IILe jeudi matin, Marie était en retard sur son programme. Elle s’était réveillée tard, furieuse contre elle-même. Le bruit qu’elle avait entendu au milieu de la nuit, l’avait empêchée de dormir jusqu’à 2 heures du matin. Ce n’était pas le vent, cette fois. Elle avait d’abord cru entendre un moteur de voiture devant la maison, ce qui était hautement improbable. Le moteur s’était arrêté. Elle s’était de nouveau assoupie. Ensuite – ça devait être un cauchemar – elle avait imaginé des pas dans le jardin. Des pas lents et lourds. Le moteur avait ronronné de nouveau, dix minutes après.
Elle réfléchit. « Tu aurais dû aller voir au jardin, Lafitte… Pour vérifier que tu n’es pas insomniaque… Ou alors tu vas voir le médecin pour qu’il te donne un traitement. » Mais on lui avait tellement prescrit de cachets après la mort de Jean-Edmond…
Elle se persuada qu’elle était guérie maintenant, qu’elle attendrait la fin de son congé pour voir le docteur Le Bihan. Si ça recommençait. Quand on travaille, il faut dormir…
En donnant la première couche de peinture à la fenêtre, elle passait en revue les événements de la veille au soir.
Une fois à la maison, elle s’était rappelé qu’elle n’était pas passée à la gendarmerie. Il y avait aussi l’histoire du tricot… Elle sourit. Les enfants l’avaient complètement décervelée… Elle n’avait pas l’habitude. Et puis elle s’était tourmentée, chez les Héricourt. Qu’allaient dire les parents en rentrant ? Une étrangère qui se mêle des affaires des autres, qui s’installe chez eux… Heureusement, madame Héricourt n’avait, apparemment, pas d’états d’âme. Elle avait été ravie de voir que les enfants avaient goûté et terminé leurs devoirs. Elle les avait envoyés prendre leur bain, puis avait tranquillement bavardé avec Marie dans la cuisine. « Vous ne voulez pas dîner avec nous ? » avait-elle dit. « Mon mari ne va pas tarder. Puisque vous êtes seule… »
Marie avait refusé.
Quand elle avait finalement appelé monsieur Morzadec, il avait dit qu’il ne trouverait jamais le bon tricot pour sa mère. Elle en avait trente-six en train. « Un pull jaune ? Vous êtes sûre ? Il y en a un moucheté, près du téléphone. Mais est-ce qu’on peut dire que c’est jaune ? Moucheté, c’est plutôt… Vous ne croyez pas ? »
Elle avait fini par aller le voir, la touffe de cheveux dans sa poche, avait trouvé le tricot jaune, bien en évidence dans la chambre de la vieille dame. Monsieur Morzadec avait un sourire aux lèvres qui lui avait paru vaguement narquois… Il lui avait offert du martini où il avait mis du citron et des glaçons. Elle avait accepté, par pure lassitude. « Tu as tort de boire ça, Lafitte… Tu sais bien que ça te rend nunuche… »
C’était un bel homme d’une quarantaine d’années, aux yeux très bleus, aux manières plutôt agréables. Il ne fit aucun commentaire sur la poignée de cheveux qu’elle apportait. Il lui jura qu’il irait à la gendarmerie dès le lendemain. À l’aube. Il ne parla pas d’Arradon, heureusement. Ça devait être la vieille dame qui avait suivi l’affaire dans les journaux et qui s’était imaginé que Marie… Lui, était bien trop occupé, avec sa banque…
Marie se demanda tout d’un coup, en frissonnant, si madame Morzadec n’avait pas jeté son dévolu sur elle pour son célibataire de fils. N’avait-elle pas glissé dans la conversation qu’il avait une bonne situation ? Et cette histoire de tricot… Marie avait été pratiquement forcée de venir aider son fils à le retrouver… Des fenêtres de la grosse maison, on voyait toutes les allées et venues autour du rond-point… Madame Morzadec devait savoir que Marie vivait seule. Les gens qui ont du temps, n’hésitent pas à se servir de jumelles, parfois, pour observer leurs voisins. Ils disent que c’est pour les oiseaux…
Et monsieur Morzadec… Il avait les cheveux clairs. Épais.
