feuilleton. 1 Réédité dans cette collection (« Les Œuvres de la Grande guerre » n°4, 2012) 2 C’est en cherchant à localiser un conte de guerre de Léon Groc que Daniel Compère a repéré le nom de Delly dans les contes de L’Echo de Paris. 3 Rappelons que Delly est le pseudonyme de Marie Petitjean de la Rosière (1875-1947) et de son frère Frédéric (1877-1949). Mais la question de savoir comment la tâche est répartie entre les deux est ouverte. Certaines hypothèses sont présentées dans le dossier Delly du Rocambole n°55-56 (2011). L’impulsion initiale vient de Marie qui, dès l’enfance, se sent une vocation d’écrivain. Elle publie son premier roman tardivement, à 28 ans, en 1903. Frédéric intervient progressivement par la suite, à partir de 1909 environ. L’hypothèse proposée ici est que le tandem met au point une nouvelle méthode de travail à la faveur de la guerre. 4 Publiés du 28 novembre 1914 au 25 septembre 1915. 5 A la faveur d’un séjour de vacances (p. 186), dans la famille allemande par alliance de l’héroïne (en Prusse rhénane, à Wilnheim, ville imaginaire, correspondant peut-être à Weinheim), lors du fatal été 1914… Première partieLa fille du colporteur
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