4.Vers la même époque, dans un élégant petit appartement de Brest, commençait la première phase d’un drame.
Huit ans auparavant, André de Valserres, officier de marine d’un grand avenir, avait rencontré à Biarritz, pendant un séjour chez ses parents, une jeune Espagnole fort jolie, de très bonne famille, dont il devint aussitôt amoureux.
Inès Romanoès, de son côté, trouvait fort à son goût le bel officier, un peu froid au premier abord, mais dont les yeux étaient extrêmement expressifs et le sourire très agréable. Elle le lui laissa voir, et André, tout aussitôt, demanda la main de la jeune fille à sa sœur aînée, mariée à un Allemand, Otto Mülbach, négociant à Barcelone.
Il reçut de Pepita l’accueil le plus favorable, bien qu’il n’eût aucune fortune en dehors de sa solde, tandis qu’Inès lui apportait une dot de cent cinquante mille francs. Le mariage se fit à Biarritz, et les jeunes époux gagnèrent, par le chemin des écoliers, Toulon, où M. de Valserres était attaché en attendant un nouvel ordre d’embarquement.
Quelque amoureux qu’il fût, André, même au cours de ses fiançailles, n’avait pu se dissimuler qu’Inès n’était qu’un charmant oiseau, une jolie créature coquette, caressante, dépourvue de toute méchanceté, de toute perfidie, mais incapable de comprendre le côté sérieux du rôle d’épouse et de mère.
Frivole, ne recherchant que distractions, mettant au premier plan la question toilette, Mme de Valserres fut bientôt cotée comme l’une des plus élégantes mondaines de Toulon.
Cela n’allait pas sans grandes dépenses, d’autant plus qu’elle recevait beaucoup, dans la jolie villa dont elle avait fait un cadre approprié à sa beauté. Mais André, faible devant cette jeune femme très aimée, gêné, de plus, par le fait que la fortune appartenait à Inès, ne savait pas opposer de refus aux incessantes demandes d’argent.
Pourtant, quand une petite fille naquit, deux ans plus tard, il essaya de raisonner sa femme :
— Il faut penser à l’avenir, vois-tu, ma chérie… Nous pouvons avoir d’autres enfants… Et, déjà, il nous a fallu prendre sur le capital… Maintenant que tu es mère, Inès, tu n’auras plus besoin de tant de distractions au dehors. Notre petite Florita va faire ton bonheur, j’en suis sûr…
La jeune femme répliqua, en serrant l’enfant contre elle :
— Certes, que je l’aimerai, ma Florita !… Et tu as vu les jolies choses que je lui ai fait faire ? Des amours de petites robes, de petits bonnets ! Comme elle sera gentille là-dessous, cette chérie !
Et Mme de Valserres baisait passionnément la petite tête couverte d’un duvet blond.
Elle était sincère dans son affection maternelle, comme dans son amour conjugal. Mais ni l’un ni l’autre de ces sentiments n’était capable de dominer son âme légère, qui ne cherchait dans la vie qu’amusement et vanité.
Quelques mois après la naissance de Florita, elle reprenait de plus belle son existence mondaine, et commandait toilette sur toilette, négligeant de s’informer des prix, selon sa coutume.
Cette fois, André parla un peu plus sévèrement.
Il n’y avait plus moyen de continuer ainsi. D’un tel train, tout le capital y passerait, en peu de temps. Il fallait qu’Inès adoptât une vie plus simple, plus tranquille, et qu’elle s’occupât de son intérieur, où le gaspillage sévissait en grand.
La jeune femme pleura, se révolta, gémit en s’écriant qu’elle était trop malheureuse. Puis elle bouda son mari pendant huit jours. Après cela, comme M. de Valserres partait pour une croisière, il y eut réconciliation, et Inès promit d’être très raisonnable, d’aller moins dans le monde, et de s’occuper beaucoup de Florita, confiée à sa nourrice, femme honnête et soigneuse, mais peu intelligente.
C’était un des grands soucis d’André, pendant ces longues absences, de se demander à quelles inconséquences pourrait se laisser aller cette jeune femme, coquette, aimant les compliments, quelle brèche nouvelle aussi allait être faite à leurs finances, déjà si fortement obérées.
