PROLOGUE

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PROLOGUE Louise regarde la bouteille. Que pourrait-elle faire de plus ? L’ouvrir, lui soufflent Lucifer, Bacchus et tous les autres. Ce serait tellement plus réaliste, plus convaincant. Plus excitant, aussi… Louise regarde la bouteille, et lui sourit. Une belle bouteille en vérité, achetée le matin même au caviste du coin, un amateur qui lui avait conseillé un Aberlour de 12 ans d’âge, un bon compromis, avait-il dit, pour une débutante, en insistant sur le féminin. Elle n’avait rien répondu… Dix-neuf années d’abstinence, forcément, il ne pouvait pas savoir. Louise regarde la bouteille, et la bouteille regarde Louise. Elles se toisent. Elles se connaissent. Elles se sont déjà affrontées et successivement vaincues. La dernière fois, c’était il y a dix-neuf ans. Aujourd’hui, c’est la belle… C’est Louise qui a décidé de ce dernier combat. Comme un défi à cette histoire qui se répète. Elle sait pourquoi elle a bu. Elle sait pourquoi elle a arrêté. Elle sait ce qui la ferait recommencer, si elle n’y prenait garde. Les confidences de Lucille l’avait plongée dans un marécage de souvenirs glauques. Et de quatre. Ce n’était pas un hasard. Cela ne pouvait pas être un hasard. Il fallait comprendre, refuser la thèse du fatalisme, ou pire encore, de la coïncidence. Louise regarde la bouteille posée en évidence sur le coin droit du bureau, à portée de main. Elle a même ajouté un verre, un beau verre à whisky, aux formes avenantes. Une provocation. Un démon. Elle sourit. Dans Tintin au Tibet, Milou finit par céder à son démon rouge au grand désespoir de l’ange bleu de la raison après une courte bagarre intérieure. C’est bon ça, l’alcool ! Ça donne du cœur au ventre ! Mal lui en prend, évidemment. Cela se termine mal, et la morale est sauve. Elle, elle résistera. Du cœur au ventre, pourtant, elle en aura besoin. Elle avait choisi, dix-neuf ans auparavant, de passer à autre chose. De faire comme si… Il lui faut aujourd’hui replonger dans la réalité, affronter sa propre histoire, comprendre ce qu’elle en sait, découvrir ce qu’elle ignore. L’alcool avait été le prix du silence, l’abstinence celui de l’oubli. Puisque l’oubli s’efface, reste le cri. Il faut qu’elle parle. On ne l’écoutera pas. On ne la croira pas. Elle est celle qui jure dans le paysage ordonné de la légende familiale. Le mouton noir, la brebis galeuse, la tache… La honte. Elle avait fini par y croire elle-même. Elle s’était longtemps sentie coupable. Elle était coupable. D’être partie. D’être revenue. Sept ans d’absence, et revenir trop tard. C’était il y a quarante ans. Septembre 1969. Elle revenait de l’île de Wight où elle avait vécu trois jours de folie. Elle y avait couché à même le sol dans des duvets d’emprunts. Elle y avait dansé à moitié nue sur la musique des Who, fumé des pétards enlacée de bras inconnus, fait l’amour sur l’herbe humide des matins endormis. Elle s’y était senti libre comme jamais. Elle ne regrettait rien. Et surtout pas d’être partie, sept ans plus tôt. La fugue. Les foyers. L’internat. Tout pour ne pas revenir. Elle s’était battue pour devenir institutrice. Elle était fière. Sa première rentrée ! Elle allait pouvoir reprendre son fils, placé en famille d’accueil depuis six ans, s’occuper de lui, enfin. Une renaissance… Elle se demandait encore ce qui avait bien pu pousser sa mère à la supplier de revenir. Il faut que tu rentres. Vite. Tu dois savoir. Maman. Mais elle était rentrée. Trop tard. Une heure trop tard. Elle était déjà morte. Quarante années plus tard, cette heure manquée lui manque encore. Il n’y avait là que son père et son frère Philippe resté réviser ses examens. Les autres étaient partis faire le tour du lac – une tradition familiale. Il était bien sûr hors de question que quiconque apprenne que Gabrielle de Richebourg s’était suicidée. Ils jurèrent de se taire. Pour tous, elle sera morte d’une crise cardiaque. Le mot même disparut du vocabulaire familial. La vie reprit son cours, le deuil passé, sans un mot, sans que jamais ne soient évoquées les raisons de sa si longue absence. Louise avait encaissé. Mal. Comment avait-elle pu être si égoïste ? La culpabilité fit son œuvre. La rumeur aussi. Et le silence. Vingt ans d’alcool et autant d’abstinence plus tard, elle se retrouve au point de départ, à l’origine de son monde à elle, et sans doute de sa famille… Aujourd’hui, il faut qu’elle parle. Ou plutôt qu’elle écrive, puisque c’est ainsi qu’elle s’exprime. C’est ça, ou le whisky. Elle sourit une dernière fois à la bouteille, et fixe le clavier.
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