IV
Lorsque Noël et le père Tabaret furent assis en face l’un de l’autre dans la pièce où travaillait l’avocat, une fois la porte soigneusement fermée, le bonhomme eut une inquiétude.
– Et si votre mère avait besoin de quelque chose ? remarqua-t-il.
– Si madame Gerdy sonne, répondit le jeune homme d’un ton sec, la domestique ira voir.
Cette indifférence, ce froid dédain confondaient le père Tabaret, habitué aux rapports toujours si affectueux de la mère et du fils.
– De grâce, Noël, dit-il, calmez-vous, ne vous laissez pas dominer par un mouvement d’irritation. Vous avez eu, je le vois, quelque petite pique avec votre mère, vous l’aurez oubliée demain. Quittez donc ce ton glacial que vous prenez en parlant d’elle. Pourquoi cette affectation à l’appeler madame Gerdy ?
– Pourquoi ? répondit l’avocat d’une voix sourde, pourquoi ?…
Il quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas dans son cabinet, et revenant se placer près du bonhomme, il dit :
– Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy n’est pas ma mère.
Cette phrase tomba comme un coup de bâton sur la tête du vieux policier. Il fut étourdi.
– Oh ! fit-il de ce ton qu’on prend pour repousser une proposition impossible… Oh ! songez-vous à ce que vous dites, mon enfant ? Est-ce croyable, est-ce vraisemblable ?
– Oui ! c’est invraisemblable, répondit Noël avec une certaine emphase qui lui était habituelle, c’est incroyable, et cependant c’est vrai. C’est-à-dire que depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne des comédies au profit de son fils, car elle a un fils, et à mon détriment à moi.
– Mon ami…, voulut commencer le père Tabaret, qui dans le lointain de cette révélation entrevoyait le fantôme de la veuve Lerouge.
Mais Noël ne l’écoutait pas et semblait à peine en état de l’entendre. Ce garçon si froid et si réservé, si « en dedans », ne contenait plus sa colère. Au bruit de ses propres paroles, il s’animait comme un bon cheval au son des grelots de ses harnais.
– Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi cruellement trompé que moi et plus misérablement pris pour dupe ! Et moi qui aimais cette femme, qui ne savais quels témoignages d’affection lui prodiguer, qui lui sacrifiais ma jeunesse ! Comme elle a dû rire de moi ! Son infamie date du moment où, pour la première fois, elle m’a pris sur ses genoux. Et jusqu’à ces jours passés, elle a soutenu, sans une heure de défaillance, son exécrable rôle. Son amour pour moi, hypocrisie ! son dévouement, fausseté ! ses caresses, mensonge ! Et je l’adorais ! Ah ! que ne puis-je lui reprendre tous les baisers que je lui donnais en échange de ses baisers de Judas. Et pourquoi cet héroïsme de fourberies, tant de soin, tant de duplicité ? Pour me trahir plus sûrement, pour me dépouiller, me voler, pour donner à son bâtard tout ce qui m’appartient, à moi : mon nom, un grand nom ; ma fortune, une fortune immense…
Nous brûlons, pensait Tabaret, en qui se révélait le collaborateur de Gévrol.
Tout haut il dit :
– C’est bien grave, tout ce que vous dites là, cher Noël, c’est terriblement grave. Il faut supposer à madame Gerdy une audace et une habileté qu’on trouve rarement réunies chez une femme. Elle a dû être aidée, conseillée, poussée, peut-être. Quels ont été ses complices ? elle ne pouvait agir seule. Son mari lui-même…
– Son mari ! interrompit l’avocat avec un rire amer. Ah ! vous avez donné dans le veuvage, vous aussi ! Non, il n’y avait pas de mari : feu Gerdy n’a jamais existé. J’étais bâtard, cher monsieur Tabaret ; très bâtard : Noël, fils de la fille Gerdy et de père inconnu.
– Seigneur ! s’écria le bonhomme, c’est pour cela que votre mariage avec mademoiselle Levernois n’a pu se faire il y a quatre ans ?
– Oui, c’est pour cela, mon vieil ami. Et que de malheurs il évitait ce mariage avec une jeune fille que j’aimais ! Pourtant, je n’en ai pas voulu, alors, à celle que j’appelais ma mère. Elle pleurait, elle s’accusait, elle se désolait, et moi, naïf, je la consolais de mon mieux, je séchais ses larmes, je l’excusais à ses propres yeux. Non, il n’y avait pas de mari… Est-ce que les femmes comme elle ont des maris ! Elle était la maîtresse de mon père, et le jour où il a été rassasié d’elle, il l’a quittée en lui jetant trois cent mille francs, le prix des plaisirs qu’elle lui donnait.