Pour se distraire de ces pénibles préoccupations, il travaillait beaucoup. Très intelligent, d’esprit observateur et tenace, il se passionnait sur la question des sous-marins. Il y avait là, disait-il, un grand avenir pour un pays comme la France, pourvue de côtes et dominant trois mers.
Dans les premiers temps de leur mariage, il parlait quelquefois à Inès de ses travaux et de ses projets. La jeune femme essayait d’abord de s’y intéresser, puis bâillait doucement. Et André comprit vite qu’il l’ennuyait prodigieusement.
Dès lors, il ne dit plus mot à ce sujet.
Par contre, quand Pepita venait voir sa sœur — toujours seule, les occupations d’Otto ne lui permettant pas, disait-elle, de se déplacer ainsi, — André trouvait en elle une interlocutrice intelligente, désireuse de se renseigner, de mieux comprendre, s’intéressant aux détails, questionnant avec discrétion, et n’insistant pas dès qu’elle voyait que sa curiosité se heurtait à un point interdit.
M. de Valserres songeait : Quel dommage que ma petite Inès n’ait pas la nature de sa sœur !… Elle est sérieuse, Pepita, très sérieuse. Et c’est une femme avec qui l’on peut causer.
Quatre ans après son mariage, l’officier fut nommé à Brest, attaché à l’état-major. Inès quitta Toulon avec regret. Le grand port breton, que lui avait fait visiter son mari quand il l’avait menée à Ker-Even, ne lui disait rien qui vaille.
Par contre, André pensait : Un changement de milieu lui sera peut-être favorable. Elle n’a ici que des amies frivoles. Et puis, elle perdra ses flirts.
Car il n’ignorait pas que la coquette Inès avait toute une petite cour d’admirateurs. Mais, jusqu’alors, son attachement pour son mari, son affection pour sa fille, un certain fonds de religion l’avaient préservée de fautes trop graves.
L’espoir de l’officier fut déçu. Inès, accueillie à bras ouverts par la société mondaine de Brest, en devint aussitôt une des plus brillantes étoiles. Et elle recommença de flirter — avec d’autres, voilà tout.
Il fit des reproches, il y eut des scènes très vives. Inès se laissa aller à quelques paroles blessantes, parlant de sa fortune, ce qui était le plus sûr moyen de fermer la bouche d’André. Il dit, en se maîtrisant :
— Eh bien, soit, réduis ta fille à la misère !… Moi, je n’y peux rien, tu as raison. Quand toute ta dot aura disparu, il faudra bien que tu te contentes de ma solde.
Cette fois, ce fut une brouille sérieuse entre les deux époux. Inès, pour s’étourdir — car elle continuait d’aimer son mari, et sentait parfois le remords la tourmenter, — se lançait à corps perdu dans ses distractions habituelles, et dépensait follement, par une sorte de bravade. Comme elle ne voulait pas demander d’argent à André en ce moment, les dettes s’accumulaient. Mais l’insouciante créature n’en avait cure. Elle s’amusait, voilà tout. Le reste viendrait plus tard.
Quant à M. de Valserres, pour oublier sa souffrance et ses pénibles soucis, il s’absorbait dans le travail, fiévreusement, achevant de ruiner une santé qui, depuis quelque temps, s’altérait visiblement. Car sur cette nature sensible, un peu renfermée, les causes morales avaient une profonde répercussion.
Un an après son arrivée à Brest, l’officier reçut l’ordre d’embarquer pour une croisière dans les mers de Chine.
Ce départ lui fut très dur. Il se sentait fatigué, déprimé. En outre, il lui coûtait plus que jamais de laisser derrière lui cette folle Inès. Puis, il s’était habitué aux caresses, aux gentillesses de sa petite Florita, une délicieuse enfant blonde, aux grands yeux noirs, dont il était fou.
Comme Inès, par amour-propre, ne voulait pas faire les premiers pas, les deux époux se quittèrent froidement. Par contre, Florita pleura beaucoup, en s’attachant au cou de son papa et en disant qu’elle voulait aller avec lui.
