Chapitre III

2179 Mots
III Jeudi 2 juin. Appelé à la demande de Morand, le patron de la SRE – Société Roscovite d’Électricité – qui assure la maintenance des systèmes électriques, arrive aux Thermes peu avant vers huit heures du matin. La thèse de l’électrocution le laisse d’emblée sceptique : — Un de mes techniciens a vérifié toutes les cabines de bain hydromassant avant-hier. S’il avait détecté le moindre problème, il l’aurait réglé et, dans tous les cas, il m’en aurait parlé... Enfin, allons voir... Bouton déclencheur, alimentation de la soufflerie permettant le bouillonnement de l’eau, réglage des puissances, isolation des circuits : la vérification ne détecte rien d’anormal. — C’est bien ce que je vous disais… — Le médecin légiste dit pourtant que c’est une électrocution. Le chef d’entreprise secoue la tête en signe de dénégation, consulte sa montre, s’agace du temps perdu à démontrer l’évidence. Mais, avec l’hôpital de Morlaix, les Thermes Marins de Roscoff sont ses plus gros clients… — Faisons les tests jusqu’au bout, soupire-t-il. D’abord l’essai à vide. Un souffle puissant s’échappe bientôt des orifices latéraux de la baignoire, que le chef d’entreprise obstrue de sa main l’un après l’autre. — Aucun problème comme vous pouvez le constater. Maintenant avec la baignoire pleine. Vous avez bien un slip de bain quelque part à me prêter ? — Vous êtes sûr de vous ? s’inquiète Pierre Salvagnat qui, devant l’insistance du spécialiste, finit par dire : À la piscine, dans l’armoire des maîtres nageurs. Je vais vous montrer… Quelques secondes plus tard, le chef d’entreprise revient en tenue de bain, met en marche l’hydromas-sage, se glisse dans la baignoire. — Qu’est-ce que je vous disais ! triomphe-t-il. Morand et Pierre Salvagnat échangent un regard soulagé. Le chef d’entreprise, lui, se relève. Il est debout dans la baignoire, quand son pied gauche se prend dans le tapis de bain antidérapant. De l’orteil, il s’efforce de le recaler au fond de la baignoire et… — Qu’est-ce que… Le chef d’entreprise n’en dit pas plus. Il bondit hors de la baignoire et, dans une bordée de jurons, coupe tous les systèmes électriques, puis soulève doucement le tapis. Un fil d’une infime épaisseur le relie à la bonde de la baignoire… elle-même reliée par un autre fil presque aussi fin à… le chef d’entreprise se met à quatre pattes par terre, s’allonge… reliée à un accumulateur ! — Accumulateur de lithium polymère, dit-il en se relevant. 24 volts… Vous aviez raison, Commissaire, c’est bien une électrocution, mais, avec ça, ce n’est pas un accident. — Expliquez ! — Oh ! C’est très simple ! Un courant de 24 volts vous électrocute à coup sûr n’importe quel baigneur. La personne qui a fait ça a même prévu large. Douze-quinze volts auraient amplement suffi. — Mais pour le déclenchement ? — Attendez que je regarde de plus près ce tapis… Oui, c’est bien cela… Vous voyez, Commissaire, là, ce tout petit tube incrusté sous le tapis ? C’est une jauge de contrainte et… il était plus gros que moi, votre client ? Oh ! Nom de Dieu ! Le chef d’entreprise blêmit, vacille. — Ça ne va pas ? lui demande Pierre Salvagnat. — Si ! Mais je l’ai échappé belle ! Si j’avais été aussi gros que lui, ou plus gros, j’y passais moi aussi ! Cette jauge de contrainte… elle est programmée pour activer l’accumulateur sous une certaine pression. Et la pression, c’est l’eau de la baignoire plus le poids du baigneur… — C’est donc un assassinat, murmure Morand qui, retrouvant instantanément ses réflexes d’enquêteur, demande à son ami le directeur : Qui pouvait connaître son poids ? — Notre doctoresse naturellement. Elle pèse chaque curiste à son arrivée. — Bon, je vous laisse, dit le chef d’entreprise, vous n’avez plus besoin de moi maintenant… Oui, oui, je ne dirai pas un mot de tout cela. — Un instant, réplique Morand. Où peut-on se