Noël aurait continué longtemps sans doute ses déclarations furibondes. Le père Tabaret l’arrêta. Le bonhomme sentait venir une histoire de tout point semblable à celle qu’il avait imaginée, et l’impatience vaniteuse de savoir s’il avait deviné lui faisait presque oublier de s’apitoyer sur les infortunes de Noël.
– Cher enfant, dit-il, ne nous égarons pas. Vous me demandez un conseil ? Je suis peut-être le seul à pouvoir vous le donner bon. Allons donc au but. Comment avez-vous appris cela ? Avez-vous des preuves ? où sont-elles ?
Le ton décidé du bonhomme aurait dû éveiller l’attention de Noël. Mais il n’y prit pas garde. Il n’avait pas le loisir de s’arrêter à réfléchir. Il répondit donc :
– Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette découverte au hasard. J’ai des preuves morales importantes, mais ce ne sont que des preuves morales. Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les rendait décisives. Ce mot, elle ne peut plus le prononcer puisqu’on l’a tuée, mais elle me l’avait dit à moi. Maintenant, madame Gerdy niera tout, je la connais ; la tête sur le billot elle nierait. Mon père sans doute se tournera contre moi… Je suis sûr, j’ai des preuves, ce crime rend vaine ma certitude et frappe mes preuves de nullité.
– Expliquez-moi bien tout, reprit après un moment de réflexion le père Tabaret, tout, vous m’entendez bien. Les vieux sont quelquefois de bon conseil. Nous aviserons après.
– Il y a trois semaines, commença Noël, ayant besoin de quelques titres anciens, j’ouvris pour les chercher le secrétaire de madame Gerdy. Involontairement je dérangeai une tablette : des papiers tombèrent de droite et de gauche et un paquet de lettres me sauta en plein visage. Un instinct machinal que je ne saurais expliquer me poussa à dénouer cette correspondance, et, poussé par une invincible curiosité, je lus la première lettre qui me tomba sous la main.
– Vous avez eu tort, opina le père Tabaret.
– Soit ; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j’étais sûr que cette correspondance était de mon père, dont madame Gerdy, malgré mes prières, m’avait toujours caché le nom. Vous devez comprendre quelle fut mon émotion. Je m’emparai du paquet, je vins me renfermer ici, et je dévorai d’un bout à l’autre cette correspondance.
– Et vous en êtes cruellement puni, mon pauvre enfant !
– C’est vrai, mais à ma place qui donc eût résisté ? Cette lecture m’a navré, et c’est elle qui m’a donné la preuve de ce que je viens de vous dire.
– Au moins avez-vous conservé ces lettres ?
– Je les ai là, monsieur Tabaret, répondit Noël, et comme pour me donner un avis en connaissance de cause vous devez savoir, je vais vous les lire.
L’avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit jouer dans le fond un ressort imperceptible, et d’une cachette pratiquée dans l’épaisseur de la tablette supérieure, il retira une liasse de lettres.
– Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je vous ferai grâce de tous les détails insignifiants, détails qui, cependant, ajoutent leur poids au reste. Je vais prendre seulement les faits importants et qui ont trait directement à l’affaire.
Le père Tabaret se tassa dans un fauteuil, brûlant de la fièvre de l’attente. Son visage et ses yeux exprimaient la plus ardente attention.
Après un triage qui dura assez longtemps, l’avocat choisit une lettre et commença sa lecture, d’une voix qu’il s’efforça de rendre calme, mais qui tremblait par moments :
Ma Valérie bien-aimée,
– Valérie, fit-il, c’est madame Gerdy.
– Je sais, je sais, ne vous interrompez pas.
Noël reprit donc :
Ma Valérie bien-aimée,
Aujourd’hui est un beau jour. Ce matin j’ai reçu ta lettre chérie, je l’ai couverte de baisers, je l’ai relue cent fois, et maintenant elle est allée rejoindre les autres, là, sur mon cœur. Cette lettre, ô mon amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne t’étais donc pas trompée, c’était donc vrai ! Le Ciel enfin propice couronne notre flamme. Nous aurons un fils.
