Le lendemain matin, le soleil inondait la vaste salle Ă manger des ClĂšve, oĂč tout brillait â du service en porcelaine fine aux couverts en argent alignĂ©s avec la prĂ©cision dâun chirurgien suisse. GĂ©rard ClĂšve, fidĂšle Ă lui-mĂȘme, trĂŽnait au bout de la table, le journal Ă la main et une tasse de cafĂ© fumant devant lui.
â Alors, Liliana, comment avez-vous dormi ? demanda-t-il avec un sourire bienveillant.
â TrĂšs bien, monsieur, merci, rĂ©pondit-elle poliment, un sourire doux aux lĂšvres.
Elle avait ce ton calme et distingué qui, sans en faire trop, imposait le respect. Sa voix mélodieuse semblait rendre le café plus doux et le pain plus croustillant.
Mais avant que quelquâun ne puisse enchaĂźner, elle ajouta, en jetant un Ćil Ă sa montre :
â Je dois filer, je ne veux pas ĂȘtre en retard pour les cours.
â Je vais la dĂ©poser, lança Daniel en se levant aussitĂŽt, la serviette glissant de ses genoux avec lâĂ©lĂ©gance dâun film au ralenti.
à cette phrase, Christian, qui remuait distraitement son café, serra si fort la cuillÚre que la porcelaine trembla. Un sourire crispé fendit son visage. Super, le prince charmant la raccompagne, pendant que moi je noie mon chagrin dans du café brûlant⊠Génial.
Leur pĂšre, sans rien remarquer, se remit Ă lire son journal.
Daniel et Liliana sortirent dans la lumiĂšre du matin. En la voyant sâinstaller dans sa voiture, le parfum de Liliana lui fit perdre momentanĂ©ment ses moyens. Son regard glissa sur elle malgrĂ© lui. Concentre-toi Daniel, tu as un plan. Pas une romance⊠un plan.
Au bureau
Pendant ce temps, Christian, lui, Ă©tait au bord de la crise existentielle. Devant son ordinateur, il fixait un Ă©cran vierge comme si le Saint-Esprit allait soudain lui envoyer un PowerPoint tout prĂȘt.
â Bon sang⊠jâai besoin dâun miracle industriel, marmonna-t-il.
Sa sĆur Mariana entra sans frapper, une tasse Ă la main et un grand sourire au visage.
â Toujours dans ta caverne de stress, toi ?
Il leva Ă peine les yeux.
â Le patron (notre pĂšre adorĂ©) veut un projet bĂ©ton demain, et moi jâai⊠rien. Vide. ZĂ©ro. Nada.
Mariana sâassit sur le bureau, croisa les bras.
â Christian, tâas besoin de dĂ©brancher un peu. Tu travailles trop.
â Non, jâai juste besoin dâĂȘtre moins nul, soupira-t-il.
Elle leva les yeux au ciel.
â ArrĂȘte de dire ça. Tu es brillant. Tâas juste perdu confiance.
Il soupira Ă nouveau.
â Ouais, ben, je prĂ©fĂšre perdre mes clĂ©s. Ăa coĂ»te moins cher Ă remplacer.
Elle éclata de rire, posa la tasse devant lui.
â Bois ça. Câest pas une idĂ©e, mais au moins câest chaud.
Daniel et lâamour⊠à sens unique
Dans son bureau, Daniel, lui, vivait une autre sorte de drame. Il avait le tĂ©lĂ©phone collĂ© Ă lâoreille, un air nerveux.
â AllĂŽ, ma belle ? Comment tu vas ? demanda-t-il dâune voix douce.
Ă lâautre bout, Camilla, la fille de leur concurrent direct, essuyait la sueur de son front en essayant discrĂštement dâĂ©carter les bras dâun amant un peu trop entreprenant.
â Oui, oui, je vais bien, rĂ©pondit-elle avec une voix faussement calme.
â Tu mâas manquĂ©, ajouta Daniel. Jâai hĂąte quâon se revoie.
â Trois mois, câest long, hein ?
â Le plan doit se dĂ©rouler parfaitement, tu le sais. Encore un peu de patience.
Soudain, un cri résonna dans le combiné.
â Camilla ?! sâĂ©cria Daniel, inquiet. Quâest-ce quâil se passe ?
â Oh ! Euh⊠jâai vu une araignĂ©e, balbutia-t-elle.
Daniel fronça les sourcils.
â Toi ? Peur dâune araignĂ©e ?
â Disons quâelle⊠était trĂšs grosse, improvisa-t-elle.
â Dâaccord⊠bon, prends soin de toi, dâaccord ?
â Promis, mon amour.
Elle raccrocha. Et dans la piÚce, son amant éclata de rire :
â Une araignĂ©e, vraiment ?
Elle lui donna un coussin dans la figure.
â Tais-toi, ou je tâenvoie chez les ClĂšve en guise de contrat !
Le soir au bar
La nuit tombait sur la ville quand Christian poussa la porte du bar oĂč tout avait commencĂ©.
Pas pour la revoir, non. Juste⊠pour boire un verre. (Ou deux. Ou dix, selon lâhumeur.)
Mais le destin avait de lâhumour : Liliana entra au mĂȘme moment.
FatiguĂ©e, cheveux lĂ©gĂšrement dĂ©faits, sourire absent. Elle sâassit au comptoir.
â Dure journĂ©e, Lili ? demanda le barman.
â On peut dire ça⊠Trois heures de mathĂ©matiques, deux de sociologie et zĂ©ro de motivation, rĂ©pondit-elle en riant.
â Tiens, un verre dâeau citronnĂ©e, comme dâhabitude.
Elle prit la boisson et soupira.