procurer ce matériel ? — Pratiquement n’importe où. On se sert de ce genre d’accumulateur en aéromodélisme, on en monte même sur des vélos électriques. Même chose pour la jauge. N’importe quelle grande surface d’outillage et de bricolage en vend. — Et votre technicien avant-hier n’a rien vu ? J’aimerais tout de même l’interroger ! — Ça va être difficile ! Il ne travaille plus chez moi depuis hier. — Comment cela ? — Ça fait deux mois qu’il m’a prévenu qu’il démissionnerait le 1er juin. Pour rejoindre sa petite amie en Bourgogne, m’a-t-il dit. Et le 1er juin, c’était hier. Je le regrette déjà, vous savez, parce qu’un aussi bon technicien que lui, ça ne se remplace pas facilement. Sitôt après le départ du chef d’entreprise, Morand et Pierre Salvagnat restent un long moment silencieux. — Tu peux être tranquille, dit enfin Morand, tes cabines vont merveilleusement fonctionner maintenant. C’est ton monsieur Charles que l’on visait, et exclusivement lui. Pourquoi ? C’est mon affaire maintenant… Mais vu la tournure que prennent les événements et le pedigree du bonhomme, je suis obligé d’en référer à ma hiérarchie… Cette cabine doit rester fermée, et en l’état… Désolé pour ton début de saison. * * * Chargé de l’enquête en fin de matinée par le procureur de la République, le doyen des juges d’instruction inspecte dès 14 heures les Thermes Marins, la chambre 215 et la cabine 02. — Ingénieux ! s’exclame-t-il après s’être fait expliquer le modus operandi du crime. Et diablement habile ! N’importe qui ne peut pas monter un coup pareil… Vous avez une idée, Commissaire ? — Aucune ! répond Morand. Je n’ai même pas de suspect possible ! Françoise Winter a effectivement fait du shopping. J’ai fait vérifier son alibi. Il tient. Et franchement, je ne la vois pas posséder les connaissances suffisantes en électricité pour concevoir un tel système… Ce n’est pas son quotient intellectuel qui devait séduire son monsieur Charles ! — Le docteur ? suggère le juge. — Je connais bien Marie-Thérèse Gouesnou. C’est une figure dans Roscoff. Quels seraient d’ailleurs ses mobiles ? Et je ne la vois pas davantage effectuer un tel montage… — Effectuer… ou faire effectuer. Elle a les données médicales… et ce technicien qui vient de démissionner a, lui, les compétences techniques… À eux deux… Il s’est évaporé au moment opportun, celui-là ! — Je me suis fait la même réflexion que vous ! Mais il a bien donné son congé voilà deux mois. Et encore par lettre recommandée avec accusé de réception… Donc… sauf à imaginer une affaire préparée de longue main… Et pour quelles raisons là encore… — Ça ne va pas être simple, commente le juge tout en hochant la tête à plusieurs reprises. — Pas simple. Et délicat, complète Morand. — À cause de la personnalité de la victime ? — Oui, j’aimerais bien savoir qui est vraiment ce monsieur Charles. Une demi-heure à peu près avant votre arrivée, la préfecture m’a informé de l’affectation à Roscoff d’un nouvel inspecteur. Un certain Alain Michel. Officiellement pour renforcer mes effectifs durant la période touristique. — Ça s’est déjà produit ? — Jamais ! Du moins depuis que je suis en poste ici. — Et vous en concluez… — Qu’au mieux, il vient pour suivre l’enquête au plus près et, au pire, pour la cadrer et me cadrer par la même occasion. Le juge en grimace d’indignation. — Je ne le permettrai jamais ! En tant que juge d’instruction, je n’ai aucune autorité sur les nominations et affectations dans la police, mais j’ai tout pouvoir sur l’enquête ! Je vous demande donc de ne laisser faire à ce monsieur aucun acte de procédure ! Vous m’entendez, Morand ! Aucun ! Le procureur va m’entendre… — Soit ! Mais il va me coller aux semelles. “On” m’a d’ailleurs demandé de l’associer à tout mon travail. De quoi a-t-on peur en haut lieu pour qu’on me chaperonne ainsi ? — Je vais m’occuper dès maintenant