Chapitre 10 : Entre deux feux đŸ”„

1464 Mots
Le lendemain matin, le soleil inondait la vaste salle Ă  manger des ClĂšve, oĂč tout brillait — du service en porcelaine fine aux couverts en argent alignĂ©s avec la prĂ©cision d’un chirurgien suisse. GĂ©rard ClĂšve, fidĂšle Ă  lui-mĂȘme, trĂŽnait au bout de la table, le journal Ă  la main et une tasse de cafĂ© fumant devant lui. — Alors, Liliana, comment avez-vous dormi ? demanda-t-il avec un sourire bienveillant. — TrĂšs bien, monsieur, merci, rĂ©pondit-elle poliment, un sourire doux aux lĂšvres. Elle avait ce ton calme et distinguĂ© qui, sans en faire trop, imposait le respect. Sa voix mĂ©lodieuse semblait rendre le cafĂ© plus doux et le pain plus croustillant. Mais avant que quelqu’un ne puisse enchaĂźner, elle ajouta, en jetant un Ɠil Ă  sa montre : — Je dois filer, je ne veux pas ĂȘtre en retard pour les cours. — Je vais la dĂ©poser, lança Daniel en se levant aussitĂŽt, la serviette glissant de ses genoux avec l’élĂ©gance d’un film au ralenti. À cette phrase, Christian, qui remuait distraitement son cafĂ©, serra si fort la cuillĂšre que la porcelaine trembla. Un sourire crispĂ© fendit son visage. Super, le prince charmant la raccompagne, pendant que moi je noie mon chagrin dans du cafĂ© brĂ»lant
 GĂ©nial. Leur pĂšre, sans rien remarquer, se remit Ă  lire son journal. Daniel et Liliana sortirent dans la lumiĂšre du matin. En la voyant s’installer dans sa voiture, le parfum de Liliana lui fit perdre momentanĂ©ment ses moyens. Son regard glissa sur elle malgrĂ© lui. Concentre-toi Daniel, tu as un plan. Pas une romance
 un plan. Au bureau Pendant ce temps, Christian, lui, Ă©tait au bord de la crise existentielle. Devant son ordinateur, il fixait un Ă©cran vierge comme si le Saint-Esprit allait soudain lui envoyer un PowerPoint tout prĂȘt. — Bon sang
 j’ai besoin d’un miracle industriel, marmonna-t-il. Sa sƓur Mariana entra sans frapper, une tasse Ă  la main et un grand sourire au visage. — Toujours dans ta caverne de stress, toi ? Il leva Ă  peine les yeux. — Le patron (notre pĂšre adorĂ©) veut un projet bĂ©ton demain, et moi j’ai
 rien. Vide. ZĂ©ro. Nada. Mariana s’assit sur le bureau, croisa les bras. — Christian, t’as besoin de dĂ©brancher un peu. Tu travailles trop. — Non, j’ai juste besoin d’ĂȘtre moins nul, soupira-t-il. Elle leva les yeux au ciel. — ArrĂȘte de dire ça. Tu es brillant. T’as juste perdu confiance. Il soupira Ă  nouveau. — Ouais, ben, je prĂ©fĂšre perdre mes clĂ©s. Ça coĂ»te moins cher Ă  remplacer. Elle Ă©clata de rire, posa la tasse devant lui. — Bois ça. C’est pas une idĂ©e, mais au moins c’est chaud. Daniel et l’amour
 Ă  sens unique Dans son bureau, Daniel, lui, vivait une autre sorte de drame. Il avait le tĂ©lĂ©phone collĂ© Ă  l’oreille, un air nerveux. — AllĂŽ, ma belle ? Comment tu vas ? demanda-t-il d’une voix douce. À l’autre bout, Camilla, la fille de leur concurrent direct, essuyait la sueur de son front en essayant discrĂštement d’écarter les bras d’un amant un peu trop entreprenant. — Oui, oui, je vais bien, rĂ©pondit-elle avec une voix faussement calme. — Tu m’as manquĂ©, ajouta Daniel. J’ai hĂąte qu’on se revoie. — Trois mois, c’est long, hein ? — Le plan doit se dĂ©rouler parfaitement, tu le sais. Encore un peu de patience. Soudain, un cri rĂ©sonna dans le combinĂ©. — Camilla ?! s’écria Daniel, inquiet. Qu’est-ce qu’il se passe ? — Oh ! Euh
 j’ai vu une araignĂ©e, balbutia-t-elle. Daniel fronça les sourcils. — Toi ? Peur d’une araignĂ©e ? — Disons qu’elle
 Ă©tait trĂšs grosse, improvisa-t-elle. — D’accord
 bon, prends soin de toi, d’accord ? — Promis, mon amour. Elle raccrocha. Et dans la piĂšce, son amant Ă©clata de rire : — Une araignĂ©e, vraiment ? Elle lui donna un coussin dans la figure. — Tais-toi, ou je t’envoie chez les ClĂšve en guise de contrat ! Le soir au bar La nuit tombait sur la ville quand Christian poussa la porte du bar oĂč tout avait commencĂ©. Pas pour la revoir, non. Juste
 pour boire un verre. (Ou deux. Ou dix, selon l’humeur.) Mais le destin avait de l’humour : Liliana entra au mĂȘme moment. FatiguĂ©e, cheveux lĂ©gĂšrement dĂ©faits, sourire absent. Elle s’assit au comptoir. — Dure journĂ©e, Lili ? demanda le barman. — On peut dire ça
 Trois heures de mathĂ©matiques, deux de sociologie et zĂ©ro de motivation, rĂ©pondit-elle en riant. — Tiens, un verre d’eau citronnĂ©e, comme d’habitude. Elle prit la boisson et soupira. — Merci, t’es un ange. Et soudain, une voix familiĂšre murmura Ă  son oreille : — Lili
