PROLOGUEC’est notre divisionnaire, le commissaire Cazaubon, qui m’a demandé d’écrire cette histoire. Lui n’avait pas le temps. Je n’ai pas pu refuser. Il n’avait pas le temps, d’accord, mais il avait surtout la tête à l’envers, oui ! C’est de ma faute et de celle de mon collègue Tournebise. Nous avions invité Marie Lafitte au pot organisé au commissariat, boulevard Nominoé à Vannes, pour fêter le retour de Tokyo du commissaire. Il était aussi sec retombé amoureux de la toupie.
Le docteur Armagnac, notre médecin légiste, un ami d’enfance du commissaire, était vaguement inquiet. Il me dit un jour :
— Je voudrais pour lui quelqu’un de plus… chaleureux, de moins compliqué. Comme était sa femme Rose. Si tu l’avais connue, Alban…
Tournebise l’interrompit sans ménagement. Il se tourna vers moi et demanda :
— Tu vois pas qu’elle tombe amoureuse de son banquier ? C’est ça qui me tracasse ! S’il faut lui en trouver une autre, au commissaire, je démissionne !
Il avait raison de se faire du mouron.
Marie Lafitte s’était retirée chez elle, à Lamothe-Saint-Léonard, un village près de Locminé, pour y passer des vacances solitaires.
Elle et son mari Jean-Edmond avaient emménagé là, à peu près deux ans plus tôt, ayant soi-disant trouvé la maison idéale. Pas trop grande, pas trop petite, en bon état, avec un grand jardin.
Six mois après leur installation, Jean-Edmond était mort dans un accident.
Depuis, elle vivait au jour le jour, ne voyant personne, réfugiée dans son travail.
Elle pensait se construire un nouveau plan de vie pendant son congé. Comme ça, ex nihilo, en regardant pousser ses camélias. Elle avait à l’idée, j’imagine, que, lorsque tout serait prêt, mûri, correct, elle pourrait regarder autour d’elle. Pas avant.
Le banquier dont parlait Tournebise – un type vraiment classe, Alban, m’avait-il dit d’un ton pénétré – c’était Erwan Morzadec, un voisin de Marie Lafitte. Il était directeur de la Banque Celte à Vannes.
Tournebise le connaissait parce qu’il était venu quelque temps plus tôt au commissariat pour signaler la disparition d’un de ses employés, William Le Guen. Un homme sans famille dont personne n’avait de nouvelles depuis trois mois.
Banquier ou pas, dans cette partie de Lamothe-Saint-Léonard où les maisons ne sont séparées que par des jardins mal clos, les liens se nouent naturellement. Je t’aperçois un matin en train de peindre une fenêtre. Et je te cause quand tu passes à bicyclette devant chez moi, et tu me prêtes ton ordinateur, et je t’invite à déjeuner, et tu vas voir ma vieille mère à l’hôpital…
Le commissaire Cazaubon, dans tout ça, en était réduit, entre deux enquêtes à Vannes et autres lieux, à entasser des messages sur le répondeur téléphonique de la toupie, laquelle toupie répondait quand ça lui chantait…
À nous entendre, vous pourriez croire que nous, les hommes d’action, l’élite de la police de Vannes, ne sommes que de vieilles pipelettes entremetteuses. Vous ne vous en souciez sûrement pas, vous, des affaires de cœur de votre chef. Eh bien ! Ça veut dire que vous n’avez pas deux sous de jugeote ! Un chef amoureux d’une dame qui ne répond pas, c’est l’horreur pour toute l’équipe. Il faut faire quelque chose.
Tournebise avait décidé qu’on dérangerait Marie Lafitte de son nirvana autant qu’on pourrait. C’était d’autant plus facile que le commissaire Cazaubon avait des rapports fréquents avec l’adjudant-chef Perrault de la gendarmerie de Locminé. Or, l’adjudant-chef connaissait bien Marie Lafitte.
Pour commencer, Tournebise avait appris, probablement en écoutant à la porte du bureau du commissaire, que notre chef avait réservé deux billets pour un concert de Mozart à Vannes.
— C’est sûrement pour y emmener Marie Lafitte, me dit-il, triomphant.
Il faut vous dire que Marie, je m’en étais aperçu moi-même, est une fondue de Mozart. Ce qui est curieux pour quelqu’un qui n’a aucune notion de musique. Elle m’a dit une fois, d’un air vaguement embarrassé, qu’elle aimait Mozart parce que c’était toujours pareil. Bach aussi, la musique baroque, le raï éventuellement… Quand j’étais enfant, mon père me racontait des histoires et me chantait des chansons, a-t-elle ajouté. Elles étaient toujours pareilles. Il ne fallait pas changer un seul mot… C’est pour ça, je crois…
Ô vous, les musiciens éclairés, avez-vous jamais entendu une absurdité pareille ?
— Pourquoi toujours essayer de trouver des raisons à son plaisir ? lui ai-je dit, choqué.
— Vous pensez que ce sont des raisons à quatre sous, lieutenant ? a-t-elle demandé alors d’un air innocent.
Je me suis bien gardé de répondre. Avec elle, même dans les cas les plus évidents, je ne suis jamais sûr d’avoir le dessus.
Tournebise me regardait avec impatience.
— Elle n’acceptera jamais de sortir de son trou ! dis-je. Et si c’était pour quelqu’un d’autre, la deuxième place de concert ?
— On va voir !
Ça a été vite vu. Marie Lafitte, un beau soir, appela le commissariat. Nous entendîmes notre collègue Guillou qui était de permanence, dire poliment :
— Il vaudrait mieux téléphoner dans une demi-heure, madame Lafitte.
Tournebise se précipita, je le suivis. Il saisit le téléphone, me tendit l’écouteur :
— Allô ! Tournebise à l’appareil !
— Bonsoir, lieutenant ! Je voulais parler au commissaire Cazaubon, mais…
— Il n’est pas là. Je vais prendre votre message si vous voulez.
— Heu…
— Excusez-moi, j’ai mal entendu.
— Mais je n’ai rien dit !
— Ah bon !
— Lieutenant, pouvez-vous lui dire que c’est très aimable de m’avoir invitée pour jeudi, mais que…
Au même instant, le commissaire fit irruption dans l’entrée, ruisselant de pluie.
— Ah ! Le voilà ! Je vous le passe…
Le commissaire s’approcha. Tournebise ajouta, en parlant fort :
— C’est madame Lafitte. Elle dit que c’est entendu pour jeudi.
Après, c’était dans la poche. Le commissaire a donné ses instructions à la toupie, pour le rendez-vous. Elle n’a pas pipé.