Mathilde ne ferma pas l’œil de la nuit. Ses réflexions la ramenaient toujours vers son passé, vers ce soir qu’elle ne pouvait effacer de sa mémoire. Au gré de ses pensées tantôt elle avait vraiment envie d’essayer de tourner la page, mais très vite la sourde angoisse lui revenait en boomerang. Au petit matin, quand elle aperçut les cicatrices sur son corps, elle sut qu’elle ne pourrait que décevoir les espoirs de Damien.
La journée du lendemain se passa plutôt tranquillement. Mathilde organisa avec la compagne de son père et l’entreprise de ce dernier l’état des lieux de sortie de l’appartement Bruno. Elle savait que pour avancer dans son deuil, elle devait passer par cette étape.
Damien se montra très drôle lors de leur dîner. Il parvint à faire rire Mathilde plusieurs fois. Cette dernière comprit que la vie allait continuer malgré l’absence de son père et le vide qu’il laissait. Tout était question de temps.
— J’aime te voir rire, fit Damien, après avoir lancé une blague à son amie.
— Ça fait du bien après la semaine que j’ai eue. Je sais que tu vas me dire que c’est normal, mais merci encore pour ton soutien.
— Je pourrais être encore plus présent pour toi, ma grande, si tu me laissais un peu plus de place dans ton existence.
Il venait de lancer le pavé dans la mare, au grand soulagement de Mathilde qui ne savait pas comment aborder le sujet.
— Je vais jouer franc jeu avec toi. J’ai bien vu que je ne te laissais pas indifférent, mais malheureusement je ne pourrai pas t’offrir la relation que tu espères.
— Explique-moi au moins pourquoi.
— Je ne suis pas une femme qu’un homme a envie d’aimer, crois-moi.
— Et si tu me laissais essayer et me forger ma propre opinion ?
Damien s’accrochait, jouant le tout pour le tout. Mathilde lui sourit tendrement, mais ne pouvait pas se résoudre. Se laisser séduire par un homme était une première étape qui la conduirait à une certaine intimité physique. Elle le savait pertinemment bien et n’était toujours pas prête à aller jusque-là. Le serait-elle un jour ? Elle commençait à en douter au regard de son blocage.
— Non, Damien. Je ne peux pas. Ta place est importante dans ma vie, et j’espère que le choix que je t’impose ne changera rien à notre amitié.
— Bien sûr que non. Je ne suis pas versatile. J’aurais juste aimé que tu me donnes une chance.
Ils échangèrent un sourire complice. Damien ne lui en voulait nullement. Il s’était préparé à ce genre de réponse. Elle n’avait jamais réagi à ses tentatives de séduction. S’était toujours montrée purement amicale. Il était content d’avoir osé, mais encore plus heureux de la garder comme amie. Elle aussi avait pris une vraie place dans sa vie.
— Par contre, tu devrais tenter ta chance avec Charlotte.
— La stagiaire ! s’écria-t-il surpris.
— Elle est mignonne, intelligente et majeure.
— Je n’ai pas dit le contraire ! Mais elle me regarde à peine.
Mathilde éclata de rire devant la mine déconfite de son ami.
— Elle t’évite parce que tu la troubles manifestement beaucoup.
— Elle t’a parlé de moi ?
— Elle m’a demandé si tu avais quelqu’un dans ta vie. Elle est tellement sous ton charme qu’elle est incapable de faire le premier pas.
Ils discutèrent un bon moment de la fameuse stagiaire et Damien lui promit de voir ce que cela pourrait donner. Mathilde comprit qu’il avait besoin d’un peu de temps pour digérer son échec dans sa tentative avec elle, mais espérait qu’il irait vers Charlotte.
Son père lui manqua terriblement quand Damien l’eut raccompagnée et qu’elle se retrouva seule dans son appartement. Mais la soirée fort agréable lui évita de s’écrouler en pleurs. Elle devait apprendre à gérer son absence. Elle réfléchit énormément à son échange avec Damien. Elle réalisa qu’elle pouvait plaire et donner envie à un homme de la séduire. Elle s’imagina alors aller plus loin dans une relation. Le blocage dans son esprit fut instantané dès qu’elle se projeta dans une intimité sensuelle. Son corps, lui, réagit plutôt favorablement aux pensées qui virevoltaient dans sa tête. Elle les chassa toutes rapidement mais resta, néanmoins, très troublée par les sensations dans tout son être.