— Chérie !… petite chérie, répétait André, en baisant éperdument le délicat visage.
Puis, posant l’enfant à terre, il s’enfuit, pour ne pas perdre courage.
Cette tendresse de son mari pour l’enfant, alors qu’elle le voyait se détacher d’elle, irritait Inès. Par un puéril désir de vengeance, elle pensa : Eh bien ! je m’amuserai encore plus, pendant qu’il ne sera pas là !… Et au moins, je ne verrai pas ses yeux qui ont toujours l’air de me faire des reproches dès qu’ils me regardent.
Cette belle résolution fut tenue. Jamais la jolie Mme de Valserres n’avait été plus élégante, plus brillante, plus empressée à courir de distractions en distractions. Les hommages l’entouraient. Grisée, elle vivait au jour le jour, donnant de temps à autre un petit acompte à des créanciers trop pressants, sur la somme que son mari lui faisait envoyer chaque trimestre, par une banque de Paris.
Les deux époux s’écrivaient rarement. André s’informait surtout des nouvelles de Florita. Inès, de son côté, ne disait mot de son existence mondaine. Et il était à prévoir que le fossé, maintenant, irait toujours en s’élargissant entre eux.
Profitant de cette absence de son mari, Mme de Valserres, quelques mois après le départ de l’officier, se rendit à Paris, chez une amie — ou ce qu’on appelle ainsi dans les relations mondaines, — jeune femme très riche, très élégante, très lancée. Déjà, deux ans auparavant, pendant un des voyages d’André, Inès avait fait chez elle un séjour d’une quinzaine, dont elle n’avait dit mot à M. de Valserres, d’autant moins qu’elle avait fait, pendant ce temps, de folles dépenses, payées avec des sommes empruntées à Mme de Verneuil, et non encore remboursées.
Cette fois, ce fut pire encore. Inès commanda des toilettes chez le couturier de son amie, acheta des fourrures superbes dont elle avait envie… et tout le reste à l’avenant. Julia Verneuil l’y encourageait, et, complaisamment, prêtait l’argent nécessaire, — en n’oubliant pas, toutefois, de se faire donner un reçu en règle.
— Puisque M. de Valserres a un oncle qui doit lui laisser sa petite fortune, vous me payerez plus tard, ma chère, disait-elle.
Mais, dans les derniers jours qu’Inès passa chez elle, un gros orage survint subitement, noyant toute cette amitié.
Un élégant attaché d’ambassade, jusque-là très occupé de Mme Verneuil, s’était avisé de trouver fort à son goût la jeune Espagnole. Et Inès, flattée, coquette toujours, avait accueilli ses attentions avec quelque complaisance.
Julia, exaspérée, lui adressa les plus furieux reproches. Elles échangèrent des propos très vifs, après quoi Inès alla faire ses malles et quitta Paris le jour même, laissant derrière elle une colère et une rancune dont elle devait bientôt sentir les effets.
Huit jours plus tard, elle recevait sommation d’avoir à payer les sommes dues à son ex-amie, — soit une dizaine de mille francs.
Ce fut un effondrement.
Et, pour y ajouter encore, voilà que les créanciers semblaient s’être donné le mot pour revenir à la charge tous au même moment.
La jeune femme, affolée, pensa : Je vais écrire à André. Il arrangera cela, puisque je ne puis toucher à ma fortune sans son consentement.
Mais M. de Valserres était bien loin, et, avant qu’il pût répondre, qu’adviendrait-il ? Les créanciers, trop souvent leurrés, ne voudraient plus rien entendre… et cette Julia surtout, furieuse qu’elle lui eût enlevé le plus cher de ses flirts.
Il n’y avait qu’un moyen : écrire à Pepita, lui demander d’avancer l’argent nécessaire à ce remboursement.
Otto Mülbach faisait de bonnes affaires. Ce prêt lui serait certainement chose facile.
Inès, une fois cette idée mise à exécution, attendit la réponse avec une fiévreuse impatience. Mais, au lieu d’une lettre, elle vit arriver sa sœur elle-même.