 Son cƓur fit un bond. Elle se retourna. Christian, chemise retroussĂ©e, regard malicieux, lui souriait. — Toi ! murmura-t-elle, Ă  la fois surprise et amusĂ©e. Ils s’assirent, et la conversation reprit comme s’ils s’étaient quittĂ©s la veille. Christian lui parla de son blocage, elle Ă©couta attentivement, proposa des idĂ©es, reformula, ajusta. À mesure qu’elle parlait, il notait tout, les yeux brillants. — Lili, t’es un gĂ©nie, dit-il, sincĂšre. — Non, juste quelqu’un qui rĂ©flĂ©chit mieux aprĂšs un jus de citron. Il rit. Puis son sourire s’effaça doucement. — Dis-moi juste
 c’est quoi cette histoire avec mon frĂšre ? Elle hĂ©sita. — C’est
 compliquĂ©. Il m’a engagĂ©e pour jouer un rĂŽle. — Je m’en doutais, soupira Christian. Il se pencha, le regard intense. — Laisse tomber, Lili. Je te paie le double, le triple s’il faut. Mais arrĂȘte ce jeu. Il va te dĂ©truire. Elle secoua la tĂȘte. — Ce n’est pas aussi simple. — Je te protĂ©gerai, promit-il d’une voix basse. Ses yeux plongĂšrent dans les siens, un long silence les enveloppa. Puis elle dĂ©tourna le regard, brisant la magie. Ce soir-lĂ , aprĂšs sa journĂ©e triomphante au travail, Christian, encore flottant d’adrĂ©naline, avait trouvĂ© le courage d’appeler Lili pour l’inviter Ă  dĂźner. Il composa son numĂ©ro, le cƓur battant, et proposa avec une modestie charmante : — Tu veux dĂźner avec moi ? Juste toi et moi. Pour fĂȘter
 euh, la victoire du projet. Elle accepta, souriant en coin, et lui donna rendez-vous. Alors qu’elle raccrochait, pressĂ©e et contente, une fille pressĂ©e et peu dĂ©licate surgit dans le couloir du campus et la bouscula. Le tĂ©lĂ©phone, malchanceux, fit un vol planĂ© et heurta le sol : Ă©cran fissurĂ©, Ă©cran noir, petit cri Ă©touffĂ©. La fille, hautaine, lança un regard mĂ©prisant : — SĂ©rieusement ? Fais attention, pauv’ goss’. Liliana, sans se laisser emporter, ramassa les morceaux de son tĂ©lĂ©phone comme on recolle un peu d’honneur le matin : elle n’avait pas le temps pour la mesquinerie. Elle secoua la tĂȘte, essuya la poussiĂšre, tenta un sourire et repartit. Son cƓur, pourtant, tambourinait : elle espĂ©rait que Christian n’avait pas entendu. (Il l’avait entendu — et il n’en fut que plus dĂ©terminĂ© Ă  la voir.) Le lendemain, grĂące Ă  ses idĂ©es, Christian fit une prĂ©sentation brillante. GĂ©rard Ă©tait fier, les associĂ©s conquis. Daniel, lui, bouillonnait de rage. Le soir, Christian invita Liliana Ă  dĂźner. Ils rirent, trinquĂšrent, oubliĂšrent tout le reste. Au milieu du repas, la conversation dĂ©riva naturellement vers Daniel et le fameux contrat. Christian posa sa fourchette, fixa Liliana et, d’un air qui ne tolĂ©rait pas d’échappatoire, lĂącha : — Lili
 s’il te plaĂźt
 arrĂȘte ce jeu avec mon frĂšre. Ne joue pas Ă  ça. Tu risques trop. Je t’en prie. Il parlait bas, mais ses mains tremblaient lĂ©gĂšrement. On sentait l’homme suppliant sous le costume — pas le PDG, pas le fils hĂ©ritier, juste quelqu’un qui tenait Ă  elle. Liliana sentit le poids de sa sincĂ©ritĂ© et la fatigue de sa propre loyautĂ©. Elle prit une profonde inspiration, le regard baissĂ©, puis releva les yeux pour croiser les siens. — Christian
 je
 je ne peux pas te promettre l’impossible, dit-elle doucement. Mais je te promets d’y rĂ©flĂ©chir. Je te promets que j’y penserai sĂ©rieusement. Il la regarda longtemps, comme pour graver ce serment dans sa mĂ©moire, puis hocha la tĂȘte, soulagĂ©. Ils terminĂšrent de manger sur des sourires timides et des toasts qui savaient d’espoir. En sortant du restaurant, Christian lui proposa de la raccompagner. Elle accepta. Ils montĂšrent dans la voiture. Il la raccompagna jusqu’à son quartier, le silence entre eux Ă©tait doux, chargĂ© d’attente. Elle refusa d’abord qu’il l’accompagne jusqu’à la porte (elle vivait Ă  cinq minutes Ă  pied), mais il insista, prĂ©tendant seulement vouloir prolonger la soirĂ©e. Elle cĂ©da, acceptant ce peu d’intimitĂ©. La porte entrouverte et la menace qui change la donne Une fois arrivĂ©e chez elle, l’air paisible de la soirĂ©e s’évapora. La porte Ă©tait entrouverte. Elle entra doucement. Le salon Ă©tait faiblement Ă©clairĂ©. Et lĂ , dans l’ombre, Daniel, assis dans un fauteuil, la fixait d’un air glacial. — Liliana, dit-il d’une voix froide. Ce n’est pas trop tĂŽt. Elle blĂȘmit, son sac trembla entre ses doigts. Le jeu venait de changer.
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