Chère Amelia,
Je ne sais pas trop où tu te trouves sur l’île, et je n’ai pas réussi à t’envoyer un message, alors je te laisse ce petit mot. Tyler a eu des douleurs dans la poitrine, alors je l’ai amené voir le médecin à Baccley. Ne t’inquiète pas. C’est déjà arrivé. Je pense que c’est le stress. J’ai envisagé de rester à Great House, mais je voulais être avec lui, et nos derniers clients ont décidé de partir à cause du temps. Je ne pense pas que la tempête touchera l’île, mais nous en ressentirons sûrement les effets. Je ne partirais pas si je ne pensais pas que c’est sûr pour toi et Lucas de rester ici. Tu as vécu de nombreuses tempêtes à Great House et tu sais ce qu’il faut faire. Restez en sécurité et abritez-vous si besoin. Je suis sûre que Tyler et moi serons de retour sur l’île demain.
Je t’envoie plein de bisous partout.
Evelyn
Lucas n’avait pas quitté son bungalow comme Amelia le lui avait demandé. En fait, il était juste derrière elle.
— Tu as regardé dehors ? Le ciel est de plus en plus menaçant. Je suppose qu’on ne l’a pas remarqué sur le trajet de retour à cause des arbres.
— Le temps peut changer super rapidement ici, dit Amelia en lui tendant le message de sa tante. Et on a été occupés, après ça.
— Oh. J’espère que ton oncle va bien.
— Ouais. Moi aussi.
Tout dans cette journée tournait mal. Elle voulait juste aller se coucher et essayer de dormir.
— On ne peut pas faire grand-chose, à part attendre.
— Mais, pour la tempête, tu ne crois pas qu’on devrait s’organiser ?
Elle avait connu des dizaines de fausses alertes pour des tempêtes sur cette île. La météo était la moindre de ses préoccupations.
— Fais comme bon te semble, Lucas. Je m’en vais me coucher moi en faisant tout pour me sortir de la tête que tu n’as pas envie de moi.
***
Lorsque vint l’après-midi, le lendemain, c’était le déluge, et Lucas était très inquiet. Il n’avait aucun réseau sur son téléphone. Ils étaient tous partis les autres clients de l’hôtel. Lucas s’était rendu au dock plusieurs fois en espérant y voir un bateau, mais en vain. Soit ils les avaient tous ratés, soit personne ne viendrait les récupérer. Evelyn avait dit à Amelia de se mettre à l’abri, mais Lucas voulait encore essayer de trouver un moyen de quitter cette île. Et il ne partirait pas sans Amelia. Il fallait qu’il assure sa sécurité et son bien-être. Quand bien même elle le détesterait, il allait le trainer de force.
C’est avec une grande difficulté qu’il traversa la plage pour atteindre le bungalow d’Amelia, la pluie bombardant tout son corps et le vent ralentissant son avancée, le forçant à enfoncer les pieds dans le sable à chaque pas. Il dut cligner des yeux pour se débarrasser des gouttes, mais ne vit que la terrasse d’Amelia. Les portes et les fenêtres étaient fermées. Comme Amelia restait introuvable, il frappa à la porte. En attendant une réponse, il se retourna vers l’océan. Les vagues, qui étaient si belles et calmes un ou deux jours avant, commençaient à se déchaîner. On aurait dit une machine à laver. Dans le meilleur des scénarios que Lucas pouvait envisager, la tempête ne ferait que frôler les Bahamas et ils n’auraient pas à affronter une frappe directe. Mais, sans accès aux bulletins météo, il n’y avait aucun moyen de savoir ce qu’il allait en être, s’ils étaient au maximum ou si ce n’était que le début.
Il se remit à taper la porte avec une nouvelle ardeur.
— Allez, Amelia. Réponds.
Impatient, il tourna la poignée et entra juste au moment où elle sortait de son lit.
— Lucas. Qu’est-ce que tu fiches ? Je dormais. Il n’y a rien d’autre à faire avec ce temps.
Lucas détestait qu’elle soit aussi belle. Particulièrement, il n’aimait pas la façon dont son propre corps s’était réchauffé et dont il avait rougi à sa vue. Il avait peut-être été frappé par une crise soudaine de culpabilité envers son meilleur ami, mais cela ne changeait pas le fait qu’il la désirait de toute ses forces.
— Le temps se dégrade et je n’ai pas de réseau, alors je ne sais pas ce qui se passe. Tu as une connexion ?
— Oh ! c’est le mec qui m’a critiquée pour avoir utilisé mon téléphone qui me dit ça.
Elle reprit la direction de sa chambre.
Il n’eut pas d’autre option que de marcher à sa suite.
— Ne sois pas en colère pour hier. C’est grave.
Elle était devant sa commode et fixait son téléphone. Le lit était défait. Il avait affreusement envie de la porter et de l’allonger dessus, mais pas pour l’instant.
— Je serai en colère pour hier pendant aussi longtemps que je le voudrai.
Elle leva son téléphone au-dessus de sa tête à différents angles, puis sur le côté.
— Eh non. Pas une barre non plus.