En serrant Pepita dans ses bras, Mme de Valserres s’écria :
— Chère grande sœur, tu viens me tirer d’embarras ! Que c’est bien à toi !
Pepita, belle femme brune aux traits forts, au teint très mat et aux yeux vifs, embrassa tranquillement sa sœur, puis déclara, d’un ton attristé :
— Non, hélas ! ma pauvre petite, je ne puis t’aider !
Inès sursauta.
— Comment ?
— Otto est dans une mauvaise passe, en ce moment. Il lui est impossible de distraire la moindre somme… impossible, ma chérie !
Mme de Valserres pâlit, car elle avait mis là tout son espoir d’un prompt arrangement.
Elle balbutia :
— Rien ?… vous ne pouvez rien ?
— Non, mon cœur… Nous sommes désolés… désolés, je t’assure !
Elle caressait la main de sa sœur, en enveloppant d’un regard énigmatique la physionomie consternée.
— Voyons, tu ne peux pas trouver cela près de tes amies… Certaines ont de la fortune…
— J’ai déjà emprunté à quelques-unes d’entre elles… aux mieux disposées… Les autres me refuseront, et en feront des gorges chaudes, par derrière.
— C’est désolant… désolant… Comme tu as été imprudente, ma pauvre petite !… Te laisser aller à de telles dépenses, quand tu n’as qu’une si faible fortune !
— Oui, je sais… je sais bien. Mais cette Julia m’entraînait, me disait que tout s’arrange… Ah ! Pepita, essaye de trouver un moyen ! André me fera encore de tels reproches, quand il faudra que je lui avoue ! Il ne m’aime plus comme avant… Si tu voyais ses lettres, si froides !
— Pauvre mignonne !… C’est très mal à lui, car, enfin, si tu te montres un peu inconséquente, il doit bien savoir que tu n’y mets aucune malice. Ecoute, mon enfant, nous allons réfléchir à cela, voir à trouver un moyen.
— Oh ! je t’en prie, chère Pepita !
La seule présence de sa sœur réconfortait Inès. Toujours l’intelligence, la calme autorité de Pepita l’avaient subjuguée. Il lui semblait aujourd’hui qu’avec elle, toutes les difficultés s’aplaniraient instantanément.
Un peu plus tard, Mme Mülbach, quittant la chambre où sa sœur l’avait conduite, vint retrouver celle-ci dans le salon.
Elle s’assit près d’Inès, loua l’élégant arrangement de la pièce, la coquette tenue d’intérieur de la jeune femme. Puis elle demanda :
— Si tu me montrais le reste de ton appartement ?
Inès acquiesça, flattée des compliments de son aînée, satisfaite de l’indulgence que celle-ci accordait à ses torts. Elle, au moins, comprenait qu’une jeune et jolie femme ne pût vivre comme un pot-au-feu, dans la médiocrité d’une existence resserrée !
Après avoir passé dans la salle à manger, les deux sœurs entrèrent dans le cabinet d’André, petite pièce simplement meublée. Pepita l’inspecta d’un long coup d’œil, puis demanda :
— Il travaille toujours beaucoup, ton mari ?
— Mais oui. Il ne fait que ça quand il est ici… Je pense qu’il en est de même sur son bateau.
— Toujours la question des sous-marins ?
Inès dit d’un ton d’ennui :
— Je n’en sais rien… Tu comprends que ça ne m’intéresse pas, ces histoires-là. Encore, si cela lui servait à gagner quelque chose !… Mais non, il noircit du papier avec ses chiffres et ses dessins, pour rien… pour le plaisir.
Et Inès secoua la tête avec colère.
Pepita laissa passer un moment de silence, avant de dire, en baissant un peu la voix :
— On prétend qu’il a trouvé un nouveau dispositif pour les sous-marins, qui en ferait une arme terrible… et qu’il a proposé son invention au ministère de la Marine, lequel l’a refusée, en prétendant que cette idée n’était pas réalisable.