d’en savoir un peu plus sur ce Charles-Édouard de Sevreau… Après tout, il faut bien faire rechercher sa famille, la prévenir… Il a un fils… Vous, Morand, en attendant, concentrez-vous sur ce qu’il faisait à Roscoff. Ses habitudes, ses relations… — En attendant, en attendant, dit Morand, je suis prié de réceptionner mon “renfort” sur la base de Landivisiau. Il atterrit à 17 heures… — Sur une base militaire. Et pas à Guipavas comme tout le monde… — Je parie qu’il n’est pas plus inspecteur de police que moi je suis pape ! * * * Sur le tarmac de la base de Landivisiau, Morand s’impatiente : — Une demi-heure de retard ! grommelle-t-il. Ça commence bien ! Comme toujours lorsque la nervosité le gagne, Morand serre les mâchoires, accélère le pas et sa respiration. « Ça ne sert à rien de t’énerver, lui dit souvent sa femme, et ça ne te rend pas intelligent… » Intelligent… Il voudrait la voir, Catherine, poireauter dans ce vacarme des atterrissages et des décollages des appareils de l’aéronavale à l’entraînement. Quand le vent vient du sud, on les entend gronder jusqu’à Roscoff. Alors, là, à quelques mètres, dans les odeurs d’huile et de kérosène, c’est tout simplement infernal. Morand consulte de nouveau sa montre : quarante minutes maintenant… Il arrive, oui ou non ? « S’il daigne arriver ! » Alain Michel… Deux prénoms. Ça ne fait pas forcément un nom. « Plutôt un pseudo ! » Ajoutant au vacarme, des travaux de terrassement sont en cours sur la gauche, au bout du tarmac. Des pelleteuses monstrueuses excavent des tonnes de terre qu’elles déversent dans des bennes de camions de chantier. La terre se déverse en nuages de poussière qui obligent les ouvriers à travailler avec un masque sur la bouche. — Dégagez ! Qu’est-ce que vous faites là ? le bouscule presque un géomètre qui transporte sous son bras le trépied de ses instruments de mesure. Morand se recule et n’en peste que davantage. Et en plus, il se fait engueuler ! Si le Michel n’est pas là dans dix minutes… — Commissaire Morand ? l’interpelle une voix. Alain Michel ! L’homme est jeune, en tenue d’été plutôt chic, portant à l’épaule un grand sac de toile. La poignée de main est ferme. — Merci de me réceptionner… — Vous êtes en retard, bougonne Morand. Venez, ma voiture est par ici. Les trente kilomètres qui séparent Landivisiau de Roscoff sont parcourus presque en silence. Accueilli fraîchement, Alain Michel feint de s’absorber dans la contemplation du paysage. Morand s’irrite, lui, de s’être irrité. C’est toujours comme ça. « Catherine a raison… » — C’est la première fois que vous venez à Roscoff ? dit-il enfin par politesse. — Oui… Vous y êtes en poste depuis longtemps ? — Trois ans. J’ai inauguré le commissariat. Auparavant, tout dépendait de Saint-Pol-de-Léon. — Et vous vous y plaisez ? La région a l’air sympa… — Très. J’approche de la retraite et j’espère bien finir ici ma carrière et mon existence. Sauf mutation, bien sûr… On bouge beaucoup dans la police… C’est comme dans l’armée… Morand reçoit pour toute réponse un long silence : à l’évidence, son piège était trop grossier. Alors, autant ne plus finasser ! — Qui est ce Charles-Édouard de Sevreau ? lancet-il à brûle-pourpoint. Car c’est bien pour lui que vous êtes là, n’est-ce pas ? Nouveau silence mais bref d’Alain Michel qui finit par lentement dire : — Ne venez-vous pas de me dire que vous seriez heureux de terminer votre carrière, ici, à Roscoff ? Sous cette menace à peine voilée, Morand explose. De sa vie, il ne s’est jamais laissé intimider. Ce n’est pas aujourd’hui et à son âge qu’il va plier ! Et devant un blanc-bec de… trente ans à peine ! — Mettons tout de suite les choses au point, dit-il. Je ne sais pas qui vous êtes, et je m’en fous ! Je ne sais pas davantage si vous avez le bras long, et je m’en fous également ! J’ai reçu ordre de vous… piloter, j’obéis. Mais