Une étape supplémentaire fut tournée quand elle ferma définitivement l’appartement de son père. Avec la compagne de ce dernier, et aidée par ses amis du cabinet, elle parvint à vider le logement sans trop être ébranlée. Elle fit le bilan de sa vie qu’elle jugea plutôt mouvementée. Elle avait eu un premier nouveau départ en quittant la France avec son père, et savait qu’elle gérait une nouvelle étape en apprenant à vivre sans son père. Même si sa mère était encore de ce monde, pour Mathilde elle n’existait plus. Et c’est désormais orpheline qu’elle se considérait. Elle ne pouvait désormais compter que sur elle-même et ses amis.
Ce soir-là, après le déménagement, quand elle se retrouva seule dans son appartement, elle s’endormit sur l’image de Damien embrassant la stagiaire vers qui elle l’avait poussé. Pour la première fois depuis que son frère l’avait anéantie en tant que femme, elle ressentit le besoin d’être à nouveau aimée et désirée, mais la peur d’affronter une intimité à deux l’angoissait terriblement. C’est sur toutes ces interrogations qu’elle sombra dans un sommeil agité.
Chapitre 2
Montréal, été 2015
La canicule pesait sur tous les Montréalais en cet été. Depuis 2013, le Québec n’avait plus connu ce type de pics de chaleur. Peu habituée, la ville vivait comme au ralenti en ce mois de juillet.
Profitant des vacances judiciaires, Nathan décida de quitter le cabinet alors que 15 h venaient de sonner. Il finit de lire une étude sur l’évolution de son métier. Il sourit, amusé. Il avait toujours autant de mal avec la nouvelle expression qui avait transformé le procureur de la Couronne en procureur aux poursuites criminelles et pénales. La réforme datait de 2003 mais, dix ans après, tous au sein du tribunal continuaient à utiliser la première formulation. Ses missions n’avaient pas changé, et seul cela comptait pour lui. Il réfléchit un peu à son parcours, à ce nom qu’il s’était fait, et la crainte qu’il inspirait. Très vite, c’est son mariage réussi avec Karen qui s’afficha dans son esprit. Il se réjouit de pouvoir passer du temps avec elle cet après-midi-là, et s’empressa de quitter son antre.
Il crut étouffer quand ses pas le conduisirent dehors, et encore plus quand il entra dans son véhicule surchauffé. Il avait pourtant plu un peu quelques minutes auparavant, mais finalement la chaleur remontait sur le bitume. Le tout devenait une étuve. Ce temps commençait à fatiguer les gens et Nathan n’échappait pas à la règle, se sentant bien plus vite énervé que de coutume.
Il souffla quand enfin il se gara devant leur maison. Rentrer retrouver sa femme après presque seize ans de mariage était toujours un bonheur sans nom pour lui. Karen se retourna en sentant une présence derrière elle. Elle était en train de mettre de l’ordre dans leurs papiers. Le regard qu’elle lui lança se montra de suite plein de courroux.
— Ah ! tu tombes bien, toi !
— Quel accueil, ma miss ! dit-il en lui quémandant un b****r qu’elle lui donna, de mauvaise grâce et du bout des lèvres. Karen posa les mains sur ses hanches et le fixa. Elle était, visiblement, très en colère contre lui, mais il en ignorait totalement le pourquoi.
— J’en ai marre que tu sois bordélique à la maison. Je ne retrouve jamais rien. Si tu accordais autant d’importance aux choses du quotidien qu’à ton boulot, ça serait appréciable, cria-t-elle.
— Et tu as besoin de crier pour me dire ça, essaya de tempérer Nathan.
— Oh ! Arrête avec ton air suffisant. Dis-moi plutôt où tu as fichu le papier que la banque nous demande pour actualiser nos contrats chez eux.
Nathan se raidit un peu face à sa femme en furie. Il se doutait que la chaleur la rendait elle aussi bien plus à cran, mais il n’avait pas apprécié le ton qu’elle venait d’employer. Très froid dans ses colères, il la regarda avec un sourire en coin.
— Il est là où je t’ai dit l’avoir mis. Si je suis suffisant, tu pourrais, pour ta part, être plus attentive à ce que je te dis !
Karen envisagea de lui répondre, mais se ravisa. Les paroles qui montaient à ses lèvres étaient sur le point de dépasser ses pensées. Elle le savait. Alors dans un mouvement d’agacement, elle attrapa son sac.
— Si je ne veux pas me montrer plus désagréable, mieux vaut que j’aille faire un tour, fulmina-t-elle.