« Lafitte, tu deviens paranoïaque… »
Elle vit la camionnette de monsieur Paul s’arrêter devant la maison des Chambon. « Il s’occupe de presque tous les jardins autour rond-point », se dit-elle. « Tant mieux. C’est difficile, pour les artisans, de lutter contre les grosses entreprises… »
« Aujourd’hui, pas de sortie dans le village, Lafitte… Tu sais à quoi ça te mène. Concentre-toi sur le plafond. Il te faudra bien deux heures pour te laver avant de partir… Jamais tu n’attraperas le bus de 18 heures. Le taxi, il faut le commander une bonne heure à l’avance… »
Elle sentait le white spirit à plein nez quand elle monta dans le taxi. Et elle était sûre qu’elle avait encore de la peinture quelque part. Heureusement, elle portait, sous son manteau, un ensemble en soie noire à large pantalon qui était plutôt couvrant.
Elle reconnut le chauffeur de taxi. Elle avait souvent rencontré cet homme en promenant son chien dans le petit bois. Il avait un Yorkshire.
Une fois, il y avait eu une peignée entre les deux chiens. C’était Murdoch qui avait commencé.
— Je ne vous ai pas rencontrée depuis des mois ! dit-il. Comment va Pasadena Murdoch ?
Elle lui dit alors qu’elle avait perdu son mari et son chien dans le même accident de voiture.
Il resta sans voix pendant un moment. Après, il répétait :
— Je suis si peiné… Je ne sais pas quoi dire… Marie fut touchée.
Il ne put s’empêcher de mentionner le cambriolage des Morzadec. Tous ses clients lui en parlaient. D’après le pilote d’Air France qui habitait la résidence à côté, c’était quelqu’un du cru qui avait fait le coup. Pourquoi ? Eh bien, il fallait le savoir, que la vieille dame était toute seule à la maison, ce soir-là, et qu’elle ne branchait jamais l’alarme, malgré les admonestations de son fils. D’accord, c’étaient des gens convenables qui habitaient le coin. « Mais il faut de l’argent pour entretenir ces belles maisons, ces jardins… Quelques bijoux à vendre en douce à Vannes ou Rennes, ça arrange bien la situation… Et puis les jeunes… Les parents n’ont plus le temps de les surveiller… Et la drogue ? Vous y avez pensé, à la drogue ? »
Marie essaya ensuite d’oublier le cambriolage. Les gendarmes de Locminé étaient des gens remarquables. Systématiques. Le commissaire Cazaubon lui-même l’avait constaté pendant l’affaire Garnier. L’adjudant-chef Perrault, c’était quelqu’un… « Bon, alors, Lafitte, tu penses à Mozart et tu ne t’occupes de rien… L’histoire des cheveux dans le mouchoir n’est plus de ton ressort… »
Elle était seulement en retard de cinq minutes. Le commissaire Cazaubon l’attendait dans la brasserie. Il se leva, sourit sans rien dire, lui ôta son long manteau blanc à capuchon. « Il est gigantesque », pensa Marie. Elle savait que c’était de sa faute à elle, avec son petit mètre cinquante. Elle avait bien fait de mettre ses sandales dorées, même si elle avait failli se casser la figure en descendant du taxi. Sept centimètres de talons. Elle n’avait pas l’habitude de faire les choses à moitié. Comme le white spirit… Elle avait mis la dose… Elle ne put contrôler un fou rire.
— Qu’est-ce qui vous amuse, madame Lafitte ? demanda le commissaire.
— Rien, rien, dit-elle.
— Dites-moi quand même.
— C’est le white spirit. Vous croyez que j’en ai mis trop ?
— Ah ! C’est vous !
Il baissa la voix :
— Je croyais que c’était la jeune fille en tulle rose, à la table à côté.
Il avait l’air si sérieux qu’elle rit.
— J’ai fait de la peinture, dit-elle. Excusez-moi. Il avait commandé du whisky avec des glaçons et du Perrier. Il y avait aussi des canapés au saumon, au roquefort, et une multitude de petits fours. Après, ils partirent à pied pour le théâtre. Il tombait des cordes. Le commissaire la tenait par les épaules, sous un énorme parapluie. « Pour que tu restes bien à l’abri, Lafitte… Il est chou… »
— Je n’aime pas ce pianiste, dit le commissaire à l’entracte.
— Oui, dit Marie. C’est un peu raide. Mais la clarinette…
— Attendons les hautbois, dit-il.