il va falloir tout de même éclairer ma lanterne si vous voulez que je vous sois utile. Sinon, je vous dépose à votre hôtel et vous vous dé-merdez ! Troisième silence d’Alain Michel. — Vous avez raison, Commissaire, concède-t-il enfin. Je ne suis là que pour une chose : les mobiles – enfin les vrais. Et, bien sûr, l’identité de l’assassin. Des commanditaires surtout, s’il y en a. — Pourquoi, dans ce cas, ne pas faire intervenir la Direction du Renseignement, la section antiterroriste, que sais-je, un service spécialisé ? Ça ne doit pas manquer, les services spécialisés… — Un : parce que le bonhomme étant mort à Roscoff, l’enquête est juridiquement de votre ressort. Deux : parce que vous en dessaisir pourrait attirer l’attention. Trois : parce qu’on peut faire assassiner pour des tas de raisons qui ne présentent pas toutes le même intérêt. Suis-je clair ? — Permettez-moi de l’être à mon tour. Ne comptez pas sur moi pour faire quoi que ce soit d’illégal. Ni pour vous laisser mener l’enquête à ma place. D’ailleurs, vous n’en êtes pas officiellement chargé. — Non. Mais je suis aussi officier de police judiciaire, réplique Alain Michel. Rassurez-vous toutefois : je n’ai pas l’intention de vous causer des ennuis… Dites donc, c’est vraiment sympa par ici… vous pouvez me faire faire un tour rapide de la ville ? Un œil sur la route et l’autre en coin vers son passager, Morand se demande un instant ce qu’il doit penser, et obtempère pour ne pas envenimer la situation qu’il juge déjà assez tendue comme cela. Aussi rattrape-t-il le quai d’Auxerre puis, par le quai Charles de Gaulle, longe le vieux port, montre du bras l’Estacade, cette longue jetée qui permet aux bateaux de relier l’île de Batz à marée basse, s’arrête enfin devant la Maison de Marie Stuart. — Marie Stuart ? s’étonne Alain Michel. — La plus ancienne gloire de la ville ! Reine d’Écosse à l’âge de six jours, puis reine de France à dix-sept ans, enfin les deux à la fois. Avant d’être décapitée sur ordre de sa charmante cousine, la reine Élisabeth d’Angleterre… — Et qu’est-elle venue faire à Roscoff ? — Elle y a débarqué en 1548 quand elle est venue s’installer en France. Et c’est là qu’elle a habité quelques jours. Morand montre une solide demeure gothique de deux étages, en pierres de taille et moellons, donnant sur un jardin qui la sépare de la rue. Des fenêtres et lucarnes sculptées, surmontées de gargouilles menaçantes, lui confèrent un caractère imposant. — Mais… elle a brûlé ! s’exclame Alain Michel. — Il y a un an… tiens… presque jour pour jour. Tout a été détruit à l’intérieur. On n’a jamais très bien compris l’origine du sinistre. Depuis, c’est en travaux. — Ça n’a pas l’air d’avancer vite… — Tout le quartier est classé monument historique. Les contraintes administratives et techniques sont nombreuses. Découragés, les propriétaires ont vendu à des Anglais qui, paraît-il, veulent créer un musée, avec des salles d’exposition en sous-sol. — Sur Marie Stuart ? — C’est ce qui se dit. Le plus drôle est que, si elle a bien habité à cet endroit, elle n’a jamais habité cette maison dont la construction remonte à la fin du XVIe siècle. Les deux hommes repartent. Morand continue la visite de la ville en contournant l’église Notre-Dame de Croas-Batz – elle vaut le coup d’œil – passe entre l’Aquarium Charles-Pérez et la Station biologique du CNRS. Quand ils arrivent à l’hôtel Roc’h Kroum, il est presque vingt heures. — Votre chambre est la 114, dit Morand. Je serai là demain à sept heures. — Vous ne dînez pas avec moi ? lui répond Alain Michel. C’est jeudi. Et le jeudi, d’après mes informations, c’est fruits de mer, muscadet et fraises à volonté. Je suis gourmand. C’est mon péché mignon ! Pour un type qui dit n’être jamais venu à Roscoff ! Intrigué, Morand décline l’invitation.
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