Quand un ami aura quelque gros besoin, une femme, dans celle des classes qu’il jugera à propos, sera tenue de l’accompagner pour vaquer aux soins qui lui seront indiqués pendant cet acte-là. Aucun des sujets soit hommes, soit femmes, ne pourra remplir de devoirs de propreté quels qu’ils puissent être, et surtout ceux après le gros besoin, sans une permission expresse de l’ami qui sera de mois, et si elle lui est refusée et qu’il les remplisse malgré cela, sa punition sera des plus rudes. Les quatre épouses n’auront aucune sorte de prérogative sur les autres femmes ; au contraire, elles seront toujours traitées avec plus de rigueur et d’inhumanité, et elles seront très souvent employées aux ouvrages les plus vils et les plus pénibles, tels, par exemple, que le nettoiement des garde-robes communes et particulières établies à la chapelle. Ces garde-robes ne seront vidées que tous les huit jours, mais ce sera toujours par elles, et elles seront rigoureusement punies si elles y résistent ou le remplissent mal.
Si un sujet quelconque entreprend une évasion pendant la tenue de l’assemblée, il sera à l’instant puni de mort, quel qu’il puisse être.
Les cuisinières et leurs aides seront respectées, et ceux des messieurs qui enfreindront cette loi payeront mille louis d’amende. Quant à ces amendes, elles seront toutes spécialement employées, au retour en France, à commencer les frais d’une nouvelle partie ou dans le genre de celle-ci, ou dans un autre.
Ces soins remplis et règlements promulgués le trente dans la journée, le duc passa la matinée du trente et un à tout vérifier, à faire faire des répétitions du tout et sur tout à examiner avec soin la place, pour voir si elle n’était pas susceptible, ou d’être assaillie, ou de favoriser quelque évasion. Ayant reconnu qu’il faudrait être oiseau ou diable pour en sortir ou y entrer, il rendit compte à la société de sa commission, et passa la soirée du trente et un à haranguer les femmes. Elles s’assemblèrent toutes par son ordre dans le salon aux narrations, et, étant monté sur la tribune ou l’espèce de trône destiné à l’historienne, voici à peu près le discours qu’il leur tint :
« Etres faibles et enchaînés, uniquement destinés à nos plaisirs, vous ne vous êtes pas flattés, j’espère, que cet empire aussi ridicule qu’absolu que l’on vous laisse dans le monde vous serait accordé dans ces lieux. Mille fois plus soumises que ne le seraient des esclaves, vous ne devez vous attendre qu’à l’humiliation, et l’obéissance doit être la seule vertu dont je vous conseille de faire usage : c’est la seule qui convienne à l’état où vous êtes. Ne vous avisez pas surtout de faire aucun fond sur vos charmes. Trop blasés sur de tels pièges, vous devez bien imaginer que ce ne serait avec nous que ces amorces-là pourraient réussir. Souvenez-vous sans cesse que nous nous servirons de vous toutes, mais que pas une seule ne doit se flatter de pouvoir seulement nous inspirer le sentiment de la pitié. Indignés contre les autels qui ont pu nous arracher quelques grains d’encens, notre fierté et notre libertinage les brisent dès que l’illusion a satisfait les sens, et le mépris presque toujours suivi de la haine remplace à l’instant dans nous le prestige de l’imagination. Qu’offrirez-vous d’ailleurs que nous ne sachions par cœur ? qu’offrirez-vous que nous ne foulions aux pieds, souvent même à l’instant du délire ? il est inutile de vous le cacher, votre service sera rude, il sera pénible et rigoureux, et les moindres fautes seront à l’instant punies de peines corporelles et afflictives. Je dois donc vous recommander de l’exactitude, de la soumission et une abnégation totale de vous-même pour n’écouter que nos désirs : qu’ils fassent vos uniques lois, volez au-devant d’eux, prévenez-les et faites-les naître. Non pas que vous ayez beaucoup à gagner à cette conduite, mais seulement parce que vous auriez beaucoup à perdre en ne l’observant pas. Examinez votre situation, ce que vous êtes, ce que nous sommes, et que ces réflexions vous fassent frémir. Vous voilà hors de France, au fond d’une forêt inhabitable, au-delà de montagnes escarpées dont les passages ont été rompus aussitôt après que vous les avez eu franchis. Vous êtes enfermées dans une citadelle impénétrable ; qui que ce soit ne vous y sait ; vous êtes soustraites à vos amis, à vos parents, vous êtes déjà mortes au monde et ce n’est plus que pour nos plaisirs que vous respirez. Et quels sont les êtres à qui vous voilà maintenant subordonnées ? Des scélérats profonds et reconnus, qui n’ont de dieu que leur lubricité, de lois que leur dépravation ; de frein que leur débauche, des roués sans dieu, sans principes, sans religion, dont le moins criminel est souillé de plus d’infamies que vous ne pourriez les nombrer et aux yeux de qui la vie d’une femme, que dis-je, d’une femme ? de toutes celles qui habitent la surface du globe, est aussi indifférente que la destruction d’une mouche. Il sera peu d’excès, sans doute, où nous ne nous portions : qu’aucun ne vous répugne, prêtez-vous sans sourciller et opposez à tous la patience, la soumission et le courage. Si malheureusement quelqu’une d’entre vous succombe à l’intempérie de nos passions, qu’elle prenne bravement son parti ; nous ne sommes pas dans ce monde pour toujours exister, et ce qui peut arriver de plus heureux à une femme, c’est de mourir jeune. On vous a lu des règlements fort sages, et très propres et à votre sûreté et à nos plaisirs ; écoutez-les aveuglément, et attendez-vous à tout de notre part si vous nous irritez par une mauvaise conduite : Quelques-unes d’entre vous avez avec nous des liens, je le sais, qui vous enorgueillissent peut-être et desquels vous espérez de l’indulgence. Vous seriez dans une grande erreur si vous y comptiez : nul lien n’est sacré aux yeux de gens tels que nous, et plus ils vous paraîtront tels, plus leur rupture chatouillera la perversité de nos âmes. Filles, épouses, c’est donc à vous que je m’adresse en ce moment, ne vous attendez à aucune prérogative de notre part ; nous vous avertissons que vous serez traitées même avec plus de rigueur que les autres, et cela précisément pour vous faire voir combien sont méprisables à nos yeux les liens dont vous nous croyez peut-être enchaînés. Au reste, ne vous attendez pas que nous vous spécifierons toujours les ordres que nous voudrons vous faire exécuter : un geste, un coup d’œil, souvent un simple sentiment interne notre part, vous les signifiera, et vous serez aussi punies de ne les avoir pas devinés et prévenus que si, après vous avoir été notifiés, ils eussent éprouvé une désobéissance de votre part. C’est à vous de démêler nos mouvements, nos regards, nos gestes, d’en démêler l’expression, et surtout de ne pas vous tromper à nos désirs. Car je suppose, par exemple, que ce désir fût de voir une partie de votre corps et que vous vinssiez maladroitement à offrir l’autre : vous sentez à quel point une telle méprise dérangerait notre imagination et tout ce qu’on risque à refroidir la tête d’un libertin qui, je le suppose, n’attendrait qu’un cul pour sa décharge et auquel on viendrait imbécilement présenter un con. En général, offrez-vous toujours très peu par-devant ; souvenez-vous que cette partie infecte que la nature ne forma qu’en déraisonnant est toujours celle qui nous répugne le plus. Et relativement à vos culs mêmes y a-t-il encore des précautions à garder, tant pour dissimuler, en l’offrant, l’antre odieux qui l’accompagne, que pour éviter de nous faire voir dans de certains moments ce cul dans un certain état où d’autres gens désireraient de le trouver toujours. Vous devez m’entendre, et vous recevrez d’ailleurs de la part des quatre duègnes des instructions ultérieures qui achèveront de vous expliquer tout. En un mot, frémissez, devinez, obéissez, prévenez, et avec cela, si vous n’êtes pas au moins très fortunées, peut-être ne serez-vous pas tout à fait malheureuses. D’ailleurs point d’intrigues entre vous, nulle liaison, point de cette imbécile amitié de filles qui, en amollissant d’un côté le cœur, le rend de l’autre et plus revêche et moins disposé à la seule et simple humiliation où nous vous destinons. Songez que ce n’est point du tout comme des créatures humaines que nous vous regardons, mais uniquement comme des animaux que l’on nourrit pour le service qu’on en espère et qu’on écrase de coups quand ils se refusent à ce service. Vous avez vu à quel point on vous défend tout ce qui peut avoir l’air d’un acte de religion quelconque ; je vous préviens qu’il y aura peu de crimes plus sévèrement punis que celui-là. On ne sait que trop qu’il est encore parmi vous quelques imbéciles qui ne peuvent pas prendre sur elles d’abjurer l’idée de cet infâme dieu et d’en abhorrer la religion : celles-là seront soigneusement examinées, je ne vous le cache pas, et il n’y aura point d’extrémités où l’on ne se porte envers elles, si malheureusement on les prend sur le fait. Qu’elles se persuadent, ces sottes créatures, qu’elles se convainquent donc que l’existence de Dieu est une folie qui n’a pas sur toute la terre vingt sectateurs aujourd’hui, et que la religion qu’il invoque n’est qu’une fable ridiculement inventée par des fourbes dont l’intérêt à nous tromper n’est que trop visible à présent. En un mot, décidez vous-mêmes : s’il y avait un dieu, et que ce dieu eût de la puissance, permettrait-il que la vertu qui l’honore et dont vous faites profession fût sacrifiée comme elle va l’être au vice et au libertinage ? Permettrait-il, ce dieu tout-puissant, qu’une faible créature comme moi, qui ne serait vis-à-vis de lui que ce qu’est un ciron aux yeux de l’éléphant, permettrait-il, dis-je, que cette faible créature l’insultât, le bafouât, le défiât, le bravât et l’offensât, comme je fais à plaisir à chaque instant de la journée ? »