Les hautbois les ravirent. Marie sourit quand il lui prit la main dans le noir. Elle ne la retira pas. « C’est pour partager, ça fait partie du concert, se dit-elle. Tu n’as jamais rien entendu de si parfait. Il exagère, pour le pianiste… »
Après, pendant le retour à Lamothe, elle se dit qu’elle avait éprouvé une sorte de bien-être quand le commissaire lui tenait la main. Un peu comme la veille, quand elle surveillait les devoirs dans la salle à manger des Héricourt, le petit garçon sur ses genoux. Un oiseau, lisse et tiède. À un moment, l’enfant avait appuyé sa tête en arrière. Ses cheveux étaient comme de la soie contre son cou…
Quand ils arrivèrent à Lamothe, il lui prit sa clé des mains et ouvrit la porte d’entrée. Puis il entra derrière elle.
— Est-ce que je peux vous offrir à boire, commissaire ?
— Je veux bien du café. Vous m’en avez fait souvent pendant l’affaire Garnier. Vous rappelez-vous ?
— Je me rappelle, dit Marie.
Elle l’installa dans un fauteuil au salon et partit dans la cuisine. Quand elle revint avec son plateau, il s’était endormi. Marie fut prise de remords. Elle regretta de s’être laissé raccompagner à Lamothe. Mais il n’aurait pas accepté qu’elle rentre seule…
Elle posa la main sur son bras. Il se réveilla instantanément.
— Vous devriez aller vous reposer dans la chambre d’amis, dit-elle.
— Mais non. Je bois votre délicieux café et je m’en vais.
— Ce n’est pas prudent de conduire, fatigué comme vous l’êtes ! Je vous laisse ce trousseau de clés. Vous partirez quand vous voudrez.
Il se laissa persuader. Il n’avait pas dormi les deux nuits précédentes. Tout le commissariat était sur les dents depuis le début de la semaine.
Le commissaire se réveilla au bout de trois heures d’un sommeil profond. Il se sentait reposé.
Il se leva, mit le peignoir qu’il trouva sur une chaise. Il alla frapper doucement à la porte de la chambre qui donnait en façade. Pas de réponse. Il ouvrit. La moquette était couverte d’une bâche. Il n’y avait plus de meubles. Juste un escabeau gigantesque, des pinceaux et des pots de peinture.
Il ouvrit la porte en face. C’était un bureau. Il était bloqué par les meubles de la chambre. Il alla voir dans une autre pièce qui devait être l’ancien bureau de Jean-Edmond, dans le salon, dans la cuisine. Mais où était-elle passée ? Avait-elle fui chez les voisins ? La moutarde lui monta au nez, à cette idée.
Il retourna dans le bureau du fond. Il rit tout bas quand il la découvrit, couchée dans le creux d’un grand matelas qu’on avait plié et coincé entre deux meubles. Elle dormait profondément, vêtue d’un peignoir en éponge. Un manteau recouvrait ses pieds.
« Il valait mieux s’en aller sans la réveiller, peut-être… Et si elle prenait froid ? »
Il la saisit, la porta dans le lit de la chambre d’amis et la recouvrit soigneusement. Elle ne se réveilla que lorsqu’il ramassa ses vêtements pour aller s’habiller dans la salle de bains. Il s’arrêta et dit :
— Dormez tranquillement. Je fermerai la porte en partant.
Il n’avait pas du tout envie de s’en aller.
Elle murmura :
— Le café est dans la bouteille Thermos à la cuisine.
Sur la route de Vannes, il avait la tête à l’envers. Quand il l’avait soulevée du matelas, le peignoir qu’elle portait, s’était défait… Il aurait pu rester. Il se serait simplement glissé dans le lit à côté d’elle. Elle aurait dormi contre son ventre. Un petit animal soyeux…
« Et toi, tu aurais dormi, peut-être ? Mon œil ! Tu lui aurais enlevé son peignoir tout doucement… Même pas doucement… Vite fait… Et puis… »
Mais non, il n’avait pas voulu profiter de la situation… Son ami Régis Armagnac, le médecin légiste, lui avait dit qu’elle était dépressive, probablement depuis la mort de Jean-Edmond…
En tout cas, elle avait aimé le concert, il en était sûr. Elle avait presque les joues roses quand ils avaient quitté le théâtre. Il avait réussi à la faire rire, dans la voiture, en lui racontant les pitreries de Tournebise. Tournebise et Marie s’entendaient bien. Mais Alban… Il avait entendu dire à Alban d’un air dédaigneux qu’elle avait les yeux comme des soucoupes. Ce culot !
Le lieutenant Alban qui était un photographe de talent, avait peut-être raison. Techniquement parlant.
Mais qu’est-ce qu’il en avait, lui-même, à foutre de l’avis d’un technicien ?