Inès dit avec indifférence :
— Ah ! j’ignorais…
Pepita poursuivit, en faisant glisser entre ses doigts un petit coupe-papier de verre qu’elle avait pris sur le bureau d’André :
— Moi, je crois qu’il y a là mauvaise volonté, ou incurie. André n’est pas un homme à utopies. Certainement, sa valeur est très grande, au point de vue scientifique. Mais il a eu le sort de beaucoup… Et au fond, peut-être, faut-il nous en réjouir ? Quelque affreux instrument de guerre aurait surgi encore, menaçant la paix du monde… Oui, mieux vaut que cette invention demeure là, inutilisée à jamais, dans un tiroir de ce meuble.
Pepita frappait sur le bureau. Puis elle fit quelques pas à travers la pièce, la mine songeuse.
— Tiens, Inès, je connais un vieux et très riche original qui recherche tous ces plans ayant trait à de nouveaux engins de guerre, qui les achète aux inventeurs malchanceux, pour les détruire aussitôt, par amour de l’humanité, dit-il.
« Déjà, il a dépensé à cela près de la moitié de sa fortune. Mais il continue… Il se ruinera complètement… Peu lui importe !
Et, avec un sourire, Mme Mülbach ajouta :
— Si tu lui apportais les plans de ton mari, je crois qu’il les payerait cher, Inès.
La jeune femme eut un vif mouvement.
— Tu crois ?
— Oh ! certainement !… Tel que je le connais, ce brave homme, il n’hésiterait pas, devant la perspective des vies humaine détruites par un engin de ce genre.
Mme de Valserres dit, d’un ton de regret :
— Malheureusement, cela n’est pas possible.
— Non… D’abord, il faudrait que tu les eusses…
— Oh ! ce ne serait pas difficile !… Ils doivent se trouver dans ce petit placard… tiens, là… dont André m’a donné la clef avant de partir, en me disant : « Il faudrait, en cas d’incendie, sauver quelques papiers importants que j’ai là, sur le second rayon. »
Une lueur passa dans les prunelles de Pepita.
Puis, d’un ton plaisant, Mme Mülbach demanda :
— Tu n’as pas l’intention, je pense, de les proposer à mon vieil original ?
Inès répondit avec une hésitation dans la voix :
— N…on… naturellement.
Puis les deux sœurs parlèrent d’autre chose. Mais, au cours de la journée, Mme de Valserres revint encore sur ce sujet, à plusieurs reprises.
Pepita la laissait dire, répondait par des monosyllabes, puis changeait de sujet.
Il était surtout question entre elles du tort qu’Inès, avec ses goûts et sa beauté, avait eu d’épouser un homme sans fortune.
— Et moi de le permettre, ajoutait Pepita. Mais tu étais si amoureuse, petite folle !… Il aurait fait beau voir, à ce moment-là, que je me mette en travers de ton désir !
Inès disait, les sourcils froncés :
— Ah ! je regrette !… je regrette bien !… Te souviens-tu, Pepita, de ce banquier de Barcelone qui m’a demandée ?… J’aurais dû l’accepter. Il n’était pas très jeune, ni très bien, mais il m’aurait comblée de tout ce que j’aime.
— Ramon Abalez ?… Oui, un bon garçon, et qui a presque doublé sa fortune, depuis lors. Ah ! ma pauvre chère, la jeunesse fait plus d’une sottise !… Que veux-tu, la tienne est irréparable !
Pepita exaltait ainsi les regrets de sa sœur, et la rancune en germe dans cette âme frivole, à l’égard de l’homme qui avait tout fait pour la rendre heureuse.
Quand, un peu avant le dîner, Mme Mülbach entra dans le salon, elle trouva Inès assise devant une table sur laquelle étaient étalés des papiers couverts d’épures et de chiffres.
Pepita demanda :
— Qu’est-ce que cela ?
— Eh bien, probablement son plan de sous-marin… Moi, je n’y comprends rien, naturellement… Et toi non plus ?
— Pas plus que toi, chérie…
Cependant, penchée sur l’épaule de sa sœur, Pepita regardait attentivement.
— Pourquoi as-tu été le chercher ?… André serait sans doute mécontent s’il savait…
— Qui lui dira ?… Pas toi, je pense ?… Et puis, que faisons-nous de mal, à voir ces vilains dessins qui ne signifient rien du tout ?