J’aurai un fils de ma Valérie adorée, sa vivante image. Oh ! pourquoi sommes-nous séparés par une distance immense ? Que n’ai-je des ailes pour voler à tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de la plus douce volupté ! Non ! jamais comme en ce moment je n’ai maudit l’union fatale qui m’a été imposée par une famille inexorable et que mes larmes n’ont pu attendrir. Je ne puis m’empêcher de haïr cette femme qui, malgré moi, porte mon nom, innocente victime cependant de la barbarie de nos parents. Et pour comble de douleurs, elle va aussi me rendre père. Qui dira ma douleur lorsque j’envisage l’avenir de ces deux enfants ?
L’un, le fils de l’objet de ma tendresse, n’aura ni père ni famille, ni même un nom, puisqu’une loi faite pour désespérer les âmes sensibles m’empêche de le reconnaître. Tandis que l’autre, celui de l’épouse détestée, par le seul fait de sa naissance, se trouvera riche, noble, entouré d’affections et d’hommages, avec un grand état dans le monde. Je ne puis soutenir la pensée de cette terrible injustice. Qu’imaginer pour la réparer ? Je n’en sais rien, mais sois sûre que je la réparerai. C’est au tant désiré, au plus chéri, au plus aimé que doit revenir la meilleure part, et elle lui reviendra, je le veux.
– D’où est datée cette lettre ? demanda le père Tabaret, que le style devait fixer au moins sur un point.
– Voyez, répondit Noël.
Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut : Venise, décembre 1828.
– Vous sentez, reprit l’avocat, toute l’importance de cette première lettre. Elle est comme l’exposition rapide qui établit les faits. Mon père, marié malgré lui, adore sa maîtresse et déteste sa femme. Toutes deux se trouvent enceintes en même temps, et ses sentiments au sujet des deux enfants qui vont naître ne sont pas fardés. Sur la fin, on voit presque poindre l’idée que plus tard il ne craindrait pas de mettre à exécution, au mépris de toutes les lois divines et humaines…
Il commençait presque une sorte de plaidoyer ; le père Tabaret l’interrompit.
– Ce n’est pas la peine de développer, dit-il. Dieu merci ! ce que vous lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille matière, je suis simple comme le serait un juré ; pourtant, je comprends admirablement.
– Je passe plusieurs lettres, reprit Noël, et j’arrive à celle-ci, du 23 janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses complètement étrangères à ce qui nous occupe. Pourtant j’y trouve deux passages qui attestent le travail lent et continu de la pensée de mon père :
Les destins, plus puissants que ma volonté, m’enchaînent en ce pays, mais mon âme est près de toi, ô ma Valérie. Sans cesse ma pensée se repose sur le gage adoré de notre amour qui tressaille dans ton sein. Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement précieux. C’est l’amant, c’est le père qui te parle. La dernière page de ta réponse me perce le cœur : N’est-ce pas me faire injure que de t’inquiéter du sort de notre enfant ? Ô Dieu puissant ! elle m’aime, elle me connaît, et elle s’inquiète !
– Je saute, dit Noël, deux pages de passion pour m’arrêter à ces quelques lignes de la fin :
La grossesse de la comtesse est de plus en plus pénible. Épouse infortunée ! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble deviner les motifs de ma tristesse et de ma froideur. À sa soumission timide, à son inaltérable douceur on croirait qu’elle cherche à se faire pardonner notre union. Créature sacrifiée ! Elle aussi, peut-être, avant d’être traînée à l’autel, avait donné son cœur. Nos destinées seraient pareilles. Ton bon cœur me pardonnera ma pitié.
– Celle-là était ma mère, fit l’avocat d’une voix frémissante. Une sainte ! Et on demande pardon de la pitié qu’elle inspire… Pauvre femme !
Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et ajouta :
– Elle est morte !
En dépit de son impatience le père Tabaret n’osa souffler mot. Il ressentait d’ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune ami et la respectait. Après un assez long silence, Noël releva la tête et reprit la correspondance.
– Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des préoccupations de mon père pour son bâtard. Je les laisse pourtant de côté. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, écrite de Rome, le 5 mars 1829 :
Mon fils, notre fils ! Voilà mon plus cruel et mon unique souci. Comment lui assurer l’avenir que je rêve pour lui ? Les grands seigneurs d’autrefois n’avaient pas ces malheureuses préoccupations. Jadis, je serais allé trouver le roi, qui d’un mot aurait fait à l’enfant un état dans le monde. Aujourd’hui le roi, qui gouverne avec peine des sujets révoltés, ne peut plus rien. La noblesse a perdu ses droits, et les plus gens de bien sont traités comme les derniers des manants.