Lucas n’était toujours pas sûr d’avoir bien entendu quand elle avait dit hier qu’il lui enlevait ce qu’elle avait attendu pendant quinze ans. Était-ce possible qu’elle craque pour lui depuis tout ce temps ? Et, si c’était le cas, qu’était-il censé faire ?
— Je pense qu’on devrait rassembler nos affaires et camper à la marina dans l’espoir que quelqu’un se pointe.
Elle lui jeta un regard qui disait qu’elle pensait qu’il était idiot.
— Sur le quai il n’y a aucun abris. On serait sous la pluie. Et on risquerait d’attendre très longtemps.
— Tu as une meilleure idée ? Je me dis que ta tante et ton oncle doivent s’inquiéter pour toi. Qu’ils vont essayer de t’envoyer quelqu’un.
— Evelyn et Tyler sont très occupés, et ils connaissent le temps ici mieux que quiconque, dit-elle en fermant les yeux et en secouant la tête. Bon, par contre, pour le reste de ma famille, c’est différent. Je n’ose même pas penser à George. Il doit être complètement fou.
Encore lui… La raison de son supplice.
— Ils sont probablement tous fous d’inquiétude. Je me dis qu’il est impossible qu’ils te laissent ici s’il y a un moyen de te mettre en sécurité. C’est pour ça que je crois qu’on devrait rester aussi près du dock que possible.
— D’accord. Alors allons-y. Laisse-moi juste une minute pour faire ma valise.
— Parfait. Je reviens dans cinq minutes.
Lucas courut jusque chez lui aussi vite que la pluie et le vent le lui permirent, et balança tout dans son sac à dos. Quand il revint, Amelia l’attendait.
— C’est une horrible fin à ce qui aurait dû être des vacances parfaites, fit-elle remarquer.
Lucas sentit qu’elle ne parlait pas seulement de la météo.
— Je sais. Mais je ne compte pas mourir ici, et je ne compte pas non plus laisser quoi que ce soit t’arriver.
Sans y penser, il lui prit la main et la guida sur le chemin vers le bâtiment principal. Quand ils arrivèrent dans la clairière, le sol était jonché de feuilles de palmiers. Les arbres ployaient à chaque bourrasque.
— Le vent souffle de plus en plus fort, cria-t-il, la tirant toujours derrière lui.
— Ce n’est pas tant le vent qui m’inquiète que l’eau. Si la houle est forte, le niveau de la mer montera considérablement. Jusqu’à trois mètres. Peut-être plus. Je ne sais pas s’il est vraiment intelligent d’attendre sur le quai.
Sur ce point elle avait raison. Quand Rentals avait été frappé par l’ouragan Sandy, l’onde de tempête avait été énorme, submergeant de nombreux commerces et maisons. Des gens étaient morts. Cela avait été une catastrophe dans tous les sens du terme.
— Nous devons trouver un moyen de laisser un message au niveau du quai pour faire savoir que nous sommes encore ici, mais il faut qu’on se réfugie sur le point le plus élevé de l’île.
— Le bungalow de sur la colline. Celui qu’ils sont en train de rénover.
— Est-ce qu’on ne sera pas des cibles faciles là-bas ? S’il y a une tornade, elle pourrait emporter le bâtiment, le faire dégringoler la falaise et atterrir dans la mer.
On aurait dit que, quoi qu’ils fassent, ils étaient piégés.
— C’est un peu protégé, parce que l’arrière du bâtiment est construit dans les rochers. Et c’est sur le côté ouest de l’île, où les vents ne seront pas aussi forts.
— Tu en sais vraiment un rayon sur les ouragans.
— Mon frère est fan de météo.
— D’accord, alors commençons par nous concentrer sur le message. Des idées ? demanda Lucas en posant son sac à dos par terre.
Amelia laissa tomber son petit sac et commença à dénouer son sarong. Elle portait le même haut de bikini, mais cette fois avec un short.
— Je ne sais pas trop quel genre de message tu essayes de transmettre, dit-il.
Ce n’était pas le moment d’avoir une autre crise d’intégrité provoquée par le déshabillage d’Amelia.
— Toutes les personnes travaillant sur cette île m’ont vue dans cette tenue. Je vais déchirer mon sarong en b****s que j’attacherai dans les arbres pour les guider jusqu’au bungalow Lune de miel. On va commencer par l’un des pilotis sur le quai. Avec un peu de chance, ce sera un signe suffisant pour dire qu’on est encore là.
— Tu es sûre de toi que tu veux le déchirer ? Tu y tiens beaucoup.
Amelia tira sur le tissu jusqu’à ce qu’il cède et qu’elle puisse en récupérer un morceau.
— Je n’aime pas plus ce truc que j’aime être en vie, lui dit-elle en lui faisant signe d’avancer alors qu’elle se dirigeait vers la petite marina. Suis-moi.
L’esprit de Lucas tournait à plein régime tandis qu’il luttait pour la suivre et inspectait le paysage de l’île : le bruissement sauvage des palmiers au-dessus d’eux et le déluge constant donnaient l’impression qu’ils étaient sur une autre planète. C’était très différent de seulement vingt-quatre heures plus tôt. C’était l’inverse du paradis. Le calme et la sérénité qu’il était venu chercher avaient complètement disparu.