— Aucun mal, mon enfant… aucun mal.
Et les yeux vifs regardaient toujours, comme s’ils notaient d’importants détails.
Inès dit dédaigneusement, en haussant les épaules :
— D’abord, puisque ça ne peut servir à rien… Le ministre a refusé, dis-tu ?
— Oh ! absolument refusé ! Je l’ai appris de source sûre ! Alors, qu’est-ce qu’André pourra en faire ? Mais rien du tout, ma petite ! Il conservera cela dans ses archives, et le transmettra à sa fille, comme souvenir.
Là-dessus, Mme Mülbach se mit à rire.
Mais Inès restait sérieuse. Les coudes à la table, le front plissé, elle considérait les papiers.
Au bout d’un instant, elle dit en baissant un peu la voix :
— Tu crois que ce monsieur… achèterait ?
— J’en suis presque sûre… Mais tu ne songes pas ?…
Mme de Valserres leva les yeux sur sa sœur, et, au lieu de répondre, interrogea, d’un ton un peu saccadé :
— Sais-tu ce qu’il en donnerait ?
— Peut-être dix mille francs… peut-être plus…
Inès répéta, les yeux brillants :
— Peut-être dix mille francs !… Peut-être plus ! Ces affreux papiers, qui ne valent rien !
— C’est un original, je te le répète — un humanitaire, un pacifiste à tous crins, que le seul mot de guerre jette dans l’indignation. Avec sa fortune, et sans héritiers directs, il peut se payer le luxe de cette toquade. Il lui restera bien encore quelque chose pour vivre.
— Il est très riche ?… Qui est-ce ?
— Un propriétaire argentin, avec lequel mon mari est en relations d’affaires.
Inès, de nouveau, abaissa les yeux sur le plan. Puis elle murmura :
— Si j’osais…
Pepita resta silencieuse. Entre ses lèvres glissait un imperceptible sourire.
Mme de Valserres, relevant la tête, attacha sur son aînée des yeux troublés par l’hésitation.
— Pepita, si tu proposais à ce monsieur d’acheter cela ?
— Moi ? Mais, mon enfant, y penses-tu ? Que dirait André ?
— Je lui raconterais une histoire… Par exemple, que je ne sais pas du tout ce que ces papiers sont devenus… que, sans doute, il s’est trompé, en croyant les mettre là… Si vraiment ce vieil original donnait ce que tu dis en échange de ces paperasses, ne serait-il pas ridicule de garder ça ici… et quand cet argent me serait si… si utile ?
— Je suis de ton avis, ma chère petite. Mais je ne voudrais pas prendre la responsabilité… Ton mari, s’il venait à le savoir, m’accuserait de t’avoir conseillé cela… tandis qu’il n’en est rien.
Inès dit vivement :
— Eh bien, cette responsabilité, je la prends, tout entière ! Pepita, mets-toi en rapport avec ce monsieur ?
— Vraiment, tu y es décidée ?
— Oui.
— Mais ton mari…
— Il n’avait qu’à abandonner sa marine, à prendre une autre situation, qui lui aurait rapporté de bons bénéfices ! Certains de ses camarades l’ont fait… Et je lui ai conseillé de les imiter. Mais, sur ce point-là, il ne voulait rien entendre… Puisque le ministre ne lui prend pas son plan, celui-ci, du moins, servira quand même à quelque chose.
Les yeux de la jeune femme brillaient de colère et de rancune ; une rougeur d’irritation montait à son teint mat.
Pepita dit paisiblement :
— Eh bien ! ma chère, écris toi-même à Otto — car je préfère ne pas me mêler de cette affaire, — explique-lui ce que tu désires. M. Domingo doit se trouver à Barcelone en ce moment ; mon mari pourra donc lui parler aussitôt, et te donner une prompte réponse…
— C’est cela !
Et Inès, d’ordinaire si paresseuse dès qu’il s’agissait de prendre une plume, s’assit aussitôt à son petit bureau pour rédiger la missive à son beau-frère.