Ce petit sermon fait, le duc descendit de chaire et, excepté les quatre vieilles et les quatre historiennes qui savaient bien qu’elles étaient là plutôt comme sacrificatrices et prêtresses que comme victimes, excepté ces huit-là, dis-je, tout le reste fondait en larmes, et le duc, s’en embarrassant fort peu, les laissa conjecturer, jaboter, se plaindre entre elles, bien sûr que les huit espionnes rendraient bon compte de tout, en fut passer la nuit avec Hercule, l’un de la troupe des fouteurs qui était devenu son plus intime favori comme amant, le petit Zéphire ayant toujours comme maîtresse la première place dans son cœur. Le lendemain devant retrouver, dès le matin, les choses sur le pied d’arrangement où elles avaient été mises, chacun s’arrangea de même pour la nuit, et dès que dix heures du matin sonnèrent, la scène de libertinage s’ouvrit, pour ne plus se déranger en rien, ni sur rien de tout ce qui avait été prescrit jusqu’au vingt-huit de février inclus.
C’est maintenant, ami lecteur, qu’il faut disposer ton cœur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, le pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni chez les modernes. Imagine-toi que toute jouissance honnête ou prescrite par cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que tu appelles nature, que ces jouissances, dis-je, seront expressément exclues de ce recueil et que lorsque tu les rencontreras par aventure, ce ne sera jamais qu’autant qu’elles seront accompagnées de quelque crime ou colorées de quelque infamie. Sans doute, beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait, mais il s’en trouvera quelques-uns qui t’échaufferont au point de te coûter du foutre, et voilà tout ce qu’il nous faut. Si nous n’avions pas tout dit, tout analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te convient. C’est à toi à la prendre et à laisser le reste ; un autre en fera autant ; et petit à petit tout aura trouvé sa place. C’est ici l’histoire d’un magnifique repas où six cents plats divers s’offrent à ton appétit. Les manges-tu tous ? Non, sans doute, mais ce nombre prodigieux étend les bornes de ton choix, et, ravi de cette augmentation de facultés, tu ne t’avises pas de gronder l’amphitryon qui te régale. Fais de même ici : choisis et laisse le reste, sans déclamer contre ce reste, uniquement parce qu’il n’a pas le talent de te plaire. Songe qu’il plaira à d’autres, et sois philosophe. Quant à la diversité, sois assuré qu’elle est exacte ; étudie bien celle des passions qui te paraît ressembler sans nulle différence à une autre, et tu verras que cette différence existe et, quelque légère qu’elle soit, qu’elle a seule précisément ce raffinement, ce tact, qui distingue et caractérise le genre de libertinage dont il est ici question. Au reste, on a fondu ces six cents passions dans le récit des historiennes : c’est encore une chose dont il faut que le lecteur soit prévenu. Il aurait été trop monotone de les détailler autrement et une à une, sans les faire entrer dans un corps de récit. Mais comme quelque lecteur, peu au fait de ces sortes de matières, pourrait peut-être confondre les passions désignées avec l’aventure ou l’événement simple de la vie de la conteuse, on a distingué avec soin chacune de ces passions par un trait en marge, au-dessus duquel est le nom qu’on peut donner à cette passion. Ce trait est à la ligne juste où commence le récit de cette passion, et il y a toujours un alinéa où elle finit. Mais comme il y a beaucoup de personnages en action dans cette espèce de drame, malgré l’attention qu’on a eu dans cette introduction de les peindre et de les désigner tous, on va placer une table qui contiendra le nom et l’âge de chaque acteur, avec une légère esquisse de son portrait. A mesure que l’on rencontrera un nom qui embarrassera dans les récits, on pourra recourir à cette table et, plus haut, aux portraits étendus, si cette légère esquisse ne suffit pas à rappeler ce qui aura été dit.