â Merci, tâes un ange.
Et soudain, une voix familiĂšre murmura Ă son oreille :
â LiliâŠ
Son cĆur fit un bond. Elle se retourna.
Christian, chemise retroussée, regard malicieux, lui souriait.
â Toi ! murmura-t-elle, Ă la fois surprise et amusĂ©e.
Ils sâassirent, et la conversation reprit comme sâils sâĂ©taient quittĂ©s la veille.
Christian lui parla de son blocage, elle Ă©couta attentivement, proposa des idĂ©es, reformula, ajusta. Ă mesure quâelle parlait, il notait tout, les yeux brillants.
â Lili, tâes un gĂ©nie, dit-il, sincĂšre.
â Non, juste quelquâun qui rĂ©flĂ©chit mieux aprĂšs un jus de citron.
Il rit.
Puis son sourire sâeffaça doucement.
â Dis-moi juste⊠câest quoi cette histoire avec mon frĂšre ?
Elle hésita.
â Câest⊠compliquĂ©. Il mâa engagĂ©e pour jouer un rĂŽle.
â Je mâen doutais, soupira Christian.
Il se pencha, le regard intense.
â Laisse tomber, Lili. Je te paie le double, le triple sâil faut. Mais arrĂȘte ce jeu. Il va te dĂ©truire.
Elle secoua la tĂȘte.
â Ce nâest pas aussi simple.
â Je te protĂ©gerai, promit-il dâune voix basse.
Ses yeux plongĂšrent dans les siens, un long silence les enveloppa.
Puis elle détourna le regard, brisant la magie.
Ce soir-lĂ , aprĂšs sa journĂ©e triomphante au travail, Christian, encore flottant dâadrĂ©naline, avait trouvĂ© le courage dâappeler Lili pour lâinviter Ă dĂźner. Il composa son numĂ©ro, le cĆur battant, et proposa avec une modestie charmante :
â Tu veux dĂźner avec moi ? Juste toi et moi. Pour fĂȘter⊠euh, la victoire du projet.
Elle accepta, souriant en coin, et lui donna rendez-vous. Alors quâelle raccrochait, pressĂ©e et contente, une fille pressĂ©e et peu dĂ©licate surgit dans le couloir du campus et la bouscula. Le tĂ©lĂ©phone, malchanceux, fit un vol planĂ© et heurta le sol : Ă©cran fissurĂ©, Ă©cran noir, petit cri Ă©touffĂ©.
La fille, hautaine, lança un regard méprisant :
â SĂ©rieusement ? Fais attention, pauvâ gossâ.
Liliana, sans se laisser emporter, ramassa les morceaux de son tĂ©lĂ©phone comme on recolle un peu dâhonneur le matin : elle nâavait pas le temps pour la mesquinerie. Elle secoua la tĂȘte, essuya la poussiĂšre, tenta un sourire et repartit. Son cĆur, pourtant, tambourinait : elle espĂ©rait que Christian nâavait pas entendu. (Il lâavait entendu â et il nâen fut que plus dĂ©terminĂ© Ă la voir.)
Le lendemain, grùce à ses idées, Christian fit une présentation brillante. Gérard était fier, les associés conquis. Daniel, lui, bouillonnait de rage.
Le soir, Christian invita Liliana Ă dĂźner. Ils rirent, trinquĂšrent, oubliĂšrent tout le reste.
Au milieu du repas, la conversation dĂ©riva naturellement vers Daniel et le fameux contrat. Christian posa sa fourchette, fixa Liliana et, dâun air qui ne tolĂ©rait pas dâĂ©chappatoire, lĂącha :
â Lili⊠sâil te plaĂźt⊠arrĂȘte ce jeu avec mon frĂšre. Ne joue pas à ça. Tu risques trop. Je tâen prie.
Il parlait bas, mais ses mains tremblaient lĂ©gĂšrement. On sentait lâhomme suppliant sous le costume â pas le PDG, pas le fils hĂ©ritier, juste quelquâun qui tenait Ă elle. Liliana sentit le poids de sa sincĂ©ritĂ© et la fatigue de sa propre loyautĂ©.
Elle prit une profonde inspiration, le regard baissé, puis releva les yeux pour croiser les siens.
â Christian⊠je⊠je ne peux pas te promettre lâimpossible, dit-elle doucement. Mais je te promets dây rĂ©flĂ©chir. Je te promets que jây penserai sĂ©rieusement.
Il la regarda longtemps, comme pour graver ce serment dans sa mĂ©moire, puis hocha la tĂȘte, soulagĂ©. Ils terminĂšrent de manger sur des sourires timides et des toasts qui savaient dâespoir.
En sortant du restaurant, Christian lui proposa de la raccompagner. Elle accepta. Ils montĂšrent dans la voiture. Il la raccompagna jusquâĂ son quartier, le silence entre eux Ă©tait doux, chargĂ© dâattente.
Elle refusa dâabord quâil lâaccompagne jusquâĂ la porte (elle vivait Ă cinq minutes Ă pied), mais il insista, prĂ©tendant seulement vouloir prolonger la soirĂ©e. Elle cĂ©da, acceptant ce peu dâintimitĂ©.
La porte entrouverte et la menace qui change la donne
Une fois arrivĂ©e chez elle, lâair paisible de la soirĂ©e sâĂ©vapora.
La porte était entrouverte.
Elle entra doucement.
Le salon était faiblement éclairé.
Et lĂ , dans lâombre, Daniel, assis dans un fauteuil, la fixait dâun air glacial.
â Liliana, dit-il dâune voix froide.
Ce nâest pas trop tĂŽt.
Elle blĂȘmit, son sac trembla entre ses doigts.
Le jeu venait de changer.