Dans la seconde qui suivit, la porte d’entrée claqua. Nathan soupira sans s’empêcher d’être amusé. Il avait l’habitude des coups de sang de son épouse. Il entendit la berline de Karen s’éloigner dans une conduite nerveuse. Il savait qu’elle avait besoin de se calmer seule pour mieux lui revenir plus tendre que jamais.
La fournaise accablante ne lui donna aucun courage et il s’installa sur le canapé. Il lut un bon moment mais ne tarda pas à somnoler devant le ventilateur qui brassait de l’air chaud. Nathan se redressa quand il entendit une voiture se garer. Peu après, la sonnette retentit.
Il se leva lentement, un sourire narquois aux lèvres. Karen avait encore oublié ses clés et c’est lui qui déciderait du temps qu’il mettrait à venir lui ouvrir. La sonnette se fit entendre à nouveau, ce qui agaça considérablement le procureur. Entre la chaleur écrasante de cet été étouffant et cette dispute trois heures plus tôt, il était plutôt à cran. Il accéda enfin à la porte et l’ouvrit d’un geste rageur. Il s’arrêta net en voyant les deux policiers au visage grave qui se tenaient devant lui. Il en connaissait un. Sans être amis, ils avaient beaucoup sympathisé au fil des procès.
— M Beaulieu. Euh Nathan... commença maladroitement Laurent.
Le visage du procureur se ferma instantanément. Son instinct venait de comprendre ce que son cerveau refusait encore d’admettre.
— Votre femme a eu un accident de voiture. Je suis désolé, elle est décédée. Laurent avait parlé très vite. Ne pas s’arrêter pour aller au bout de sa tirade, s’était-il dit pour trouver le courage de balancer la funeste nouvelle à cet homme qu’il appréciait énormément. Il témoignait régulièrement pour le procureur et les deux hommes avaient appris à se connaître au fil du temps.
Nathan ne contrôla pas le cri guttural, ce cri d’animal blessé qui venait de franchir ses lèvres. Laurent le poussa doucement vers l’intérieur de la grande demeure, suivi par son collègue blanc comme un linge. Il était nouveau et il n’allait pas regretter d’être venu. Laurent s’était porté volontaire pour l’annonce après avoir reconnu le nom du procureur sur le lieu de l’accident.
Sonné, Nathan se laissa choir sur le canapé. Il n’avait aucune réaction. Après le cri poussé quelques secondes plus tôt, il se murait dans un lourd silence. Silence troublé par le seul bruit du ventilateur.
— Je l’ai tuée, fit soudain Nathan, groggy.
— Votre épouse a eu un accident. Selon les premières constatations, elle a fait un aquaplaning suite à la pluie du début d’après-midi et à sa vitesse excessive. Vous n’y êtes pour rien.
Nathan lui expliqua brièvement qu’ils venaient de se disputer et qu’elle avait pris le volant sous le coup de la colère. Il n’avait même pas eu peur quand il avait entendu la voiture vrombir. Il connaissait ce réflexe chez son épouse. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’elle ne reviendrait plus.
Laurent se racla la gorge, espérant capter l’attention du veuf. Nathan paraissait déjà vieilli sous l’effet de la nouvelle.
— Nous allons vous laisser. Il faudra venir identifier le corps rapidement.
— Autant le faire de suite. Laissez-moi cinq minutes et j’arrive.
Le procureur avait parlé par réflexe, que les policiers jugèrent plus professionnel que personnel. Il monta se changer et redescendit rapidement.
— Je vous conduis, et vous raccompagnerai, décréta Laurent. Nathan accepta, toujours en silence. Le choc le laissait complètement mutique. Ils déposèrent le nouveau policier qui sortit, soulagé de l’habitacle du véhicule. Il ne supportait plus cette ambiance pesante.
Laurent se gara peu après devant la morgue. Tous les regards se braquèrent vers le procureur quand il entra. Il suivit Laurent dans les couloirs, et sembla réagir un peu quand il serra la main du médecin qu’il connaissait et qui était lui aussi veuf. Toutefois, il ne prononça aucun mot. Les trois hommes se dirigèrent vers la grande pièce froide. Averti par Laurent de leur venue, le médecin avait disposé le corps de Karen dans la pièce, simplement recouvert d’un drap blanc. Nathan cessa de respirer normalement avec l’ultime espoir que, sous ce drap, il allait voir une autre femme, mais pas SA femme. Le médecin découvrit le visage du cadavre. Nathan émit une légère plainte. Son espoir venait de s’évanouir à jamais. Il venait bel et bien de perdre son épouse.